L'étrange cas Il(l)a MEERY (1908 / 1974 ?)

La comtesse brune…

Mara Tchernycheff BezobrazoffMara Tchernycheff Bezobrazoff

Tout a commencé il y a quelques années, lorsqu'a été présenté à la télévision un documentaire dont je ne me rappelle plus le nom. Durant sa diffusion, J'ai vu apparaître sur l'écran le visage d'Ila Meery, que l'on présentait comme une des épouses d'Henri Garat et comme une collaborationniste durant l'Occupation.

Je connaissais Ila Meery et l'avais vue dans quelques films mais j'ignorais ces détails. J'ai donc décidé de faire des recherches plus approfondies à son sujet. J'ai d'abord découvert que cette information était développée dans un livre intitulé «Les comtesses de la gestapo» de Cyril Eder. Je me suis procurée cet ouvrage et ai lu avec intérêt le chapitre consacré à la comtesse d'origine russe Mara (aussi Marie ou Maria) Tchernycheff Bezobrazoff qui, selon l'auteur, avait fait du cinéma sous le nom d'Illa Meery, avait notamment incarné Anika dans le film «Lac aux dames» (1934), avait été mariée à Henri Garat de 1939 à 1942, avait, durant l'Occupation, collaboré avec les Allemands, avait été, après-guerre, condamnée pour ses agissements et s'était finalement exilée aux États-Unis. De nombreux sites Internet reprennent d'ailleurs ces affirmations. J'ajouterai que, comme c'est souvent le cas avec des patronymes russes, "Tchernycheff" et "Bezobrazoff" se retrouvent transcrits avec des orthographes différentes selon les sources.

Cette aristocrate est née le 16 mai 1915 à Moscou, date mentionnée sur son acte de mariage parisien. Aux U.S.A., où elle est décédée le 18 décembre 2010, elle semble s'être rajeunie d'une année d'après le fichier des décès de la Sécurité Sociale américaine. Sa vie mouvementée était très bien racontée dans le livre mais une phrase a suscité mon étonnement : après avoir indiqué que Mara Tchernycheff Bezobrazoff suit une scolarité normale à Paris durant les années 20, l'auteur écrit : "On perd sa trace jusqu'en 1932". Or, je savais qu'Ila Meery avait été une vedette du cinéma germanique à la fin des années 20, un fait connu et documenté dans de nombreuses sources. C';était là le point de départ de mon investigation.

Je me suis alors renseignée sur son film muet le plus célèbre, «Cagliostro», dans lequel elle incarne la Comtesse de la Motte et dévoile allègrement sa poitrine, et en ai trouvé la date de la première projection à Berlin, le 8 avril 1929. Or, à cette date, Mara Tchernycheff Bezobrazoff n'était âgée que de 13 ans (!!!). J'ai trouvé cela plutôt étrange qu'on confie un tel rôle à une fille aussi jeune. J'ajoute que «Cagliostro» n'était pas sa première apparition à l'écran, puisque l'avaient précédées deux productions allemandes de 1928 : «Prinzessin Olala» et «Der raub der Sabinerinnen». Pourquoi la firme berlinoise "Super-Film GmbH" avait-elle engagé une petite collégienne parisienne inconnue et inexpérimentée pour tourner ces deux premiers films outre-Rhin ?

Comme Mara Tchernycheff Bezobrazoff avait été l'épouse d'Henri Garat, j'ai bien examiné sur la page que L'Encinémathèque avait consacré à l'acteur la photo du mariage et, franchement, je n'ai pas vraiment reconnu, sous les traits de la brunette accrochée au bras de Garat, la bombe blonde de «Lac aux dames». J'ai eu la même impression en voyant une photo de Mara prise lors de son procès en collaboration.

Voulant en avoir le cœur net, je me suis adressée au regretté Yvan Foucart, qui connaissait bien Jean-Pierre Aumont, la vedette masculine de «Lac aux dames», afin de lui demander son avis sur la question. Yvan m'a alors fourni une phrase extraite de «Souvenirs provisoires», l'ouvrage autobiographique de Jean-Pierre Aumont paru en 1957, dans lequel celui-ci évoque ainsi le tournage de «Lac aux dames» : "Nous nous roulions dans la paille, nous grimpions aux arbres, nous fendions le lac immaculé, entourés de filles aussi belles que Maruska Bésobrasoff et Illa Méry". Tout devenait plus clair, Jean-Pierre Aumont avait donc parmi ses partenaires féminines de «Lac aux dames» une comédienne nommée Ila Meery et une autre nommée Bésobrasoff. Il s'agissait bien de deux personnes distinctes.

J'ai dès lors intensifié mes recherches qui m'ont menée en Hongrie. En effet, un document en double langue, hongroise et anglaise, consacré au cinéma d'animation hongrois m'a mise sur la piste. On peut y lire que, dans la seconde moitié des années 30, Janos Halasz avait signé un contrat en Angleterre avec un certain James Willing. Voici la phrase : "… a financier named James Willing, through the good offices of his Hungarian wife, Ila Mecséry (Ila Meery), signed a contract with him to make four advertisements and two feature films annually" (traduction).

