Victor FRANCEN (1889 / 1977)

Un acteur de théâtre…

Victor Francen… peint par Fernand Allard l'Olivier (1928)

Né Victor Charles Sidonie Franssen à Tienen le 6 août 1889, il passe son enfance à Tirlemont, dans la province du Brabant. Son père, commissaire de police, n'a pas la fibre artistique et ne comprend pas que son fils ne veuille devenir lui aussi fonctionnaire.

Passionné de théâtre et de poésie, Victor rompt à dix-neuf ans avec le foyer familial afin de tenter sa chance à Bruxelles. Un ancien sociétaire de l'Odéon, Hippolyte Jahan, le repère et lui fait connaître le prestigieux Paul Mounet dont il suit les cours en 1909 lorsqu'il s'installe à Paris. Après d'obscurs débuts, il aura la chance de croiser la route de Lucien Guitry qui l'entraîne dans son sillage pour une tournée en Amérique Latine où il parfait son apprentissage.

La guerre se profile au moment même où Francen se fait enfin remarquer dans «L'entraîneuse» en 1913, au Théâtre Antoine, puis «La belle aventure» en 1914. Pendant les hostilités, il rejoint les rangs de l'armée belge. Lorsqu'il retrouve les planches parisiennes, la scène du Théâtre du Vaudeville verra sa consécration : «Les ailes brisées» et «Le chemin de Damas» de Pierre Wolff, «La chair humaine» de Henry Bataille seront les premiers fleurons de sa couronne.

Edmond Rostand, dont il reprend avec succès «Cyrano de Bergerac» et «Chanteclerc», contribue bien davantage encore à sa gloire. Un critique de «La fugue» de Henri Duvernois en 1929 évoque sa "… magnifique autorité, qu'il semble avoir héritée de Lucien Guitry", sa "… simplicité émouvante", sa "… sobriété dans le pathétique", qualités que le cinéma ne saura pas toujours exploiter. Louis Jouvet le dirige en 1926 dans «Le dictateur» de Jules Romains mais c'est lorsqu'il assure la création ou la reprise d'œuvres signées Henry Bernstein – «Espoir», «Le secret» ou «Le voleur» – que le public d'alors le plébiscite.

Le théâtre de boulevard a sa préférence, même lorsqu'il partage pendant sept ans la vie de Mary Marquet, sociétaire volcanique de la Comédie Française. Dans ses mémoires, celle-ci le décrit comme un séducteur qui "… exerçait sur les femmes un prestige étonnant, sur toutes les femmes quelles qu'elles soient".  Ensemble ils créent en 1932 «Christine» de Paul Géraldy, un auteur peu tendre avec ses interprètes : le couple surprit ainsi une conversation téléphonique où Géraldy évoquait Marquet, "… comédienne sans nuances" et Francen "… un flamand affreusement pesant" ! Malgré ces prémices peu favorables, la pièce fut un triomphe. L'année suivante, sur le point d'être nommé à son tour sociétaire de la Comédie Française, Francen choisit le boulevard où il crée «Le messager» de Bernstein avec Gaby Morlay, une de ses partenaires de prédilection à l'écran…

Un acteur de cinéma…

Victor FrancenVictor Francen, sombre,…

Son premier film, «Crépuscule d'épouvante» (1921), marque aussi les débuts de Julien Duvivier mais c'est «La fin du monde» d'Abel Gance (1931) qui voit le début de son vedettariat cinématographique, aussitôt suivi de l'adaptation de «L'Aiglon» (1931) d'Edmond Rostand où il interprète déjà Flambeau, le vieux grognard. De nombreuses transpositions théâtrales suivront, un théâtre filmé souvent daté et tourné sans grande inspiration comme ce fut le cas pour «Après l'amour» (1931), «Mélo» (1932) ou «Le voleur» (1933).

