Boris KARLOFF (1887 / 1969)

Jeunesse du "Monstre"…

Boris KarloffBoris Karloff (1926)

Dernier né d'une famille de huit enfants, William Henry Pratt voit le jour le 23 novembre 1887 à Camberwell, une petite ville du district londonien de Lambeth. Il ne connut guère son père, un diplomate, qui quitte le foyer familial l'année suivante. Lorsque sa mère meurt, il n'a que six ans et c'est son unique sœur qui l'élèvera. Ses frères aimeraient qu'il rejoigne, comme eux, l'administration consulaire mais il y semble indifférent, s'intéressant davantage au théâtre qu'aux cours de la prestigieuse université de King's College. À 21 ans, il émigre au Canada où il sera terrassier, ouvrier agricole puis agent immobilier dans la région de Vancouver. Il se marie une première fois à cette époque ; il semble que d'autres unions éphémères suivirent et il est amusant de constater que l'on ne sait toujours pas s'il s'est marié cinq, six ou sept fois : est-ce la raison pour laquelle Universal envisagea un temps de lui confier le rôle de «Barbe Bleue» ?

Lorsqu'il découvre dans un journal l'annonce émise par un agent théâtral, il se présente et, bien que novice, prétend avoir déjà une longue pratique du métier : on le croit sur parole et le voilà catapulté sur les planches dans une pièce dont le titre, «The Devil», emprunte déjà à ce qui deviendra son registre favori. Mis au pied du mur, il s'est choisi un pseudonyme : "J'ai pêché “Karloff” chez des ancêtres russes du côté de ma mère et “Boris” m'a été soufflé par le froid du climat canadien". Ses débuts sont catastrophiques mais le directeur de la troupe le garde tout de même, non sans diviser son salaire par deux. Il apprend son métier en jouant  sans relâche un nombre infini de rôles, avec une prédilection pour les emplois de méchants, nettement plus intéressants. En décembre 1917, il se retrouve à Los Angeles où il connaît encore les emplois précaires avant de tenter sa chance au cinéma. Son premier rôle significatif n'aura pourtant rien de glorieux : il n'est qu'un figurant dans l'ombre de la star Douglas Fairbanks alias «Sa Majesté Douglas» (1919).

Boris Karloff tournera soixante-dix films avant de connaître la consécration en 1931. Aujourd'hui on ne connaît guère ces œuvres, à l'exception du «Dernier des Mohicans» (1920) de Maurice Tourneur. Indien ou Hindou, pirate ou bandit, trappeur canadien ou apache de la Belle-Époque, il multiplie les rôles brefs comme celui de ce dragueur qui importune Mabel Normand dans un court métrage de 1926, «The Nickel-Hopper». La même année, on le remarque dans «The Bells» en hypnotiseur de foire démasquant un assassin joué par Lionel Barrymore. En 1930, «The Criminal Code» où il joue un forçat – sur scène d'abord puis à l'écran l'année suivante dans une réalisation de Howard Hawks – lui vaut tous les éloges : il y est "… excellent, superbe, inoubliable !"

"It's alive !"

Boris KarloffBoris Karloff, aka 'Frankenstein' (1931)

Un titre sous lequel il n'a qu'un petit rôle de père brutal, «The Mad Genius» (1931), semble annoncer la couleur de sa carrière à venir. La même année, il tient tete à Edward G. Robinson dans «Five Star Final» (1931), effraie Laurel et Hardy placés «Sous les verrous» (1931, version en langue française, aujourd'hui perdue) et contrarie Lionel Barrymore dans «Le passeport jaune» de Raoul Walsh. Personne ne peut imaginer alors qu'en refusant d'incarner un épouvantail qui ne prononce aucune ligne de dialogue, Bela Lugosi va faire de Boris Karloff la star incontestée du fantastique. James Whale le remarque en mauvais garçon dans «Graft» (1931) et l'aborde à la cantine du studio : frappé par sa stature, son visage osseux et son regard profond, il l'engage. Le tournage de «Frankenstein» pendant l'été 1931 fut éprouvant, l'acteur devant se soumettre chaque matin dès cinq heures à Jack P.Pierce, le maquilleur génial des studios Universal, certaines séances de travail durent plus de 24 heures ! Toutefois l'ami Boris garde son humour et enchante l'équipe par son goût de la plaisanterie. À l'issue de la première, alors que le studio a oublié d'inviter ce comédien de second plan, la critique présente Karloff comme "l'unique candidat à la succession de Lon Chaney" : "À 44 ans, je vais enfin savoir qui paiera mon prochain repas", se contente-t-il de constater.

