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Jean ROCHEFORT (1930 / 2017)

Ouvrir les yeux…

Jean RochefortJean Rochefort

Jean Raoul Robert Rochefort nait le 29 avril 1930 à Paris, où sa mère est venue accoucher. Second rejeton d'une famille bourgeoise de Dinan (Côtes du Nord, aujourd'hui Côtes d'Armor), il est le cadet de Pierre, futur amiral, auquel il sera défavorablement comparé tout au long de sa jeune existence. Son père, Célestin, est encore employé de la compagnie pétrolière américaine Shell au sein de laquelle il franchira de nombreux échelons promotionnels. Sa mère, Fernande Guillot (1902), s'occupera des foyers successifs au gré des mutations profesionnelles de son époux.

Ainsi, en 1933, La famille s'installe à Paris. En 1934, nouvelle promotion et nouveau déménagement pour Rouen où notre gamin, réservé et timoré, se réfugie un jour dans la niche du chien ! Pour autant, davantage de force que de gré, il découvre qu'il sait et aime faire rire. Boute en train, il narre avec délectation les premiers films qu'il voit. Sixième et cinquième se passent ainsi au lycée Corneille de Rouen, sous l'encadrement rigoureux d'un père autoritaire.

La Seconde Guerre Mondiale pousse tout ce petit monde à Pornichet, puis à Cusset, près de Vichy, où l'enfant connaît ce qui est encore un honneur de recevoir une caresse du Maréchal Pétain. Cinquième et quatrième, classes de grec, de latin et d'anglais ne retiennent pas outre mesure son attention. Il fréquente plus que jamais les salles noires, rêvant désespérément de passer de l'autre côté de l'écran.

En attendant, il joue les zazous (1942/1944), mais les rafles que la France bien pensantes fait subir à ces jeunes gens si mal habillés l'inquiètent déjà. À la Libération, les exécutions sommaires, lui ouvrant les yeux sur le monde des hommes, le traumatisent.…

Il sera comédien…

Peu après, Célestin est nommé à Paris et Pierre fait son entrée à Poytechnique, promotion 1946. De son côté, Jean entre au Lycée de Saint Maur-les-Fossés. Ping pong et natation satisfont son besoin d'activités physiques tandis qu'il fait des imitations de quelques figures de l'époque : Carette, Jean Tissier, Michel Simon, etc. Son professeur de français, impressionné et badin, lui prédit un grand avenir de comédien.

Les années 1947 et 1948 se passent à Nantes où papa arrose ses galons de directeur régional. On consomme les vacances à Saint-Lunaire où en compagnie de quelques amis, Jean fait ses débuts cinématographiques dans un petit film d'amateurs, surgissant de la mer à bicyclette comme ces vikings qui nous surprendront quelques décennies plus tard au Puy-du-Fou…

Ébloui par la représentation que donne la Compagnie Grenier-Hussenot du «Liliom» de Ferenc Molnar (avec Yves Robert dans le rôle-titre), Jean Rochefort décide de son destin : "Je savais que je serai comédien !". Faisant état de sa décision, il s'attire cette réplique paternelle, "De toute façon, la guerre arrangera ça…". Avec quelques camarades, il se retrouve sur une scène paroissiale de Saint-Lunaire, incarnant le Roi d'Espagne dans «L'Escurial» pour une unique représentation.

Les années (re)formatrices…

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Jean Rochefort fréquente brièvement le Conservatoire de Nantes dans une promotion qui débouche sur 12 admissions, une liste dans laquelle il brille par son absence ! Pas découragé pour autant, en février 1949, il prend le chemin de la capitale, auditionne devant Jean Debucourt qui l'admet au Conservatoire d'Art Dramatique de Paris, ce qui lui permet de jouer les éventuelles utilités à la Comédie Française. En attendant la “rentrée des classes”, il suit les cours de la Rue Blanche où il côtoie notamment Annie Girardot, quelques petits boulots (coursier, fort aux Halles…) lui permettant de subister. Le 30 novembre 1948, il fait sa première apparition publique sur la scène du Théâtre du Luxembourg, figurant dans «La reine morte» de Montherlant, puis apparaît dans «L'homme de cendres», percevant à ces occasions ses premiers cachets.