La blonde du "lac"…

Ila MeeryIla Meery

J'ai ainsi découvert l'existence de l'actrice Ila Mecséry. Il me restait dès lors à me tourner vers les sources hongroises qui se sont révélées déterminantes. J'ai pu visualiser son acte de naissance. Elle est venue au monde, sous le nom d'Ilona Mecséry, à Körmend, dans le département de Vas, le 31 août 1908. Concernant sa date de décès, j'ai trouvé quelques sources hongroises qui mentionnent 1974 mais, n'ayant pas, au contraire de son certificat de naissance, pu visualiser un acte officiel, je donne cette date sous toute réserve.

J'ai pu reconstituer le parcours professionnel de cette actrice. J'ai appris que, durant sa carrière, elle avait utilisé les noms "Ila Mecsery" (surtout dans son pays natal) et sa version abrégée, "Ila Meery", "Meery" étant tout simplement la contraction de son nom de famille "Mecsery", sans le "c" ni le "s". Il y a même eu la variante Ilena "Meery" pour «Cagliostro».

J'ai consulté de nombreuses revues et journaux hongrois de l'époque. En voici plusieurs exemples :

  1. dans le Magazine «Szinhazi Elet», numéro 49 de l'année 1925, en page 32, figure une photo d'un groupe de girls jouant à l'époque dans l'opérette «Alexandra» d'Albert Szirmai. au Théâtre Royal de Budapest. La légende cite Les noms des jeunes filles, notamment ceux d'Ilona Mecséry et d'une autre future vedette, Rozsi Barsony.
  2. Dans le magazine «Szinhazi Elet», numéro 13 de l'année 1928, un article lui est consacré. Celui-ci relate que, à la suite d'un concours, Ila Mecséry, âgée de 19 ans, a été élue la plus jolie girl de Budapest et a remporté le premier prix,  un bracelet en or. La jeune femme déclare que son prochain objectif est de faire du cinéma.
  3. Dans un article consacré à l'actrice paru en page 7 du magazine "a Hét" du 3 août 1928, on évoque son contrat avec la compagnie allemande "Super Film GmbH" et notamment le film «Prinzessin Olala» avec, je cite, "Ila Meery, alias Ila Mecsery, qui jouait l'année dernière au Théâtre Royal".
  4. J'ai aussi découvert une interview d'Ila Mecsery dans le numéro 7 de l'année 1929 du magazine «Szinhazi Elet». Sur deux pages, on y voit des images de l'actrice à ses débuts comme girl de théâtre ainsi qu'une photo d'elle dans le film «Cagliostro». Elle y parle de ses années de scène et évoque le tournage de «Cagliostro».
  5. Le journal «Nyirvidék» du  3 septembre 1931 informe le public de la présentation, au cinéma Varosi, du film allemand «Das Weisse Paradies», avec "la star hongroise Ila Mecséry".
  6. En décembre 1934, le journal "Függetlenség" évoque la "… blonde platine Ila Mecséry, ancienne chorus-girl au Théâtre Royal, qui a réussi au cinéma à l'étranger".
  7. Concernant «Lac aux dames», en page 4 du journal "Papai Hirlap" du 26 janvier 1935, on annonce la présentation au cinéma "Jokai" du film «Hell Meg a Nok» (le titre du film lorsqu'il est sorti en Hongrie) les 29 et 30 janvier. Quatre noms d'acteurs faisant partie de la distribution sont cités : Simone Simon Jean-Pierre Aumont, Ila Mecsery et Wladimir Sokoloff.
  8. Dans un magazine hongrois "A film" de novembre 1935, j'ai déniché une critique du film «Zouzou» qui, après avoir cité Josephine Baker, mentionne dans la distribution Ila Meery (a magyar Mecséry Ila) és Jean Gabin".
  9. Dans la même veine, un article paru en 1935 dans le journal "Pragai Magyar Hirlap" parle aussi du film «Zouzou» et mentionne dans la distribution "… la Hongroise Ila Meery".
  10. Dans un autre article du magazine "Szinhazi Elet" consacré à la comédienne, cette fois dans le numéro 19 de l'année 1938, on la voit dans sa résidence londonienne, aux côtés de son mari, le britannique James Willing, et on y évoque son passage au théâtre Royal de Budapest en compagnie de Roszi Barsony et son parcours passé dans les studios de cinéma. On y parle aussi de la compagnie "British Colour Cartoon Film Ltd", qui n'est autre que la firme devant produire les dessins animés du précité Janos Halasz.

Concernant James Willing, j'ai pu voir, dans un registre de mariages de 1937, l'enregistrement de l'union, dans le district londonien de Pancras, de James O.H. WIlling avec la nommée Mecséry. J'ajoute que cet homme, qui s'était engagé dans l'aviation anglaise, est mort au combat en 1941.

