Charles CHAPLIN (1889 / 1977)

… citoyen du monde

Charles Chaplin

Juillet 2010 : on vient de découvrir une bande de 10 minutes, «A Thief Catcher» (1914), dans laquelle Charles Chaplin fait une courte apparition en Keystone cop. Classée 4ème dans l'ordre chronologique, elle porte à 82 le nombre de prestations cinématographiques créditées au compte du célèbre Charlot.

C'est pour nous l'occasion d'évoquer, en une nouvelle édition, la vie de ce pionnier du septième art dont la vie balança des joies les plus inattendues aux épreuves les plus éprouvantes.

Trouvant dans le cinéma son moyen d'expression, il fut aux Etats-Unis sinon le premier, au moins le plus obstiné à faire des films politiques au sens propre du terme. Et quand je dis propre…

Christian Grenier

Dans la brume londonienne…

Charles ChaplinLa plus ancienne affiche de Charlot

Si ses origines demeurent sujettes à caution et son enfance ponctuée d'interrogations, tout le monde s'accorde à dire que Charles Spencer Chaplin est né dans un quartier pauvre de Londres, le 16 avril 1889. Pour le reste, l'intéressé lui-même s'est ingénié à brouiller les pistes. A-t-il des racines françaises comme il s'est plu à le déclarer ? Est-il de confession juive, comme il le racontera ou le démentira ?

Son père, Charles Chaplin Sr, était artiste de music-hall, tandis que sa mère, Hannah, se produisait dans des opérettes sous le pseudonyme de Lili Harvey. De celle-ci, il est redevable de trois demi-frères, Sydney, Guy et Wheeler.

Il a tout juste un an lorsque son père, qu'il décrira comme alcoolique, abandonne le domicile conjugal. La situation familiale se complique davantage par l'état de santé chancelant d'Hannah qui, après avoir placé sa progéniture dans un centre pour enfants abandonnés, passera de nombreuses années dans des asiles avant d'être prise en charge par le plus illustre de ses rejetons.

Après avoir remplacé sa mère au pied levé dès l'âge de 5 ans sur la scène d'un théâtre d'Aldershot, on retrouve le garçonnet au sein d'une petite troupe de danseurs de claquettes, les Eight Lancashire lads (1895). Il signe son premier contrat individuel en 1906, avant de rejoindre la troupe de Fred Karno (1907), pantomimes et jongleries en tous genres, dont un des membres n'est autre que le futur Stan Laurel.

Sous le ciel d'Hollywood…

En 1910, la troupe de Fred Karno effectue un premier voyage aux Amériques, tournant dans quelques grandes villes d'outre Atlantique. Si le spectacle n'est pas grandiose, le jeune Chaplin se voit gratifié de quelques critiques élogieuses.

Lors de la tournée suivante, entamée en octobre 1912, le groupe, dont Charles Chaplin est désormais la vedette, obtient davantage de succès. Treize mois plus tard, engagé par les studios Keystone pour un salaire de 150 dollars par semaine, le fantaisiste entame le court chemin qui va faire de lui Charlie (Charlot dans notre pays)…

La naissance de Charlot…

Charles ChaplinStock poster
La série Keystone (1914)…

En 1914 donc, Charles Chaplin, riche de quelques succès d'un soir, entre dans l'écurie de Mack SennettMack Sennett, dont les vedettes sont Fatty ArbuckleRoscoe Arbuckle et Mabel NormandMabel Normand, la maîtresse du boss. Il fait sa première apparition dans «Making a Living» (1914), un court métrage comme il sied à l'époque. Il partage bientôt l'affiche avec la protégée du directeur des policiers sprinters et des entarteurs récurrents dans «Mabel's Strange Medicament» (1914), laquelle demoiselle ne rechigne à se retrouver des deux côtés de la caméra («Mabel at the Wheel», etc).

De film en film (36 en 1914 !), le comique peaufine son personnage. Si le chapeau rond est d'origine, la moustache se resserre et la canne fait son apparition. Les spécialistes adopteront le douzième “short”, «Twenty Minutes of Love/Charlot et le chronomètre» comme acte de naissance du célèbre vagabond : Charlot est né !

Réalisateur…

Déjà réalisateur de «Twenty Minutes of Love», Charlot obtient la direction de ses deux prochains films, «Caught in the Rain/Un béguin de Charlot » et «A Busy Day/Madame Charlot». Mais, ne partageant pas ses conceptions comiques, Sennett redistribue les cartes, le plus souvent en faveur de Mabel Normand. Il faut attendre avril 1914 et «Laughing Gas/Charlot dentiste» pour voir l'acteur élevé au rang de metteur en scène permanent.

