Lon CHANEY (1883 / 1930)

… l'homme aux mille visages

Lon Chaney

Lon Chaney tient une place particulière dans le panthéon des étoiles hollywoodiennes. Là où tant d'autres séduisirent par leur charme et leur beauté, il devra son succès à la diversité des silhouettes étranges et souvent malfaisantes qu'il dessina lui-même pour notre plus grand plaisir masochiste.

Si le qualificatif d'acteur de composition a un sens, c'est bien à Lon Chaney qu'il faut l'appliquer…

Christian Grenier

Le monde du silence…

Lon ChaneyLon Chaney

Leonidas Chaney voit le jour le 1er avril 1883 à Colorado Springs (Colorado), une petite bourgade de 6 000 habitants (300 000 désormais !) où ses grands parents ont ouvert une école spécialisée pour les enfants sourds-muets, qui existe encore aujourd'hui. Car Frank et Emma Chaney, géniteurs de notre future vedette, souffraient de ce terrible double handicap. S'ils n'étaient pas atteints des mêmes déficiences, Leonidas et John, son frère aîné, grandirent dans une enfance feutrée, apprenant par nécessité le langage des signes.

Bientôt, la famille émigre à Los Angeles (Californie). En 1902, Leonidas rejoint son frère, employé à l'opéra de la ville, où il parvient à faire valoir ses qualités d'acteur grâce à son art de la pantomime cultivé dans l'univers familial.

En 1905, de passage à Oklahoma City lors d'une tournée itinérante, il fait la connaissance d'une jeune choriste, Cleva Creighton, dont il ne tarde pas à tomber amoureux. De leur union, officialisée le 31 mai 1905, naîtra le petit Creighton Chaney, que l'on connaîtra plus tard au cinéma sous le nom de Lon Chaney JrLon Chaney Jr. Très tôt, le jeune bambin suivra ses parents en tournée, les deux artistes travaillant de concert. Sur les plateaux, Lon Sr cumule les fonctions de comédien, acteur, costumier, régisseur, etc. Mais Cleva tente sa chance en solo comme chanteuse de cabaret à Los Angelès. De nombeuses dissensions naissent dans le couple et la jeune femme, devenue alcoolique,tente de s'empoisonner. Peu de temps après, leur divorce est prononcé (1914). Cet événement et le retentissement qui en découle poussent Chaney à abandonner la scène. Heureusement pour nous, le cinéma lui ouvre ses portes…

Il était une fois à Hollywood…

Lon ChaneyLon Chaney

Après quelques figurations dont la liste n'est sans doute pas encore entièrement établie avec exactitude, Lon Chaney tourne, pour la Nestor Comédies, quelques bandes, que l'on qualifie aujourd'hui de courts métrages, distribuées par la Universal («A Miner's Romance», 1914, etc). Lorque la Universal installe ses studios dans la vallée de San Fernando, nombreux sont les postulants acteurs à se présenter dans l'espérance de décrocher un rôle. Parmi eux, Chaney se démarque grâce à ses talents de maquilleur et son aptitude à apparaître sous les déguisements les plus divers. Sous la direction et les conseils du réalisateur Joseph de Grasse, il trouve peu à peu son style et apparaît très souvent sans la peau de personnages peu sympathiques, inquiétants et même carrément méchants. A six reprises, il passe même derrière la caméra. Hélas, la plupart de ces oeuvrettes ont à jamais disparu, sans doute brûlées pour en récupérer le nitrate d'argent.

Fort de ces premiers succès, Chaney, qui vient d'épouser en secondes noces une de ses anciennes partenaires en la personne de la danseuse Hazel Hastings, souhaite être reconnu à sa juste valeur. Devant le refus de ses patrons de satisfaire ses nouvelles exigences financières, il quitte la firme et connaît alors une période difficile.

En 1918, le grand interprète de westerns William HartWilliam Hart lui remet le pied à l'étrier en le choisissant pour partenaire dans «Riddle Gawne». Peu à peu, l'acteur retrouve son public et sa notoriété va grandissant. En 1919, il est appelé par un réalisateur déjà marginal, Tod BrowningTod Browning, qui s'est fait remarquer par quelques oeuvres au caractère étrange, sinon morbide. Dans «The Wicked Darling», truand et maquereau, il prend en charge une jeune fille qui n'a pas froid aux yeux (Priscilla Dean). Ainsi débute une collaboration qui ne comptera pas pour rien dans la place que Lon Chaney occupe aujourd'hui au panthéon du septième art.