En octobre 1949, pourtant autorisé, il n'ose pénétrer dans la classe où professe Louis Jouvet et préfère se contenter de celle, moins fréquentée, de Georges Leroy. Mais, se rendant bien vite compte au terme d'une année d'ennuis qu'il n'est pas prêt pour la grande aventure du théâtre classique, il décide de se débarrasser du service militaire.

De retour au Conservatoire dans la classe de Pierre Dux, il entre dans un petit groupe au sein duquel se dissipent quelques chahuteurs impénitents. Tout ce petit monde vivote grâce aux cachets irrégulièrement assurés par leurs figuration plus ou moins intelligentes à la Maison de Molière. Ces jeunes gens vivent encore chez leurs parents tandis que Jean, fraîchement marié à Élisabeth Badin, future pianiste classique de talent, s'installe avec sa jeune épouse dans un petit atelier de la capitale qu'ils partagent avec les rats.

Le 24 octobre 1952, lendemain de sa première composition sérieuse dans «Délivrez nous du bien», l'aspirant acteur lit la critique de Max Favalleli dans les colonnes de Paris Presse. À cette déception s'ajoute celle de ne pas être admis à concourir pour les prix de fin d'année, au grand dam de ses compagnons de chahut.

Jean-Pierre Grenier et Olivier Hussenot…

Abandonnant le Conservatoire dont il n'a plus rien à attendre, Jean Rochefort entre dans une période de déprime qui poussera Babeth à… le mettre à la porte (1954, divorce le 9-2-1960) ! Encouragé par son nouvel ami Jean-Pierre Marielle, il intègre la Compagnie Grenier-Hussenot à la Fontaine des 4 Saisons, et y fait une première apparition dans «Azouk» (décembre 1953/juin 1954). Avec son complice d'alors, Roger Carel, le voici parti en tournée en Suisse et en Belgique avec «Philippe et Jonas» d'Irwin Shaw (1954), spectacle qu'il reprend en fin d'année pour le tout nouveau petit écran.

Au sein de cette troupe de bateleurs presque tous inconnus, Jean Rochefort trouve ses marques, enchaîne les pièces («L'amour des 4 colonels» donnée pendant 4 ans, «L'étonnant Pennybaker» qui lui vaut son premier succès personnel, etc) et finit par s'installer dans un confort douillet, interrompu par une première figuration cinématographique qui ne l'emballe pas («Rencontre à Paris», 1955), et quelques apparitions en direct pour la RTF à une époque où l'on répétait pendant 3 semaines aux Buttes-Chaumont pour une unique représentation en direct au studio de la Rue Cognac-Jay.…

"Durand chez Popov…"

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En 1958, après avoir fréquenté le cabaret "L'Écluse" et fait la connaissance de Philippe Noiret, Jean Rochefort enchaine avec un 2ème film, «Une balle dans le canon». Mais l'expérience ne l'enchante guère plus que la précédente. Il préfère encore la télévision («La caméra explore le temps : la mort de Marie-Antoinette»,…), média pour lequel il décroche enfin un rôle principal («Une grande fille toute simple» diffusé en janvier 1959). Sur la scène du Théâtre Marigny, le même avantage lui et donné avec «Champignol malgré lui» sur une mise en scène de Jean-Pierre Grenier et avec l'entourage de Marielle et Carel. Parallèlement, il partage le Prix de l'Académie Du Disque Français pour l'enregistrement d'une aventure radiophonique de Goscinny et Uderzo, «Oumpah-Pah le Peau-Rouge».