Les films s'enchaînent à un rythme hebdomadaire, les bandes s'allongent avec l'expérience («Mabel's Married Life/Charlot en ménage» dure déjà 31 minutes), les titres, encore déclinés autour du nom de l'actrice, prennent peu à peu le genre masculin. Enfin, le 14-12-1914, «Tillie's Punctured Romance/Le roman de Charlot et Lolotte», réunissant Marie Dressler, Charlot et Mabel, remplit 6 bobines et délivre 74 minutes d'hilarité, constituant le premier long métrage de notre vedette, désormais célèbre…

Charlot s'envole (1915)…

Charles ChaplinEdna Purviance et Charles Chaplin
La série Essanay (1915)…

Charlot se montre dès lors plus exigeant, y compris sur le niveau de son salaire que la Keystone n'est pas prête à corriger dans les proportions attendues. Aussi est-ce pour la Essanay Film Manufacturing Company – 1250 dollars hebdomadaires – qu'il signe son nouveau travail, «His New Job/Charlot débute» (1915), dont une des actrices deviendra célèbre : Gloria SwansonGloria Swanson.

A cette époque, le cinéma n'a pas encore atteint sa maturité, mais ce que l'on appelle aujourd'hui des courts métrages dépassent souvent la demi-heure de projection et nécessitent deux semaines de tournage. Autour du maître se forme une première famille, avec des acteurs comme Ben TurpinBen Turpin, Henry BergmanHenry Bergmanou encore Leo WhiteLeo White.

Sur un plan formel, la parodie satirique fait son apparition («A Woman/Mam'zelle Charlot», «A Burlesque of Carmen/Charlot joue Carmen») et la satire sociale ses premiers balbutiements («Police/Charlot cambrioleur»).

Mabel demeurée auprès de Sennett, dès son deuxième opus Essanay («A Night out/Charlot en bombe»), Charlot place sous les sunlights une secrétaire de la maison, Edna Purviance. Le metteur en scène et sa nouvelle actrice – et bientôt maîtresse – entament une collaboration qui se poursuivra sur 9 années et une vingtaine de films…

La série Mutual (1916/1917)…

Charles Chaplin aborde l'année 1916 avec toute l'assurance que lui confèrent ses derniers succès. Conseillé par son frère SydneySydney Chaplin, il change à nouveau de meubles et signe à la Mutual pour dix mille dollars par semaine, emportant dans ses malles la fidèle Edna et quelques-uns de ses meilleurs collaborateurs, comme le cameraman Roland Totheroh qui l'assistera jusqu'en 1947.

Son talent comique est internationalement reconnu, et les titres d'alors résonnent encore dans nos mémoires hexagonales : «The Fireman/Charlot pompier» ou «One A.M./Charlot rentre tard» en 1916, «Easy Street/Charlot policeman» ou «The Cure/Charlot fait une cure» en 1917, etc.

La série s'achève par un long métrage magistral, «The Immigrant/L'immigrant» (1916), dont le sujet n'est pas étranger à sa propre aventure. Charlot ne se contente plus de faire rire : au delà-des émotions naissantes, il règle des comptes…

Mais bientôt l'american vox populi s'élève pour reprocher à l'artiste de ne pas prendre les armes au moment où l'Amérique se porte au secours de La France et de ses alliés…

La série First National (1918/1923)…

Charles Chaplin«Une idylle aux champs» (1919)

C'est en tant que producteur que Charles Chaplin rejoint la First National, à laquelle il promet, moyennant la coquette somme d'un million de dollars, 8 films en quelques mois. Il lui faudra 5 années pour achever ses travaux, au terme desquels seront nés quelques titres immortels.

A cette fin, nanti des pleins pouvoirs et désireux de préserver son indépendance, il fonde une société de production, la Chas Chaplin Film and Co, et construit ses propres studios. Edna Purviance et Roland Totheroh sont de tous les ouvrages, auxquels se mêle bientôt une jeune adolescente de 12 ans, Lita Grey.

«A Dog's Life/Une vie de chien» ouvre le bal. Avec «Shoulder Arms/Charlot soldat» (1918), Charlot répond à ses détracteurs militaristes par une satire comique dénonçant les atrocités de la guerre. En contrepoint, «Sunnyside/Une idylle aux champs» (1919) se veut davantage bucolique. Dans «A Day's Pleasure/Une journée de plaisir» (1919), un charmant petit bambin fait son apparition : il s'appelle Jackie CooganJackie Coogan et l'on n'allait pas tarder à en reparler.

