La bibliothèque de L'Encinématheque

Line NORO (1900 / 1985)

Line Noro

Actrice française, née Aline Simone Noro, le 22 février 1900, à Houdelaincourt (Meuse, France). Décédée le 4 novembre 1985 à Paris (Île-de-France, France).

Bien sûr, la Comédie Française – dont elle sera pensionnaire de 1945 à 1966 – fut son bâton de maréchal(e), l'accomplissement exceptionnel d'une carrière pour une comédienne de cette époque ; pourtant, si l'on ne se souvient plus que ses maîtres furent Jacques Copeau et Charles Dullin ni qu'elle fut dirigée par Louis Jouvet, si ses prestations théâtrales sont aujourd'hui oubliées, demeure l'image ardente de la belle Inès en robe de gitane de «Pépé le Moko» (1936), amoureuse et jalouse au point de donner l'homme qu'elle aime et de provoquer sa mort.

C'est Duvivier, déjà, qui lui donna son premier rôle à l'écran, dans «La divine croisière» (1928) mais on la remarque davantage dans «Faubourg Montmartre» (1931) de Raymond Bernard où elle joue la sœur cocaïnomane de Gaby Morlay. Abel Gance lui rend-il vraiment service en lui proposant le rôle titre d'un de ses pompeux mélos, «Mater dolorosa» (1932), histoire d'une femme suicidaire doublée d'une mère malheureuse ? D'autres cinéastes apprécieront sa veine dramatique : on lui propose le beau rôle de Gervaise dans la première version parlante de «L'assommoir» (1933), une entreprise a priori prestigieuse mais qui ne saurait atteindre la réussite du remake de René Clément. Premier rôle occasionnel, elle est victime d'un mari brutal qu'elle assassine dans «Dernière heure» (1934) ou femme déchue séparée de son enfant dans «La flamme» (1936) d'André Berthomieu, son futur mari. Ces titres impriment l'image d'une femme marquée par le destin, pleurant à n'en plus finir toutes les larmes de son corps. Une critique de «Après Mein kampf, mes crimes» (1940) le souligne à plaisir : "Madame Line Noro, au cours d'une scène impossible, pleure interminablement avec une conviction soutenue".

Certains rôles secondaires s'avèrent des choix plus heureux, comme la prostituée de «La tête d'un homme» (1933) de Duvivier ou celle de l'excellent «Justin de Marseille» (1934) de Maurice Tourneur : on se souvient de la scène où La Rougeole –  c'est son surnom !  – découvre le cadavre de son amant noir. Le même type de personnage lui est proposé dans «La rue sans joie» (1938) – la tuberculose en prime - et «Dédé la musique» (1939) où elle joue la grande Marcelle. Déjà, en 1930, André Sauvage la choisissait comme partenaire de Michel Simon et René Lefèvre dans «Pivoine» mais le film resta inachevé et on ne la connut jamais en Georgette la Frisée

Retrouvant Abel Gance, elle incarne Édith, l'amour impossible de Jean Diaz (Victor Francen) dans «J'accuse» (1938) et son personnage devient régulièrement celui de la compagne délaissée : Pierre Blanchar l'abandonne dans «Une femme sans importance» (1937) et récidive dans «La symphonie pastorale» (1946) où ils sont mari et femme mais une belle aveugle qui a les yeux de Michèle Morgan vient semer le trouble dans le cœur de l'austère pasteur. Petite bourgeoise étriquée dans «Éternel conflit» (1947), elle voit sa fille se suicider et son mari (Fernand Ledoux) abandonner le domicile conjugal. Une malédiction pèse sur nombre de ses rôles : elle se suicide dans «Le secret de Madame Clapain» (1943) ; vieille fille exaltée, elle succombe à une crise cardiaque dans «La fiancée des ténèbres» (1944) ; dans «Meurtres ?» (1950), Fernandel est accusé de l'avoir assassinée alors qu'à sa demande il a mis fin à ses souffrances, surlignées par Richard Pottier en trois scènes excessives. Marcel Pagnol lui propose le personnage antipathique de Madame Mazel, l'épouse de Charpin, bien décidée à empêcher le mariage de son fils chéri avec Josette Day, «La fille du puisatier» (1940). Elle sera encore la mère possessive d'un jeune criminel dans «Avant le déluge» (1953) d'André Cayatte. Avec «Dortoir des grandes» (1953), sa vie privée prend un tour inattendu puisque, surveillante d'un pensionnat de jeunes filles, elle a une liaison secrète avec un photographe douteux joué par Louis de Funès : peu encline à révéler cette surprenante relation, elle devient meurtrière par amour !