Selon la presse de l'époque, Francen réunit toutes les qualités pour réussir à l'écran : sa haute taille, "… sa distinction, son élégance, son sourire, l'harmonie de ses traits" le prédisposent "… à interpréter les personnages de maturité encore juvénile, de souffrance digne et hautaine" comme l'écrivait J.C. Reynaud en 1939. Le même, à propos de «Tamara la complaisante» (1937), voit en Francen "… un rude gaillard de l'étendue désertique, ne craignant ni dieu ni diable, ni même les femmes, et traitant joyeusement la vie". Ce n'est pas exactement l'image qui s'impose à nous aujourd'hui car tous ces rôles peinent à nous passionner : est-ce son jeu qui a vieilli ou les œuvres adaptées qui semblent surannées ? Ainsi, «La vierge folle» (1938), tirée d'une pièce à succès de Henry Bataille, le met en scène en célèbre avocat tombant amoureux d'une toute jeune fille (Juliette Faber) : le drame s'annonce car l'épouse délaissée et la mère outragée (Gabrielle Dorziat) s'en mêlent mais le film reste un mélodrame dépassé que Francen ne peut racheter. De même on s'étonne qu'un commentaire critique sur sa prestation dans «Feu !» (1937) de Jacques de Baroncelli se réduise à ce constat : "Toujours élégant, même en tenue d'intérieur".

Sa popularité est alors incontestable : ne tourne-t-il pas cinq films en vedette pour la seule année 1937 ? Marcel Lherbier en fait son interprète fétiche à partir de «L'aventurier» (1934) ; il le voit en officier de marine comme dans «Veille d'armes» (1935) et «La porte du large» (1936), en ingénieur du génie civil dans «Forfaiture» (1937) ou en procureur russe dans «Nuits de feu» (1937). De sombres drames conjugaux aux accents mélodramatiques constituent la base du scénario. Le meilleur titre de cette collaboration reste «Entente cordiale» (1939) où Francen prit plaisir à incarner Edouard VII d'Angleterre : ses échanges avec sa mère, la reine Victoria, jouée par une Gaby Morlay vieillie et méconnaissable, sont particulièrement réussis.

Son rôle le plus léger fut celui de Jean IV de Cerdagne, personnage central de  la pièce fameuse de Flers et Caillavet, «Le roi» (1936) : grâce à un exceptionnel quatuor réuni autour de lui – Raimu, Elvire Popesco, Gaby Morlay et André Lefaur – Victor Francen s'amusait enfin ! «J'accuse» (1938) devait être son plus grand rôle à l'écran mais les tirades pacifistes de son personnage semblent grandiloquentes, Abel Gance ne retrouvant que partiellement la force saisissante des images de son œuvre muette initiale. À la fin de la décennie, Julien Duvivier le met précocement à la retraite et lui attribue par la même occasion son plus beau rôle : dans «La fin du jour » (1939), Francen joue Marny, "grand comédien sans public" comme il se présente lui-même, retiré du monde dans un hospice de comédiens, ruminant son insuccès et surtout son amour perdu. D'une sobriété remarquable, il clôt le film par un vibrant hommage aux vieux cabots, déclamé sur la tombe de l'insupportable Cabrissade.

"Character actor” à Hollywood…

Victor Francen… joyeux,…

Sur le point de se séparer de Mary Marquet en 1934, Francen l'avait épousée mais le divorce est prononcé quelques années plus tard et l'acteur se remarie à une skieuse américaine, Eleanor Kreutzer, qui lui donnera une fille. Le  couple quitte la France pour les États-Unis en 1940 : lui qui devait justement incarner Christophe Colomb au cinéma se retrouve en Amérique mais totalement inconnu des cercles hollywoodiens.

Charles Boyer use de son crédit et voilà Victor Francen remis en selle : «Par la porte d'or» (1941), dont Boyer est la star, le met en scène en émigré hollandais attendant son visa d'entrée aux U.S.A. Certes il ne sera plus question de rôles de premier plan mais le comédien n'aura pas à rougir de son parcours hollywoodien, au contraire. On l'aperçoit en bon docteur français toujours prêt à dépanner son ami Charles Laughton dans «The Tuttles of Tahiti» (1942). Les deux acteurs se retrouvent dans «Six destins» de Julien Duvivier (1942) où Francen incarne un chef d'orchestre célèbre qui favorise en grand seigneur les débuts d'un obscur compositeur.