Les twenties…

Au tournant de la décennie, l'équipe s'attèle à une oeuvre plus ambitieuse, de la taille d'un long métrage, «The Kid» (1921). Le gosse en question, Jackie Coogan, se montre à la hauteur de son illustre "père adoptif", éternel vagabond involontairement cloué par des responsabilités universelles. Car, au terme de plusieurs mois de tournage, c'est bien le monde entier qui s'émeut de leurs aventures. Le cinéma est entré dans une autre dimension, l'oeuvre de Chaplin aussi.

Mais il faut en finir avec le contrat First National car un autre pari s'annonce. Et la conclusion, «The Pilgrim/Le pèlerin» (1923), ne sera pas des plus sereines, tant cette critique de l'hypocrisie religieuse fera naître de déferlantes bigotes…

La série United Artists (1923/1957)…

Charles Chaplin«Le dictateur» (1940)

Le 17 avril 1919 , Charles Chaplin, Mary PickfordMary Pickford, Douglas FairbanksDouglas Fairbanks et David Wark GriffithDavid Wark Griffith s'unissent pour créer United Artists, une société de distribution indépendante des grandes compagnies dont ils jugent les dividendes excessifs. Sitôt libéré de ses obligations avec la First National, Charlot produira indépendemment ses propres films pour les distribuer sous cette bannière.

Grande première, «A Woman of Paris/L'opinion publique» (1923), oeuvre particulière dans laquelle le vagabond n'apparaît que fugitivement, n'est pas une comédie, mais un drame social féroce qui, frappé d'interdiction dans plusieurs états de l'Union, place son auteur face à la censure. Car le titre original ne trompe personne : comment un citoyen britannique enrichi par le rêve américain peut-il se permettre de critiquer les moeurs de son pays d'accueil ?

Désormais sans Edna, Charlot s'en prend à un nouveau mythe national avec «The Gold Rush/La ruée vers l'or» (1925), dont plusieurs séquences demeurent inoubliables : la danse des petits pains, le vagabond vu comme un poulet par le trappeur affâmé, la cuisson de la chaussure, etc.

«The Circus/Le cirque» (1927), dont le tournage fut interrompu une année entière par la justice, marque un retour à la comédie pure, plaçant le vagabond dans un univers qui ne pouvait que lui convenir : à mon sens son film le plus amusant, il ne trouvera pas grâce dans les mémoires de son auteur.

Charlie speaks !

Pas encore ! Enfin, réfléchissez, Charlot ne peut souffler mot sans perdre son âme ! Il ne veut pas parler, mais tout suggérer. Chaplin le comprend bien : alors que le son inonde les salles, au coeur des «Lumières de la ville/City Lights» (1931), il maintient sa créature dans le plus complet silence, à peine nimbé de sa propre création musicale. Cerise sur le plateau, dans une boîte de nuit, on peut apercevoir Jean Harlow…

Non, décidément, Charlot ne peut s'accommoder des «Modern Times/Les temps modernes» (1936). Toujours décidé à ne rien dire, il consent toutefois à fredonner une chansonnette dans un langage encore incompréhensible. Sachant la position intenable, au bras de Paulette Goddard, il quitte l'écran en nous tournant le dos. Charlot est mort.

Chaplin prend le relais en 1940. Juif ou pas, alors que l'Amérique est encore essentiellement isolationniste, à contre-courant, il monte seul à l'assaut du «Dictator/Le dictateur». Et il lâche enfin son flot de paroles dans un discours final profondément humaniste.

L'oeuvre de Charles Chaplin aurait pu (aurait dû ?) s'arrêter là qu'elle ferait de lui un génie du septième art. «Monsieur Verdoux» (1947), disciple de Landru, lui permet de solder son arriéré avec les femmes. Les films suivant n'ajouteront rien à sa gloire. Si «Limelight/Les feux de la rampe» (1952) nous permet de le revoir, clown démaquillé, en compagnie de Buster Keaton, «Un roi à New York» (1957) et «La comtesse de Hong-Kong» (1966) nous font comprendre que Charlot ne ressucitera pas !

A clown's life…

Charles ChaplinOona et Charles Chaplin
Charlot et les femmes…

On le sait, Charles Chaplin fut un homme à femmes, et souvent à très jeunes femmes.

Edna Purviance fut celle à laquelle il demeura le plus attaché. Ils ne furent pas mariés et elle n'intenta jamais de procès contre lui. Elle figurera sur les fiches de paye de sa compagnie au delà de leur collaboration professionnelle. En 1956, il prendra même en charge ses funérailles.

En octobre 1918, il contracte un premier mariage avec l'actrice Mildred Harris, qui n'a pas encore 17 ans. Elle n'apparaîtra dans aucun de ses films. Le couple aura un enfant (1919), qui ne vivra que 3 jours et le précipitera vers sa ruine. Le divorce est prononcé aux torts de l'époux, accusé de cruauté mentale (1921).