Retour au cinéma avec «20 000 lieues sur la terre», documentaire-fiction franco-soviétique, alourdi par 11 mois de tournage en U.R.S.S. dans des conditions difficiles et des tracasseries adminstratives à n'en plus finir pour un résultat mitigé : succès en U.R.S.S., échec en France. Il garde néanmoins de cette aventure le bénéfice de sa rencontre avec Aleksandra Moskwa, public-relation et fille du ministre polonais des P&T, dont il tombe amoureux. Mariage (1960), installation dans un petit appartement parisien, descendance (Marie en 1962, future journaliste, Julien en 1964, futur acteur) puis divorce (1981) s'ensuivront…

Avec «Le capitaine Fracasse» (1961) Jean Rochefort fait son entrée dans le cinéma costumé. Délaissé par la Nouvelle Vague parce qu'il “joue” trop, il s'éternise à la télévision qui lui offre des rôles plus consistants. De Broca le fait changer d'avis en lui offrante le rôle de La Taupe dans «Cartouche» (1962), tournage sur lequel, enchaînant les chutes de cheval, il prend conscience de sa décrépitude physique et se décide à prendre des cours d'équitation, faisant naître en lui cette passion vive qui le dévorera jusqu'à la fin de ses jours. Ce qui ne l'empêchera pas de finir écartelé par 4 équidés dans «Le masque de fer» (1962) !

"François Desgrez, conseiller du roi…"

Avec la naissance de la petite Marie (1962), le couple Rochefort ressent le besoin d'espace… et de thunes ! Installé en banlieue, l'acteur entreprend sa rééducation physique. Parallèlement, il emplit sa bourse des espèces qui tombent le plus lourdement, celles généreusement accordées par le cinéma. Le cachet de «Fort du Fou» (1962), "film de la bonne conscience raciste et colonialiste" (Les Lettres Françaises) le nourrit davantage que le fruit de son travail qui le laisse sur sa faim. Oserons-nous écrire que «La porteuse de pain» (1963), avec Philippe Noiret, lui permit de mettre du beurre dans les épinards ?

Enfin à l'aise sous les yeux des grosses caméras, Jean Rochefort commence à se faire un nom dans le monde fermé du septième art. Il conduit à contre-emploi une «Symphonie pour un massacre» orchestrée par Jacques Deray (1963), “croquignole” en blond dans «Les Pieds Nickelés» (1964), partage en gilet rayé «Les tribulations d'un Chinois en Chine» (1965) encaissées par son ami Bébél… le tout sans le moindre poil sous les naseaux.

À la mitan des sixties, l'acteur, qui a signé un contrat pour deux films illustrant les aventures de la blonde créature imaginée par Anne et Serge Colon, s'ennuie profondément de Boulogne à Cinecittà – co-production oblige – malgré le charme de Michèle Mercier. Il prédit à la célèbre «Angélique, marquise des anges» (1964) un naufrage qui ne se produira pas. Il reconduira son personnage de conseiller royal dans «Merveilleuse Angélique» et fera même l'effort d'apparaître dans le 3ème volet, «Angélique et le Roy», se permettant ainsi de franchir un Desgrez supplémentaire vers cette notoriété alimentaire que la croissance de sa petite famille et sa passion pour l'équitation exigent de lui. En attendant, sur la scène du Théâtre Héberthot, Delphine Seyrig lui donne définitivement confiance en ses capacités, lui permettant de lui dire "Je vous aime".

Poursuivant sa carrière cinématographique, il s'en donne «À coeur joie» avec Brigitte Bardot (1967) au sujet de laquelle il s'exprimera avec ambigüité. Désormais recherché par les producteurs, il peut se permettre certains refus («Caroline chérie», «L'homme à la Buick», «La louve solitaire»…) avant de porter seul sur ses épaules le poids d'un long métrage, «Ne jouez pas avec les Martiens» (1967), une parodie qui sortira en mai 1968 alors que le spectacle était dans la rue ! Auparavant, il aura profité du tournage brésilien de «Pour un amour lointain» (1968) pour prendre des cours de perfectionnement auprès du célèbre cavalier Nelson Pessoa, champion olympique en 1964. De retour en France, il participe à ses premières compétitions équestres.

Désormais bien payé, Il termine la décennie sans tirer «Le diable par la queue» (1968), un tournage perturbé par la situation politique qui se poursuivra jusqu'à la fin de l'été. Résolument anticommuniste, Jean Rochefort se montre contrarié par le comportement de ses contemporains tout en prenant soin de ne pas irriter son partenaire, un Yves Montand qui n'a pas encore achevé son “kommintern-out” !