Mes recherches m'ont en outre appris qu'Ila Meery était apparue un film hongrois durant sa carrière. Il s'agit de «Tisztelet a kivételnek» (1936), qu'elle a tourné sous le nom d'Ila Mecséry. J'ai pu visionner ce film et la blonde actrice hongroise qui joue le rôle de Baba dans «Tisztelet a kivételnek» est bien la même qui joue le rôle d'Anika dans «Lac aux dames», de Miss Barbara dans «Zouzou», de Vilma dans «Pension Mimosas» et de Jacqueline dans «Marius et Olive à Paris».

Du côté des sources françaises, je voudrais vous citer un article extrait d'un magazine Ciné Miroir d'octobre 1933 qui confirme qu'Ila Meery est bien hongroise. Il s'agit, sous le titre "Illa Meery, blonde vedette", d'une interview de la comédienne qui déclare, notamment, qu'elle vient de terminer le tournage de «Lac aux dames». Au sujet de l'actrice, le journaliste écrit ceci : "Elle a conservé de ses origines hongroises une façon spéciale de prononcer en les roulant les 'r' ou bien de mouiller les 'l'…".

Pour l'anecdote, je citerai une autre interview parue dans un magazine Cinémonde de juillet 1934 au cours de laquelle on demande à Ila Meery si elle tournera à nouveau nue après s'être dévêtue dans «Lac aux dames», ce à quoi elle répond qu'elle ne le fera plus jamais. L'article se termine alors sur une remarque pertinente et malicieuse du journaliste qui rappelle qu'elle avait déjà montré sa poitrine dans «Cagliostro». On notera d'ailleurs que le petit commentaire ironique de l'auteur de l'article se révèlera prémonitoire car Ila Meery récidivera dans «Zouzou». On voit donc encore ici qu'on a bien affaire à la même femme qui figure dans les magazines hongrois.

L'une chante, l'autre pas…

Ila MeeryIla Meery chante…

Voilà, vous aurez maintenant compris qu'Ila Meery n'a rien à voir avec le personnage peu recommandable qu'était Mara Tchernycheff Bezobrazoff. Vous pourrez donc, illustrée de deux cartes postales anciennes de ma collection, découvrir une mini-bio d'Ila Meery. Evidemment, je sais que je vais à l'encontre de ce que racontent des mammouths comme I.M.D.B., Wikipedia et autres sites qui se sont tous inspirés les uns des autres sans faire aucune vérification. Mais qui ne tente rien n'a rien. J'aurai en tout cas fait tout mon possible pour réhabiliter Ila Meery, une jolie comédienne hongroise qui, à tort, est confondue avec une "comtesse de la Gestapo". Elle ne méritait en tout cas pas ça.

Pour ceux d'entre vous qui s'intéresseraient à la sinistre Mara Tchernycheff Bezobrazoff, deux zones d'ombre subsistent à son sujet :

  1. À partir de quelle date a-t-on commencé à la confondre avec Ila Meery ? Au moment de son mariage avec Henri Garat ? Au moment de ses ennuis judiciaires des années 40 ? Au moment de l'écriture du livre de Cyril Eder ? À un autre moment ? Je l'ignore …
  2. On sait, par Jean-Pierre Aumont, que Tchernycheff Bezobrazoff a tourné dans «Lac aux dames». Or, son nom ne figure pas au générique. On peut émettre deux hypothèses :

    - Qu'elle tienne un si petit rôle qu'on n'ait même pas jugé bon de la mentionner au générique.

    - Pourquoi ne pas s'intéresser à l'actrice qui joue le rôle de l'aubergiste Véfi, une certaine Maroulka, pseudonyme aux consonances bien slaves ? On ne sait rien à son propos : ni véritable nom, ni date de naissance ou de décès. Il semble en tout cas que «Lac aux dames» soit le seul titre de sa filmographie.

Mara Tchernycheff… l'autre pas !

Cette dernière piste me semble intéressante pour deux raisons :

- Jean-Pierre Aumont parle dans ses mémoires de "Maruska Bésobrasoff". Maruska, Maroulka, … on conviendra que les sonorités sont très proches.

- On sait, par Cyril Eder, que, en 1943, Tchernycheff a été brièvement arrêtée pour avoir favorisé la fuite en Espagne d'Hélène Ostrowska, épouse du joailler d'origine juive Louis Arpels. Or, je possède le livre «A Countess in Limbo», qui rassemble les extraits du journal tenu durant la seconde guerre mondiale par la comtesse Olga Hendrikoff, réfugiée en France après la Révolution de 1917. Pour l'année 1943, la comtesse évoque notamment une "Maroulka Tchernychew" arrêtée, mais libérée assez vite, pour avoir fait passer la frontière espagnole à une "Madame Ostrowska".

On aura compris que Maroulka Tchernychew et Mara Tchernycheff sont la même personne. Il semble donc, que, pour certains membres de la diaspora russe, Mara Tchernycheff ait été connue sous le nom / surnom de Maroulka.

Troublant… j'ai l'impression qu'il y a de fortes chances pour que la Maroulka de «Lac aux dames» et Mara Tchernycheff Bezobrazoff ne fassent qu'une…

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Marlène Pilaete, juillet 2019
Éd. 9.1.4 : 1-8-2019