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Roger LEGRIS (1898 / 1981)

Roger Legris

Acteur français, né Jean-Roger Legris, le 3 juillet 1898, à Malakoff (Seine, France). Décédé le 22 mai 1981 au Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne, France).

Au détour de combien de films des années 30 avons-nous vu surgir ce ludion ahuri à la crinière frisotante, au regard éberlué et au physique malingre ? Sa présence insolite, décalée, intrigue d'autant plus que si ses apparitions sont souvent brèves le choix des films et des cinéastes suscite un a priori favorable. Comédien de théâtre, il a de bonnes références puisqu'on le retrouve à la fin des années vingt dans la compagnie Gaston Baty dont il sera le régisseur et où il se lie avec Robert Le Vigan. Au début des années 30, il anime la troupe Prémices, un temps proche de Jacques Prévert et du groupe Octobre. On le retrouve en 1941, au Théâtre de la Porte Saint-Martin, défendant un célèbre mélo, «Les deux orphelines», avec Blanchette Brunoy et Henri Bosc.

«Dans les rues» (1933) de Victor Trivas est son premier film : il y paraît sous le nom de Moutarde, membre d'une bande de cambrioleurs. Alors qu'on l'appelle “le vicomte” dans «Un mauvais garçon» (1936), il y tient en apparence le même emploi comme dans «Un carnet de bal» (1937) où, complice d'un Jouvet qui a mal tourné, il participe au meilleur sketch. Surtout, dans un autre classique signé Duvivier, «Pépé le Moko» (1937), il forme tandem avec Gaston Modot – le bandit au bilboquet – et joue l'acolyte ricanant de Gabin, quasi-muet, dépoitraillé, hilare même au moment du meurtre de Régis, le délateur (Charpin).

Il pointait au rayon des chefs d'œuvres dès «La kermesse héroïque» (1935) de Jacques Feyder qui en fait le mercier de la petite ville de Boom. Dans la foulée, il se fend de deux apparitions chez Max Ophüls : un Saint-Cyrien dans «La tendre ennemie» (1935) et un domestique dans «Le roman de Werther» (1938). Simple garçon d'hôtel, il participe à la fête organisée par «La belle équipe» (1936) qui vient de gagner à la loterie ; le rôle est un peu plus consistant dans «Quai des brumes» (1938) où il sert au couple Gabin-Morgan un petit-déjeuner assaisonné de ses répliques d'oiseau de mauvais augure.

Lorsqu'il n'exerce pas un métier étrange – comme le taxidermiste de «L'assassin est à l'écoute » (1948) – il rend étrange la moindre apparition, qu'il soit photographe dans «Sous les yeux d'occident» (1936) ou «Le dernier des six» (1941), opérateur radio dans «Mollenard» (1937) et, plus tard, dans «Atoll K» (1950). Dans une scène amusante de «Raphaël le tatoué» (1938), il s'ingénie à pousser à bout l'irascible Aimos à coup d'évidences débitées d'une voix traînante : "Un jour on est là et le lendemain on y est plus !". On est moins indulgent pour sa prestation dans quelques comédies indigestes comme  le triste «Bécassine» (1939) de Pierre Caron ; dans le rôle d'Hilarion, le domestique coincé, il y bénéficie malgré tout d'un bon nombre de scènes et il n'est pas interdit de sourire aux querelles qui l'opposent à Paulette Dubost lorsqu'elle lui lance, vacharde : "Vous avez des réflexions de bigorneau !".