Une décennie royale…

Jean RochefortJean Rochefort

Homosexuel dans «La liberté en croupe» (Édouard Molinaro, 1970), dénudé dans «L'oeuf» (Jean Herman, 1971), Jean Rochefort souffle sans regret sur «Les feux de la chandeleur» (Serge Korber, 1972) désespérément entretenus au foyer conjugal par Annie Girardot, au point de faire l'objet d'une sélection française contestée au Festival de Cannes. En 1971, il joue enfin, pour la télévision, «Le misanthrope» avec Marie-Christine Barrault ; sa moustache postiche se décollant sans cesse, il choisit la méthode naturelle et se découvre un visage moins fourbe pour cette comédie à l'issue de laquelle il prend congé pour une décennie avec ce média à l'encontre duquel il tiendra des propos accusateurs.

Entre 1973 et 1974, Jean Rochefort réalise trois courts métrages : «Rosine» sur la cavalière Rosine Boutin-Cailleux (championne de France de concours complet 1972), «Facile, très facile» autour d'un groupe de vieillards qui passent leur journée au bistrot tandis que leur quartier est en pleine démolition, «T'es fou Marcel» qu'il décrit comme "… un petit hommage irrespectueux pour un acteur que j'admire", Marcel Dalio.

1972 est l'année du «Grand blond avec une chaussure noire» d'Yves Robert. Deux formes d'humour qui se complètent, la critique de la bourgeoisie de Robert, l'ironie et la suffisance bourgeoises de Rochefort. Pour le commissaire qui traque «L'horloger de Saint-Paul» (Bertrand Tavernier, 1972), l'heure de gloire s'annonce. Face à son compère Noiret, il revêt peu à peu son personnage, rajouté au roman original de Simenon «L'horloger d'Everton", d'une ironie retenue qui en fait suindre un humanisme inattendu et dont il sortira avec une plus grande maîtrise de son métier.

«Salut l'artiste» (1973) semble lui répondre, en connaissance de cause, Marcello Mastroianni, mal remis de sa rupture avec Catherine Deneuve, sous les caméras autobiographiques d'Yves Robert, film dans lequel il découvre, comédien raté, «Comment réussir quand on est con et pleurnichard» (Michel Audiard, 1974). Il retiendra suffisamment la leçon pour faire partie des heureux poursuivants du «Fantôme de la liberté» auxquels Luis Buñuel (1974) laissera la bride sur le cou. Moins drôle, «Mon Dieu, comment suis-je tombé si bas ?» (1974) se demande-t-il après être passé entre les mains d'un Luigi Comencini des jours maigres.

Les jours de gloire sont arrivés…

Avec Tavernier, Jean Rochefort exulte. Au service de Philippe Noiret et contre la chouannerie vindicative de Jean-Pierre Marielle, il fait en sorte, abbé égrillard et iconoclaste, «Que la fête commence» (1974) sous d'heureux auspices : «Il court il court, le furet…» (contrepèterie grivoise de l'époque, par certains controversée), jusqu'à décrocher le premier César en date du meilleur acteur de composition.

Avec «Un divorce heureux» du Danois Henning Carlsen (1975), le voici en course pour la Palme d'Or du meilleur acteur au Festival de Cannes 1975, finalement attribuée à Vittorio Gassman pour «Parfum de femme»… Jusqu'alors ignoré par la Nouvelle Vague, voici qu'il enchaîne avec deux "Chabrol", «Les innocents aux mains sales» et «Les magiciens» (1975) qui n'ajoutent rien à la gloire de l'ex-critique des Cahiers du Cinéma.

Rochefort est devenue une vedette de premier plan. Il se permet même de jouer les divas capricieuses : constatant avec effroi que «Les vécés étaient fermés de l'intérieur» (1975) par un Patrice Leconte dont il a provoqué la constipation, il va jusqu'à suggérer qu'il pourrait terminer lui-même le film ! Il se montrera plus coopératif avec Bertrand Blier dans ce pamphlet anti-féministes (opposé au féministes et non pas au sexe opposé) que constitue «Calmos» (1975), un “croque-messieurs” voué à l'échec à l'heure de la "libération de la femme".