Il n'a qu'un second rôle – un gangster rival de Paul Muni – dans le mythique «Scarface» (1932) où la scène de sa mort lors d'une partie de bowling est restée célèbre mais c'est bien en vedette qu'il paraît dans les rôles suivants : domestique mutique et balafré dans «The Old Dark House» (1932), toujours signé James Whale, il se transforme en diabolique Fu Manchu pour «Le masque d'or» (1932), se couvre des bandelettes de «La momie» (1932) et, "moderne Lucifer", est écorché vif par un chirurgien détraqué (Bela Lugosi !) dans «Le chat noir» (1934) d'Edgar G. Ulmer. La séquence initiale de «La momie» où il joue le rôle d'Im-Ho-Tep lui laissa le souvenir de la pire épreuve qu'il ait connue : huit heures de maquillage concoctés à base de coton et d'argile par Jack Pierce. Le sadisme du réalisateur Karl Freund à l'égard de sa vedette féminine Zita Johann le marqua presqu'autant et c'est ainsi qu'il fut, avec ses amis James Gleason et Alan Mowbray, à l'origine du Screen Actors Guild, le syndicat des acteurs de cinéma. L'académie des oscars lui en tiendra rigueur : Boris ne recevra jamais la moindre nomination. En revanche, ses partenaires féminines ne tarissent pas d'éloges à son égard : Un homme charmant, un vrai gentleman, un être merveilleux, si drôle" entonnent en cœur Gloria Stuart, Anna Lee, Valerie Hobson ou Elsa Lanchester. Celui que la publicité nomma très vite "Karloff the Uncanny (le mystérieux Karloff)" ne semblait intraitable que sur un point : la pause-thé obligatoire sur le coup de 16h !

Karloff "The Uncanny"…

Boris KarloffBoris Karloff, un savant fou…

Trop peu payé, selon lui, chez Universal, Boris Karloff revint en Angleterre après vingt-quatre ans d'exil : comme son titre l'indique, «Le fantôme vivant» (1933) exploitait les recettes du genre. De retour à Hollywood, il prend un plaisir certain à affronter le grand George Arliss dans «Les Rotschild» (1934) comme à participer à l'aventure de «La patrouille perdue» (1934) de John Ford où il joue un soldat “illuminé”. L'année suivante, il retrouve James Whale et sa mythique créature dans «La fiancée de Frankenstein» (1935) où, malgré les réticences de Karloff, le monstre parle. Le talent du comédien éclate en particulier dans la scène où le monstre, rejeté de tous, fume et boit avec un vieil ermite aveugle en répétant : "Friend… Good !". Le film, meilleur encore que le premier opus, donne à Karloff le statut de star incontestée du film d'horreur – une expression qu'il détestait. Lorsqu'il tourne «Le corbeau» (1935), son salaire est deux fois supérieur à celui de Bela Lugosi qui en est pourtant la vedette. Avec Dorothy Stine, sa 5ème épouse, il s'installe dans une grande propriété californienne, entouré de ses animaux favoris dont une charmante truie domestique prénommée Violet !

Condamné à la chaise électrique, il meurt et revient à la vie pour se venger dans un excellent film réalisé par Michael Curtiz, «Le mort qui marche» (1936). «Le rayon invisible» (1936) lui donne pour la première fois un rôle de savant dévoré par ses recherches au point de perdre tout sens moral. «Juggernaut» (1936) – un film où il s'acoquine avec notre Mona Goya nationale – ne fut pas rebaptisé par hasard «The Demon Doctor»… Dans «Cerveaux de rechange» (1936), il transplante les cerveaux d'un corps à un autre, sur des chimpanzés d'abord, des humains ensuite ; «L'homme qui avait tué… la mort» (1939) nous le propose en inventeur d'un cœur artificiel qui redonne vie aux cadavres ; pour «The Man With Nine Lives» (1940), il revient à la vie après dix ans de congélation et pense utiliser cette méthode pour guérir ses malades du cancer ; dans «Vendredi 13» (1940), il implante le cerveau d'un criminel dans le crâne de son meilleur ami ; mieux encore, dans «The Ape» (1940), vêtu de la peau d'un gorille, il tue afin de prélever un sérum destiné à guérir une jeune paralytique ! Même débarrassé des maquillages extraordinaires de Jack Pierce, il continue à proposer, selon la critique Wanda Hale, une "…interprétation fascinante : on dirait un serpent envoûtant un oiseau !"