Récidiviste, il tourne deux autres films avec le piètre Caron, dont «Pension Jonas» (1941) considéré à l'époque comme un sommet d'imbécillité : on ne lui en veut pas car il y dort presque tout le temps sous prétexte que son personnage se nomme Marmotte… Mais le pire était à venir, dans un registre autrement répréhensible. Il suit son ami Robert Le Vigan dans sa dérive collaborationniste, ce qui lui vaut une condamnation à la Libération. Quasi-absent des écrans pendant plusieurs années, il subit un purgatoire justifié qui semblait mettre le point final à sa carrière. Sacha Guitry jette le voile de l'amnésie sur cet opprobre en lui confiant le rôle de l'idiot du village dans «Le trésor de Cantenac» (1949) : joyeux, sautillant et farceur, il est très présent à l'image et la voix off du maître nous le présente comme un "… petit bonhomme singulier qui aime à s'effacer.".

De fait, sa carrière ne redémarre qu'en pointillé dans les années 50, entre autres grâce à Raoul André ou Marc Allégret qui le distribuent dans quelques films («Une fille à croquer» en 1950, «Sois belle et tais-toi» en 1958,…). On l'aperçoit même dans «Le gantelet vert» (1951) de Rudolph Maté mais c'est Jean-Pierre Mocky qui repère son "… regard de fou" sur le tournage de «La tête contre les murs» (1958) de Georges Franju et lui donne l'occasion de se faire remarquer au centre de sa galerie familière de trognes improbables. Avec sa mine de vieux moineau au plumage blanc, il participe à sept films du cinéaste – les meilleurs à vrai dire d'une filmographie pléthorique – à commencer par «Snobs !» (1961) où il shampouine le crâne dégarni de Pasquali. Cul béni si l'on en croit Mocky, il avait à n'en pas douter toute sa place comme sacristain de Saint-Étienne-du-Mont dans «Un drôle de paroissien» (1963). "Homme qui a eu des malheurs et n'aime pas les plaisantins", il est pharmacien-assassin (!) dans «La grande frousse» (1964). Après un nouveau rôle de pharmacien dans «La bourse et la vie» (1965), le voilà président du tribunal dans «Les compagnons de la marguerite» (1966) et père de Francis Blanche – le père Loupiac ! – dans «La grande lessive» (1968). Président de l'Assemblée dans «L'étalon» (1969), il y trouve son dernier rôle.

Aux dires de Mocky, la famille de Legris comptait nombre d'ecclésiastiques – dont sa propre fille, devenue religieuse – aussi ne goûta-t-il guère à la longue la veine anticléricale du cinéaste et se fâcha-t-il définitivement avec lui. Oublié de tous, le comédien termina sa vie dans la grisaille à laquelle le prédestinait son nom, cultivant probablement le remords de s'être laissé entraîner sur une pente maudite.

Jean-Paul Briant

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Filmographie sélective

Interprétations
Lg
An
Titre
 
 
1
1933
DANS LES RUES
2
1935
LA KERMESSE HÉROÏQUE
3
1936
LA BELLE ÉQUIPE [Non crédité]
4
1936
LE GRAND REFRAIN
5
1936
UN MAUVAIS GARÇON
6
1937
PÉPÉ LE MOKO
7
1937
NUITS DE FEU
8
1937
UN CARNET DE BAL
9
1937
MOLLENARD
10
1938
LE QUAI DES BRUMES
11
1938
RAPHAËL LE TATOUÉ
12
1938
VIDOCQ
13
1939
NARCISSE
14
1939
BÉCASSINE
15
1948
L'ASSASSIN EST À L'ÉCOUTE [Non crédité]
16
1949
LE TRÉSOR DE CANTENAC
17
1950
ATOLL K
18
1953
CAPITAINE PANTOUFLE [Non crédité]
19
1958
SOIS BELLE ET TAIS-TOI [Non crédité]
20
1958
LA TÊTE CONTRE LES MURS
21
1961
SNOBS!
22
1963
UN DRÔLE DE PAROISSIEN / DEO GRATIAS
23
1964
LA GRANDE FROUSSE / LA CITÉ DE L'INDICIBLE PEUR
24
1966
LES COMPAGNONS DE LA MARGUERITE
25
1968
LA GRANDE LESSIVE (!)
Éd. 9.1.4 : 22-3-2020