Loin de ces personnages mélodramatiques, on la préfère chez Jacques Becker qui se souvient qu'elle était une simple paysanne dans «La terre qui meurt» (1936), l'un de nos premiers films en couleurs, et lui attribue, dans son merveilleux «Goupi Mains rouges» (1943), le rôle de la servante, Marie des Goupi, mère de Jean le simplet. Son jeu est cette fois d'une sobriété bienvenue comme dans «Jéricho» (1945) où elle est l'épouse aimante de l'un des otages (René Génin). Le pittoresque lui sied pourtant, comme on le voit dans «Vautrin» (1943) : le rôle d'Asie, complice de Michel Simon, est un festival de déguisements – turban, voilette et dents cariées – auquel elle se livre avec délectation. L'épouvantable Carconte, souillon cupide et compagne pousse-au-crime de Caderousse (Alexandre Rignault) dans «Le comte de Monte Cristo» (1942), est peut-être sa plus belle composition.

Visiblement perturbé par le double visage de Line Noro, Christian Stengel nous en propose un florilège dans «Le village perdu» (1947) : le film la présente tour à tour en épouse aigrie de Noël Roquevert, cultivant le souvenir mélancolique d'une liaison avec Alfred Adam, en mère aimante de son grand fiston puis en harpie déchaînée lorsque l'héritage attendu semble lui échapper… Le spectateur en perd son latin mais tout ceci n'a guère d'importance pour Line qui continue quelques temps d'apparaître au cinéma – jouant pour son dernier rôle Chiffon, belle-fille d'un coriace centenaire (Yves Robert) dans «Les truands» (1956) – mais se plaît davantage au service du répertoire de la Comédie Française, où on l'apprécie encore en 1960 en Madame Pernelle, la vieille bigote de «Tartuffe», dans une mise en scène de Louis Seigner. Comédienne modeste, elle consacrait ses loisirs au bridge, passion qui lui permit de rencontrer son dernier époux. Au milieu des années 60, elle dut abandonner la scène lorsque sa vue déclina.

Elle se trouvait laide et refusait de se voir à l'écran ; pourtant le couple qu'elle forme avec Jean Gabin est inscrit à jamais dans nos mémoires comme cette réplique, signée Charles Spaak, décochée par l'infidèle Pépé : "Si tu venais avec moi, tu serais une espèce de casbah portative. Inès le matin, Inès le midi, Inès le soir : t'es plus une femme, t'es un régime !". Presque un avant-goût des échanges acides entre Jouvet et Arletty dans «Hôtel du Nord» (1938)…

Jean-Paul Briant

Cliquez sur les iconespour accéder aux illustrations.

Cliquez sur les iconespour accéder à la fiche technique du film.

Cliquez sur les mots soulignés de la fiche technique pour faire apparaître les illustrations.

Cliquez sur la fiche technique pour la faire disparaître.

English translation

Click on the iconsto reveal the pictures.

Click on the iconsto reach the data sheet of the film.

Click on the words underlined of the data sheet to reveal the pictures.

Click on the data sheet to remove.

Filmographie sélective

Interprétations
Lg
An
Titre
 
 
1
1931
FAUBOURG MONTMARTRE
2
1932
MATER DOLOROSA
3
1933
LA TÊTE D'UN HOMME
4
1933
L'ASSOMMOIR
5
1934
LE PETIT JACQUES
6
1934
DERNIÈRE HEURE
7
1934
JUSTIN DE MARSEILLE
8
1936
LA FLAMME
9
1936
LA TERRE QUI MEURT
10
1937
PÉPÉ LE MOKO
11
1938
J'ACCUSE!
12
1937
RAMUNTCHO
13
1938
LA RUE SANS JOIE
14
1940
APRES MEIN KAMPF, MES CRIMES
15
1940
LA FILLE DU PUISATIER
16
1942
LE COMTE DE MONTE-CRISTO [1ère époque: Edmond Dantès]
17
1943
GOUPI MAINS ROUGES
18
1943
VAUTRIN
19
1944
LA FIANCÉE DES TÉNÈBRES
20
1945
JÉRICHO
21
1946
LA SYMPHONIE PASTORALE
22
1947
LE VILLAGE PERDU
23
1947
ÉTERNEL CONFLIT
24
1950
MEURTRES?
25
1950
LES AMANTS DE BRAS-MORT
26
1951
NOUS SOMMES TOUS DES ASSASSINS
27
1953
AVANT LE DÉLUGE
28
1956
LES TRUANDS
Éd. 9.1.4 : 1-2-2020