Après une aventure avec Pola Negri, ébauchée au cours d'un voyage en Europe, il épouse l'une de ses actrices, la jeune Lita Grey, 16 ans et déjà enceinte de ses oeuvres ! Ils auront 2 enfants : Charles Jr (1925) et Sydney (1926). La suite ne sera qu'une suite de procès agrémenté d'un divorce sonnant et trébuchant (1927), dont une des conséquences sera l'interruption du tournage de «The Circus» pendant plusieurs mois.

Lorsqu'il épouse discrètement Paulette Goddard au cours d'une croisière maritime, au moment d'en faire sa partenaire dans «Les temps modernes» (1936), Charles Chaplin régularise à ses yeux une liaison entamée en 1932. Il en va tout autrement pour l'opinion publique car aucun document ne vient officialiser cette union. Prononcé en 1942, le divorce sera davantage public… et onéreux !

En 1943, le comédien trouve enfin la stabilité auprès de la tout aussi jeune Oona (17 ans), fille du dramaturge Eugene O'Neill. Ils auront ensemble 8 enfants, dont les actrices Geraldine Chaplin et Joséphine Chaplin. Le papa affichera 73 ans à l'heure de la naissance du petit dernier (1962) !

L'Amérique et les scandales…

A l'occasion de la sortie de plusieurs de ses films ou de la conclusion de ses affaires de coeur, Chaplin fut la cible de la gent bien pensante et de sa presse formatrice. Mais le plus dur restait à vivre.

En 1943, une starlette (et ex-maîtresse) à laquelle il avait promis un rôle, Joan Barry, lui intente un procès en reconnaissance de paternité. Innocenté par des analyses médicales qui n'ont pas encore valeur de preuve judiciaire, il se voit tenu, au terme de trois années de procédure, de verser une pension au fruit de son (dés-) amour, Carol Ann, jusqu'à sa majorité.

La sortie de «Monsieur Verdoux» (1947), tueur en série qui rend la société américaine responsable de ses crimes, rallume les hostilités, les opposants ne reconnaissant pas le droit à un étranger de porter un regard critique sur les coutumes en vigueur dans son pays d'accueil.

Le Comité des activités anti-américaines s'en mêle, accusant le fantaisiste de sympathies communistes. A peine celui-ci a-t-il embarqué à bord du navire qui l'emporte vers Londres où doit avoir lieu la première de «Limelight» (1952) que l'on s'interroge officiellement sur l'opportunité de son retour. Las de ces turpitudes, Charles Chaplin s'installe définitivement en Suisse.

Après avoir été fait Chevalier de la Légion d'Honneur (1931), elevé au grade d'Officier (1952), puis de Commandeur (1971), ovationné au Festival de Cannes (1971), honoré d'un tardif oscar pour l'ensemble de sa carrière (1972), annobli par la Reine d'Angleterre (1975), il y mourra le 25 décembre 1977. Pour une ribambelle de grands enfants, ce fut le Noël le plus triste de nos vies.

Documents…

Sources : Pour l'essentiel, «Histoire de ma vie» par Charlie Chaplin (1964), pour le reste documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation : "Une chose reste certaine : je suis un clown. Et ce statut me place à un niveau beaucoup plus élevé que n’importe quel politicien." (Charles Chaplin)

Christian Grenier (octobre 2010)
Extrait du discours final de «Le dictateur» (1940)

"Je ne veux pas être un empereur. Je ne veux ni régenter, ni conquérir qui que ce soit. J'aimerais aider chacun si possible, les Chrétiens, les Juifs, les Noirs, tout comme les Blancs.

Nous avons tous le désir de nous entraider. Les gens civilisés sont ainsi. Nous voulons vivre de notre bonheur mutuel, pas de notre mutuel malheur.

La voracité a empoisonné l'âme des hommes, entouré le monde d'un cercle de haine et nous a fait entrer au pas de l'oie dans la misère et le sang. La haine des hommes passera et les dictateurs périront, et le pouvoir qu'ils ont usurpé au peuple retournera au peuple. Et aussi longtemps que des hommes sauront mourir, la liberté ne saura périr !

Soldats, ne faites pas le don de vous-mêmes à ces brutes. Ne vous donnez pas à ces hommes contre nature, à ces hommes-machines aux coeurs de machines. Vous n'êtes pas des machines ! Vous n'êtes pas du bétail ! Vous êtes des hommes ! Vous portez l'amour de l'humanité dans vos coeurs ! Soyez sans haine ! Seuls ceux qui ne sont pas aimés haïssent. Ceux qui ne sont pas aimés et les anormaux…

Soldats, ne combattez pas pour l'esclavage ! Combattez pour la liberté !"

Charles Chaplin, 1940

Ed.7.2.3 : 9-10-2016