C'est alors qu'arrive une rencontre rare entre un acteur et un personnage, celle qui unifie Jean Rochefort à Étienne Dorsay, quadragénaire bourgeois, lâche et ridicule, qui s'efforce de mener à terme la liaison adultère qu'il sied à un individu de son âge et de son (petit) rang social. S'il est vrai qu'un «Un éléphant, ça trompe énormément» (1976), cela n'a que peu d'importance puisque, de toute façon, à la fin «Nous irons tous au paradis» (1977), même … elle ! Pour ce beau cadeau d'Yves Robert, l'acteur se fend lui-même d'un exercice périlleux, franchissant à cheval une table de pique-nique en rase campagne autour de laquelle il a placé, sûr de leur impassibilité, tous les membres de sa petite famille !

Entre les deux séries d'aventures du quatuor facétieux et fragile, il aura le temps de partir, à bord de l'escorteur Jauréguiberry, à la recherche du «Crabe-tambour» (1977), héros du roman de Pierre Schoendorffer honoré du Grand Prix de l'Académie Française. César du meilleur acteur pour un rôle face auquel il s'est un temps dégonflé, mais qu'il a dû honorer, mis au pied du mur par le producteur. Ce qui ne l'empêchera pas de déclarer à posteriori : "C'est un rôle qui m'a touché, qui m'a ému, que j'ai aimé passionnément"

"Plus je vois les hommes…"

Jean RochefortJean Rochefort et ses joyeux compagnons…

Sa passion démesurée pour l'espèce équine amène parfois Jean Rochefort à accepter des tâches mineures («La grande cuisine» en 1978, «Je hais les blondes» en 1980,…) et le désignera, lui qui remportera 4 concours hippiques, pour présider le 45ème Gala de L'Union des artistes placé sous le signe de "la plus belle conquête de l'homme". Est-ce par dérision qu'Audiard et De Broca lui ont composé le scénario du «Cavaleur» (1978) qui ne se révèlera tout au plus qu'un séducteur incapable de prononcer un mot de rupture ? Si, dans le “civil”, l'acteur n'est pas semblable à son personnage, c'est pourtant au cours de ce tournage qu'il entame une liaison avec sa partenaire Nicole Garcia. De leurs sept années de vie commune leur restera un fils, Pierre (1981), futur comédien.

Égrenant les caractères des représentants moyens de la race humaine, il s'écrie «Courage, fuyons !» (1979) sur les pavés parisiens du joli mois de mai 1968, un film dont l'affiche pourrait symboliser cet acteur qu'Yves Robert n'a pas retenu par hasard. Un peu plus tard, la même sérénité ne règnera pas sur le plateau de «Chère inconnue» (1979), partagé avec sa complice Delphine Seyrig mais sur lequel Simone Signoret règne en maîtresse-femme.

En 1980, l'acteur entreprend «Un étrange voyage» (1980), personnage en quête de sa mère, railroad movie réalisé par Alain Cavalier – comme le hasard fait bien les choses – qui met en scène sa propre fille, confiée à Rochefort. De cette oeuvre difficile et magnifique, l'acteur déclarera : "C'est peut-être le film qui m'est le plus cher car je n'ai pas eu à jouer", lui qui n'a pas encore fait le deuil récent de sa propre mère. Las, le public ne prendra pas ce train vers le désespoir.

Plus reconnue sera sa composition dans «L'indiscrétion» (1982) qui s'avère être un vilain défaut, mais lui vaut tout de même le Prix d'interprétation masculine au Festival International de Montréal 1983. Après avoir joué les crapules dans «Un dimanche de flic» (1982), il revient dans un registre plus intimiste avec «L'ami de Vincent» (1983) dont le résultat, malgré la présence de l'inséparable Noiret, le laisse désenchanté.