Meet the killer, Boris Karloff…

Boris KarloffTrois nigauds (1953)

Fou évadé de l'asile et revêtu du costume de Méphistophélès dans «Charlie Chan à l'Opéra» (1937), Karloff échappe parfois à l'univers du fantastique comme dans «À l'est de Shanghaï» de John Farrow (1937) où il campe un chef de guerre chinois. Dans la foulée, il souffle à Bela Lugosi, qui l'avait créé quatre ans plus tôt, le rôle de Mr Wong. Entamée avec «Mister Wong, Detective» (1938), la série de cinq films met en scène un détective chinois de San Francisco qui démêle les intrigues les plus embrouillées à la barbe du capitaine Street, policier peu futé. La réalisation poussive de William Nigh ne répondit pas aux attentes de Karloff qui retrouva bien vite les chemins du fantastique. Malgré l'appréhension des heures de supplice quotidiennes imposées par l'indispensable Jack Pierce, il renoue avec celui qu'il appelait son "meilleur ami" dans «Le fils de Frankenstein» (1939). Sa fille Sara naît pendant le tournage et le monstre prétendu passera dès lors l'essentiel de ses pauses à montrer à l'équipe les photos du bébé. Le mythe de Frankenstein le poursuit presque malgré lui lorsqu'il joue en vedette «La maison de Frankenstein» (1944), cette fois dans le rôle d'un émule du baron, savant fou échappé de prison qui trouve le moyen de ramener à la vie rien moins que Dracula, le loup-garou et le monstre joué par un monolithique Glenn Strange. À la fin des années cinquante, il apparaît, le visage lacéré de cicatrices dues aux nazis, en Baron Victor von Frankenstein dans «Frankenstein 70» (1958).

Le crâne rasé par Jack Pierce, il campe l'effrayant bourreau de «La tour de Londres» (1939) au temps du terrible Richard III, non sans glisser un brin d'humour dans son interprétation. La parodie n'est jamais loin comme l'indiquent les titres français de «La villa des piqués» (1940) ou «Le château des loufoques» (1942), sans parler de deux rencontres avec Abbott et Costello : «Deux nigauds chez les tueurs» (1949) et «Deux nigauds contre Dr Jekyll et Mr Hyde» (1953), le titre original du premier film ne confinant pas à la plus grande humilité ! Le sommet du genre demeure «La vie secrète de Walter Mitty» (1947) où Karloff joue un faux psychiatre face à un Danny Kaye tétanisé. Pour se convaincre de son goût de l'autodérision, il suffit de l'entendre sur les ondes en 1938 braillant en duo avec Bela Lugosi : "We're horrible, horrible men !"

Espion allemand déguisé en domestique français dans «British Intelligence» (1939), il y reprenait un rôle créé par Erich von Stroheim, ce qui sera de nouveau le cas pour «Des filles disparaissent» (1947), remake par Douglas Sirk d'un film français de Robert Siodmak, «Pièges» (1939) : en couturier fou séduit par Lucille Ball, Karloff est irrésistible. Quittant les rivages du fantastique, il joue un prisonnier innocent de «L'île du diable» (1938) ou Gruesome, l'ennemi de «Dick Tracy…», un redoutable Peau-Rouge dans «Les conquérants d'un nouveau monde» (1947) de Cecil B. de Mille et son antithèse parfaite, un sage Indien, dans «Le sang de la terre» (1948) de George Marshall…

Un peu d'arsenic, une alouette et un corbeau…

Boris KarloffBoris Karloff, un vieux monstre

Malgré son statut incontestable de star de l'écran, Karloff est terrifié à l'idée de faire ses débuts à Broadway en janvier 1941 : il faut dire qu'il doit créer dans «Arsenic et vieilles dentelles» le rôle de Jonathan Brewster auquel une chirurgie esthétique ratée a donné le visage… de Boris Karloff ! La pièce est un triomphe et Boris la jouera plus de 1600 fois, pendant près de trois ans si l'on inclut les tournées : il se souviendra de ces années comme de la période la plus heureuse de sa vie, malgré le déchirement de ne pas participer, pour d'obscures rivalités de studios, au film réalisé par Frank Capra (1944). Raymond Massey, qui reprend son rôle, aura les traits d'un Karloff agrémenté des cicatrices du Monstre. De retour chez Universal, il joue pour la première fois en technicolor, mais «La passion du docteur Holmes» (1944) déçoit malgré son titre original prometteur. En revanche, Karloff aura tout lieu de se réjouir de sa collaboration avec la R.K.O. pour trois films produits par Val Lewton : général grec hanté par la mort de son épouse dans «L'île des morts-vivants» (1945) ou féroce directeur d'un asile d'aliénés dans «Bedlam» (1946) – deux titres signés Mark Robson - – il sera plus remarquable encore chez le jeune Robert Wise dans une adaptation d'une nouvelle de Stevenson, «Le récupérateur de cadavres» (1945), où il semble d'autant plus inquiétant qu'il sourit sans cesse, même au moment d'étrangler son vieux rival Bela Lugosi. Comme de bien entendu, l'académie des oscars ignorera cette performance…