La monstrueuse parade…

Lon Chaney et Tod Browning unirent leurs talents et leurs efforts à neuf autres reprises au cours des années 20. D'une grande culture, le futur réalisateur de «Freaks» (1932) était un homme très particulier, très énigmatique. Spécialiste d'Edgar Poe et de la littérature noire britannique, il aimait, sur ses tournages, raconter des histoires bizarres, avant de disparaître on ne sait où jusqu'au lendemain. "Il ne prenait de verre avec personne, nul ne savait où il habitait, on ne lui connaissait pas de famille et il était difficile de l'approcher personnellement" (le réalisateur Edgar G. Ulmer).

Citons les plus célèbres de leurs “méfaits”…

    Lon ChaneySingapore Joe (1926)
  • 1925, «Le club des trois» : trois personnages malfaisants aux caractéristiques particulières constituent ce club voué au mal : un ventriloque, un nain et un géant. Pour échapper, aux poursuites, le premier se transforme en vieille dame et le deuxième en bébé ! Trois personnages “a-normaux” que l'on retrouve généralement sur des pistes de cirque, tout l'univers de Browning !
  • 1926, «L'oiseau noir» : aux côtés de la Française Renée Adorée, Lon Chaney incarne deux personnages, plus exactement les deux facettes d'un même individu, côté blanc et côté noir, le premier permettant d'égarer les enquêteurs de la police. "Vous y apprendrez comment le Bien peut se servir du Mal pour triompher", proclament pourtant les documents publicitaires de l'époque. Tout aussi curieusement, le Bien, vêtu de noir, est difforme tandis que le Mal, costumé de clair, étale toute sa force physique : où est le Bien, où est le Mal ? En un seul plan, Chaney passe d'un personnage à l'autre, prenant en quelques mouvements l'attitude d'un individu paralysé du côté droit.
  • 1926, «La route de Mandalay» : le héros de ce drame familial, Singapore Joe, est affublé d'un horrible visage, balâfre et oeil crevé. On raconte que l'acteur "… eut l'idée de recouvrir son oeil de la membrane intérieure d'une coquillle d'oeuf pour simuler la cécité" ! (rf.Roland Lacourbe).
  • 1927, «L'inconnu» : considéré comme l'oeuvre muette la plus aboutie de son auteur, ce film situé dans le monde du cirque devait réunir Lon Chaney et Greta Garbo, avant que le rôle féminin n'échoit à la jeune Joan Crawford. Davantage que son maquillage, ce sont les attitudes de l'acteur, lançant des couteaux, tirant au fusil ou jouant de la guitare, le tout avec les pieds, qui surprennent les spectateurs !
  • 1927, «Londres, la nuit» : difficile de parler de ce film dont la dernière copie restante fut détruite par un incendie en 1967, les seules reliques demeurant une reconstitution faite en 2002 à partir des photographies de plateau et à l'aide du scénario original. Selon celui-ci, Lon Chaney y incarne "… un homme aux cheveux hirsutes, coiffé d'un grotesque chapeau haut-de forme, vêtu d'une grande cape noire et arborant un sourire inquiétant".
  • 1928, «West of Zanzibar/Le talion» : histoire de vengeance donc, située dans une atmosphère orientale, qui offre à Chaney, illusionniste, l'occasion d'incarner à nouveau un artiste de cirque confronté à des problèmes familiaux.
  • 1929, «Where East is East/Loin vers l'est» : dernière collaboration des deux hommes, l'oeuvre nous transporte dans la jungle indochinoise où Lon Chaney, chasseur de fauves pour le compte d'un cirque, porte sur son visage les stigmates témoignant de son passé aventureux.

Par sa science du maquillage (il se grimait lui-même et ne travaillait jamais sans sa trousse personnelle), Lon Chaney apporte le complément attendu par Tod Browning pour bâtir toute une série de personnages effrayants par leur apparence, mais pas pour autant dénués de sentiments, annonçant ainsi son oeuvre maîtresse, «La monstrueuse parade» (1932).