Le cinéma ne lui offrant plus de riches opportunités, il revient à ses anciennes amours professionnelles et on peut à nouveau le voir sur nos petits lucarnes : «Le scénario défendu» (1984), pilote d'une série qui ne sera pas entreprise, «L'énigme blanche» avec Claude Rich et Bruno Cremer, «Le train de Vienne» de Duccio Tessari (1988) en Italie , l'animation de l'émission de télévision «Disney Channel» (1985-1987) sur FR3 qu'il abandonnera parce que trop dérangé par ses petits admirateurs. Sur scène, il se produit dans «Boulevard du mélodrame» d'après Frédéric Lemaître, sur une mise en scène d'Alfredo Arias, au Théâtre de la Commune d'Aubervilliers. Nommé directeur artisque du Théâtre des Mathurins pour la saison 1988/1989, il prend une année sabbatique vis-à-vis du cinéma, dirige Marielle dans «La femme à contre-jour», une pièce d'Erik Naggar, puis interprète «Une vie de théâtre» du même dramaturge sous la direction de Michel Piccoli (1989)

Un cavaleur éleveur…

De nature casanière lorsqu'il ne travaille pas, Jean Rochefort n'est heureux qu'en compagnie de ses chevaux ou entouré de ses anciens amis du Conservatorie. Il vit seul dans ses domaines successifs, aménagés pour satisfaire sa passion de l'équitation, tandis que Nicole, plus mondaine, reste à Paris. Dans ce cadre, les liens sentimentaux se distendent jusqu'à se rompre : père déficient, Jean, qui ne s'entend plus avec Julien et Marie, ne participe à l'éducation de Pierre que par intermittence. En 1986, il rencontre lors d'un concours équestre celle qui sera le dernier amour de sa vie, l'architecte Florence Vidal. Ayant enfin trouvé celle qui partage, comprend et supporte sa passion dévorante, il peut enfin envisager de reprendre une vie de couple, se remarier (14 janvier 1989) et devenir à nouveau père à deux reprises, Louise (1990), Clémence (1992), deux fillettes tardives auxquels il accordera davantage d'attention, l'âge aidant.

Fait Chevalier de la Légion d'honneur, il recevra plus tard, initiateur de la transplantation embryonnaire équine, la Croix du Mérite Agricole (2004). Sensible aux questions écologiques, il milite au Fond Mondial pour la Nature (WWF) et ose cette déclaration publique : "J'aime bien voir la fourrure d'un lynx sur un lynx et j'aime bien voir une femme en porte-jaretelles. Et Dieu sait si j'adore les femmes et les lynx !".

Alors qu'il envisage de devenir éleveur à plein temps, il revient au cinéma avec «Le moustachu» (1987), personnage créé sur mesure par Dominique Chaussois. Dans la foulée, malgré de mauvais souvenirs, il reforme un «Tandem» avec Patrice Leconte, jouant les animateurs de radio sous l'oeil bienveillant d'un Gérard Jugnot des plus serviles.

Le vent en emporte Jean…

Jean RochefortJean Rochefort

Film fait de tout petits rien qui forment un ensemble émouvant et sensuel, «Le mari de la coiffeuse» (1990) augure une bonne décennie pour Jean Rochefort qui se permet une danse du ventre endiablée sous les yeux de la femme qu'il aime, incarnée par Anna Galiena, une partenaire… qu'il n'aime pas du tout ! Le Prix Louis Delluc viendra récompenser ce plaisir des yeux, un joyau que le public international admirera davantage que l'hexagonal. Vétérinaire nonchalant, il subit «Le bal des casse-pieds» dirigé par Yves Robert (1991) sur une idée exploitée bien auparavant par Noël-Noël. À la recherche d'une «Cible émouvante» (1992), il imposera Guillaume Depardieu pour régler son compte à Marie Trintignant, sous les caméras braquées par un jeune réalisateur, Pierre Salvadori. Pour «Tombés du ciel» de Philippe Lioret (1993), il remballe tous ses trucs de vieil acteur pour donner la réplique à un gamin qui lui en remontrera ! Tourné vers les jeunes générations, c'est lui qui mettra, le moment venu – «Barracuda» (1997) – le pied de Guillaume Canet à l'étrier de la gloire : ça tombe bien puisque celui-ci était cavalier ! De même, il entretiendra avec Édouard Baer des relations maître-élève librement consenties qui perdureront au delà d'«Akoibon» (2005).