L'ambigüité sera la marque de nombre de ses personnages. C'est ainsi qu'il paraît dans les premiers films de Jean Negulesco, «Le masque de Dimitrios» (1944) et «Les conspirateurs» (1944) où, attaché à l'ambassade d'Allemagne à Lisbonne et marié à la belle Hedy Lamarr, il semble hésiter entre résistance et collaboration avant de connaître une fin tragique. Le même contexte apparaît dans «Cap sur Marseille» (1944) où il joue le capitaine du bateau "Ville-de-Nancy" sur lequel s'affrontent Humphrey Bogart en résistant et Sydney Greenstreet en suppôt du nazisme. Dans «Agent secret» (1945), le voilà devenu un espion nazi qui essaie de liquider Charles Boyer.

Un sort funeste l'attend dans l'univers westernien de «San Antonio» (1945) où il joue suavement le traître Legare qui n'hésite pas à assassiner en douce le meilleur ami d'Errol Flynn. Décidément versatile, on le retrouve dans l'univers de la comédie musicale avec «Nuit et Jour» (1946) comme dans le registre fantastique avec l'excellent film de Robert Florey, «La bête aux cinq doigts» (1946) – une “bête” qui s'avère être la main criminelle de Victor Francen, pianiste paralysé qui meurt au premier tiers du film. Son goût pour la composition s'affirme : le voilà procureur soviétique dans «Mission to Moscow» (1943) ou Caïd Yousseff dans «The Desert Song» (1943). Plus sobrement, il joue un président d'université dans «Madame Curie» (1943) et le directeur de collège où enseignent les sœurs Brontë (Olivia de Havilland et Ida Lupino) dans «La vie passionnée des soeurs Brontë» (1946).

Un pont entre deux rives…

Victor Francen… retouché par Hollywood

Après guerre, Victor Francen se partage entre la France et les États-Unis. Pour Marcel Lherbier, il partage l'affiche de «La révoltée» (1947) avec Josette Day. Les critiques d'alors qui ne connaissent pas ses films américains ne seront pas toujours tendres et ce n'est pas «La nuit s'achève» (1949), sombre mélo de Pierre Méré, qui peut redorer son blason : il y joue un chirurgien amoureux d'une jeune femme, hésitant avant de redonner la vue au jeune homme qu'elle aime.

Le théâtre lui réussit davantage grâce à la reprise de «Tovaritch» avec Elvire Popesco. Les productions américaines le sollicitent toujours comme pour «La taverne de la Nouvelle Orléans» (1951) où il joue un riche notable assassiné par son veule neveu (Vincent Price). Dans «L'adieu aux armes» (1957), il sera un colonel italien sur le front de 14 mais son rôle le plus consistant est celui du professeur Montel, père de Bella Darvi, dans «Le démon des eaux troubles» (1954) de Samuel Fuller : savant atomiste embarqué dans un sous-marin, il se sacrifie héroïquement pour sauver l'humanité du péril nucléaire ! Il se fend même, dit-on, d'une apparition dans «Le tombeau hindou» de Fritz Lang (1958) et joue le bref rôle du frère aîné de Panisse (Maurice Chevalier) dans le remake de «Fanny» (1961).

Toujours en recherche des valeureux comédiens d'autrefois, Jean-Pierre Mocky lui permet de parachever sa carrière en vieux médecin "… rond comme une bourrique" dans «La grande frousse» (1964) : un verre toujours à portée de main, il ausculte les cadavres en titubant et ne détecte que des morts naturelles là où Bourvil voit des assassinats. "Je ne devrais plus boire à jeun" est la devise de ce savoureux personnage, le plus drôle qu'ait jamais interprété Victor Francen et l'on peut y voir comme un pied de nez à tous ses détracteurs.

Après cette ultime pirouette, il se retire à Saint-Cannat, charmante cité provençale qui lui accordera plus tard une (toute petite) rue, avec sa quatrième épouse. Il devait mourir à Aix-en-Provence le 17 novembre 1977.

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Victor Francen…

Citation :

"J’ai particulièrement admiré que, dans « J’accuse », Victor Francen m’ait, de façon constante, fait oublier qu’il était un acteur. Je garde le souvenir profond des premiers plans où, par la vertu d’un art d’une classe vraiment admirable, son âme sculptait dans la matière humaine de son masque le plus bouleversant pathétique."

Jean-Charles Reynaud (« Visages et Contes du cinéma français », 1939)
Jean-Paul Briant (octobre 2019)
Éd. 9.1.4 : 4-10-2019