Si l'on excepte le plaisir de travailler avec son ami Charles Laughton pour «The Strange Door/Le château de la terreur» (1951), les années cinquante sont moins intéressantes sur grand écran. Une belle compensation lui est accordée lorsqu'il joue à Broadway le capitaine Crochet dans «Peter Pan» sur une musique de Leonard Bernstein puis l'évêque Cauchon dans «The Lark» – adaptation de «L'alouette» de Jean Anouilh – qui lui vaut une nomination aux Tony Awards en 1956. La télévision lui propose quelques personnages hors normes comme «Don Quichotte» (1952) – sa Dulcinée s'appelle Grace Kelly – ou Raspoutine, «The Black Prophet» (1953) ; en Angleterre, il sera l'interprète principal d'une série en 26 épisodes, «Colonel March of Scotland Yard» (1954). Invité récurrent des soirées d'Halloween, il peut incarner le Grand Méchant Loup, diriger un orchestre de vampires ou revêtir, en un dernier clin d'œil, la défroque du Monstre de Frankenstein. Pour un épisode de «The Girl from U.N.C.L.E‘s», il prend un plaisir fou à se déguiser en vieille dame. Sa voix suave, reconnaissable à son léger zézaiement, est un atout de choix lorsqu'il enregistre de célèbres récits : en 1966, il reçoit un Grammy Award pour la narration du dessin animé tiré du conte du Dr Seuss, «Comment le Grinch a volé Noël».

Toujours sur la brèche jusqu'à ses quatre-vingts ans, Boris Karloff tournera encore une vingtaine de films dans la dernière décennie de sa carrière. Certes il aurait pu se dispenser de s'aventurer sur «Voodoo Island» (1957) ou «Bikini Beach» (1964) ; de même, «Grip of the strangler» (1958) ou «La maison ensorcelée» (1968) n'ajoutent rien à sa gloire mais la rencontre de Jacques Tourneur pour «The Comedy of Terror» (1963) ou celle de Roger Corman pour «L'halluciné» (1963) – avec le tout jeune Jack Nicholson – et «Le corbeau» (1962) valent le détour sans parler du plaisir de disputer un duel de magie pour rire avec les amis Peter Lorre et Vincent Price. En Italie, «Les trois visages de la peur» de Mario Bava (963) le transforme en vampire. Surtout, Peter Bogdanovitch lui rend un superbe hommage dans «La cible» (1967) où il joue Byron Orlock, une ancienne gloire du cinéma d'horreur. C'est à Midhurst, en Angleterre, qu'il meurt le 2 février 1969. Travailleur infatigable, il n'envisagea jamais la possibilité de mettre fin à sa carrière malgré une santé déclinante qui l'amènera en fauteuil roulant sur le lieu de ses derniers tournages, quatre concessions alimentaires en monnaie mexicaine qu'on lui pardonnera bien volontiers.

Par son humour inaltérable, Boris Karloff enchantera jusqu'au bout ses partenaires comme lorsqu'il évoquait sa dernière épouse, Evelyn Hope : "Ma femme a beaucoup de goût : la preuve, elle n'a vu que très peu de mes films !"

Documents…

Sources : «Boris Karloff» (Éd. Veyrier, 1976) de Richard Bojarski et Kenneth Beale, «Bela Lugosi and Boris Karloff, The Expanded Story of a Haunting Collaboration» (Éd. McFarland & Co, 2009) de Gregory William Mank, Imdb (filmographie), documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Au fil des ans, des milliers d’enfants m’ont écrit, exprimant la compassion pour la grande et surnaturelle créature livrée à son sadique gardien et contrainte de répondre à la violence par la violence. Ces enfants voyaient au-delà du maquillage et comprenaient la vérité."

Boris Karloff
"Encinémathèque… Good !"
Jean-Paul Briant (janvier 2019)
Éd.8.1.4 : 17-1-2016