La collaboration avec Patrice Leconte, mal entamée puis bien assouplie, se révèlera à terme des plus positives. Après avoir joué «Les grands ducs» (1995), reconstitution du trio infernal Rochefort-Noiret-Marielle, le comédien donnera dans le «Ridicule» pomponné (1996) en laissant sa moustache au vestiaire pour satisfaire à la crédibilité historique : dur métier que celui d'acteur ! Plus tard, lorsque débarquera «L'homme du train» (2002), il aura les traits de Johnny Hallyday dans cette histoire étrange qui démarre à la façon d'un western de Sergio Leone. Présenté à la Mostra de Venise, l'oeuvre lui vaudra 20 minutes d'acclamations avant d'obtenir le Prix Louis Lumière 2003 décerné par la presse internationale.

De 1995 à 2007, il sacrifie à la série télévisée «Les boeuf-carottes» : 8 épisodes pour lesquels il obtient un droit de veto dont il usera à la première remarque désobligeante des commanditaires (TF1). Il s'envole ensuite vers la Patagonie où «Le vent en emporte autant» (Alejandro Agresti, 1997)… et son salaire avec les promesses ! Revenu à des ambitions plus nationales avec la série «Le comte de Monte-Cristo» (Josée Dayan, 1998), il incarne Fernand de Morcef dans la 2ème époque du roman, succédant à son fils Julien, tenant du titre dans la première. Pour clôturer la décennie, les organisateurs des César 1999 l'honorent d'une statuette supplémentaire, rendant un hommage appuyé à sa déjà longue carrière.

La guerre est déclarée…

Acteur décalé, personnage lunaire, montant à l'assaut des moulins pour prévenir les coups de vent, facilement irritable, prenant parfois même violemment l'initiative d'une rupture professionnelle… il y a du Don Quichotte chez Jean Rochefort. C'est en tout cas l'avis de Terry Gilliam qui compose autour de lui une vision très personnelle du héros de Cervantes. Hélas, sur le tournage de «L'homme qui tua Don Quichotte» (2000), l'acteur, alourdi par une armure de 25 kilogrammes, se bloque le dos : double hernie disquale. La complication d'une névralgie pudendale le clouera au lit pendant de longs mois, l'obligeant à abandonner définitivement le plateau. L'odyssée du seigneur de la Manche se termine en véritable naufrage financier et artistique : ne subsiste que le “making of” de cette aventure prometteuse qui ne sera reprise qu'en 2017 avec de nouveaux acteurs.

Il est désormais exclu pour le cavalier de remonter en selle, même si celui-ci est fait président d'honneur de la Fédération Française d'Équitation. Irrégulièrement remis, Rochefort revient néanmoins sur scène en reprenant avec bonheur et succès des textes de Fernand Raynaud : Alors, «Heureux ?». Bien diminué, il usera de l'organe chez lui le mieux conservé pour donner de la voix dans toutes les directions : lectures publiques, enregistrements, post-synchronisation, chant… Commentateur d'épreuves hippiques pour les Championnats du Monde ou les Jeux Olympiques, il introduira oralement «Le mousquetaire de Richelieu» dans l'enceinte attractive du Puy-du-Fou.

De 2004/2007, c'est avec une joie mêlée d'émotion qu'il réalise en compagnie de Delphine Gleize un long-métrage documentaire, «Cavaliers seuls», prenant pour sujet Marc Bertran de Balanda, ancien instructeur du Cadre Noir et champion international de sauts d'obstacles, alors cloué sur un fauteuil et qui ne verra pas le montage final. Pas plus que Philippe Noiret, l'ami de longtemps, qui disparaît à la même époque (novembre 2006). "La guerre est déclarée, sortons les casques !"; déclare Jean-Pierre Marielle.

Président de la Cérémonie des César 2008, Jean Rochefort souffre de côtoyer ses chevaux sans pouvoir les monter. Alors, il s'éloigne d'eux et s'installe à Paris, laissant à son épouse Françoise, puis à sa fille Louise, le soin d'entretenir ses écuries et de prolonger l'aventure de toute sa vie. En 2012, satisfait par son dernier travail cinématographque, «L'artiste et son modèle» de Fernando Trueba, il déclare à qui veut l'entendre : "Je veux arrêter sur celui-là". Certains éléments nous amènent à penser qu'il auraît dû…

Après avoir publié un essai plus ou moins autobiographique, «Ce genre de chose» (2013), qui lui vaut un procès intenté par sa première épouse, il obtient carte blanche pour réaliser un opus de la série «Square Artiste» diffusé sur la chaîne Arte. Hospitalisé à Paris pour des douleurs abdominales durant l'été 2017, il subit une cholécystectomie qui le laisse épuisé. Il s'éteindra dans la nuit du 8 au 9 octobre 2017 à l'hôpital parisien de La Salpétrière, laissant 2 ou 3 générations de spectateurs malheureux de ne plus voir ce pantin désarticulé nous jouer le mouvement de l'échec perpétuel.

Documents…

Sources : documentaire «Jean Rochefort, cavalier et gentleman» de Pierre Bouteiller et Fabrice Ferrari (2014), documentaire «Jean Rochefort, cavalier seul» de Ségolène Hannotaux et Florent Maillet (2008), «Jean Rochefort, prince sans rire» de Jean-Philippe Guérand (éditions Robert Laffont, 2017), documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

La liberté en croupe…

Citation :

"Le seul milieu dans lequel je puisse être à l'aise, c'est le monde rural. Faire de l'élevage, c'est la seule chose que j'aurais pu faire à part jouer la comédie".

Jean Rochefort
Christian Grenier (novembre 2018)
La ”Libération“

"J'ai vu des choses qui m'ont choqué pour la vie, d'où une haine de l'adulte…

J'étais trop jeune pour voir ce que j'ai vu pendant ces années noires. C'est probablement ce déchirement qui a provoqué mon désir de fiction. La vraie vie m'affolait…

Je me suis fait une idée terrifiante de l'espèce à laquelle j'appartenais."

Jean Rochefort

La ”Paris Presse“

"À un moment donné, un jeune homme déguisé en pape, posant la main sur l'épaule du jeune premier, lui dit 'Viens ! ne restons pas ici !'

J'en ai profité pour sortir."

Max Favalelli

"Mémoire cavalière"

"Pourquoi sommes-nous devenus amis ?

C'est difficie à dire. Cela tient au regard, au sourire, à la distance, à l'humour, au goût du jeu , de la vie aussi.

À un appétit doublé d'une mélancolie, d'une nostalgie de je ne sais quoi et de je ne sais qui

Même jeunes, avec Jean, nous avions ce point commun."

Philippe Noiret

À propos de Brigitte…

"Bardot était une bourgeoise qui a montré son cul au cinéma.

Avant, ce métier restait marginal."

"La caméra faisait 360 degrès autour de nos lèvres et j'ai demandé à être doublé à la 12ème prise.

Mais ils n'ont pas voulu et j'ai été prendre l'air."

Jean Rochefort

«L'horloger de Saint Paul»

"Je n'imaginais pas une seconde être un peu moi-même dans mon travail.

Je pensais alors que je ne pouvais exister en tant qu'acteur à travers ce qu'on appelle des rôles de composition.

Et là, soudain, comme par un coup de baguette magique, l'angoisse a disparu, le trac est parti, l'engin [la caméra] ne m'a plus inquiété."

Jean Rochefort

Jean Rochefort réalisateur…

"À une époque, j'écrivais beaucoup de scénarios pour le cinéma. Très mauvais sans doute…

Du coup, les metteurs en scène ont été tellement inquiets qu'ils m'ont proposé à ce moment là des rôles magnifiques pour que je ne le devienne pas !."

Interview pour "Les étoiles du cinéma"

Louise et Clémence…

"J'ai l'impression, quand je croise le regard de mes filles, de lire dans leurs yeux une espèce d'attendrissement, comme si le moment qu'elles passaient là avait un temps réduit dans l'espace et que chacun doit en profiter le plus possible."

Interview pour "Jean Rochefort"

Éd.8.1.4 : 18-11-2018