Les derniers monstres…

Lon Chaney«The Miracle Man» (1919)

Lon Chaney ne fut pas simplement l'homme à tout jouer de Browning ; il sut se faire remarquer par la qualité de son propre travail. Dès 1919, dans «The Miracle Man», mendiant “paralysé”, il incarne le complice d'un guérisseur aveugle, feignant de retrouver l'usage de ses membres au prêche de son bienfaiteur. Véritable contorsionniste, il faut le voir débloquer son poignet avec fulgurance et retrouver peu à peu l'usage de ses membres sous les yeux d'une assistance éberluée. Ce rôle permet à l'acteur d'obtenir enfin la reconnaissance générale.

L'année suivante, dans «The Penalty/Satan», victime d'une opération chirurgicale inutile dans son plus jeune âge, il se montre plus horrible encore en voulant amputer un individu pour pouvoir greffer ses jambes sur sa propre personne ! La mise en place de prothèses nécessitait chaque jour énormément de préparation et l'acteur dut apprendre à se mouvoir rapidement sur ses genoux repliés à l'aide d'une paire de béquilles raccourcies !

Lon Chaney ne pouvait manquer de camper les personnages les plus illustres de la galerie des monstres célèbres. Le Blind Pew de «L'île au trésor» (1920) et le Fagin d'«Oliver Twist» (1922) ne pouvaient lui échapper. C'est lui qui est à l'origine de la mise en chantier de «Notre Dame de Paris» (1923) dont il choisit le réalisateur (Wallace Worsley) et l'actrice principale (Patsy Ruth Miller). Vous n'aurez aucune peine à trouver quel rôle il s'est réservé !

Lorsqu'il personnifie «Le fantôme de l'opéra» (1925), le public n'attend que le moment de découvrir le faciès inhumain préparé par Chaney. Mais pendant une bonne partie du film, il ne voit que ses mains, avant qu'un masque ne vienne le priver du frisson attendu. Heureusement, tout aussi impatiente, l'héroïne se décide enfin à dévoiler l'insupportable, faisant fuir de la salle les spectateurs les plus émotifs !

En 1926, dans «Tell It to the Marines», il compose – sans maquillage – si fidèlement la figure d'un sergent instructeur qu'il est nommé officiellement membre honoraire du Corps des Marines.

Sur le tournage de son dernier film muet («Thunder», 1929), dans les plaines neigeuses du Winsconsin, Lon Chaney contracte une pneumonie qui le laisse alité pendant deux semaines. Rétabli, il aborde, non sans appréhension, le cinéma “parlant” avec un remake du «Club des trois» (1930) réalisé par Jack Conway, où il fait entendre cinq voix différentes : Lon Chaney, l'homme aux cinq voix ! Peu après, la sienne propre devait s'éteindre à jamais, étouffée sous les coups pernicieux d'un cancer du poumon. C'était le 26 août 1930; il avait 47 ans. Le tout Holllywood lui organisa des funérailles gigantesques au cours desquelles un trompette du Corps des Marines donna la sonnerie aux morts.

Tel était Lon Chaney, acteur caméléon, scénariste et réalisateur à de trop rares occasions. Homme discret et secret, il ne fréquentait pas les grandes soirées hollywoodiennes et ne défraya guère la chronique qu'au travers de la tentative de sucide de sa première épouse: "Entre deux films, Lon Chaney n'existe pas", aimait-il dire. En 1957, la Universal lui consacrera un long métrage biographique, «L'homme aux mille visages», cachés pour la circonstance sous les traits de James CagneyJames Cagney.

Documents…

Sources : «Lon Chaney, A thousand Faces», documentaire de Kevin Brownlow, «Lon Chaney, l'homme aux mille visages», article de Roland Lacourbe paru dans "L'écran fantastique", Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation : "J'ai reçu quantité de lettres provenant de criminels qui ont bien voulu me donner leur opinion sur les rôles que je joue à l'écran. Tous disent la même chose, à savoir que mes interprétations, quelle que soit la bassesse des types représentés, sont conformes à la vérité parce qu'on y trouve toujours une possibilité de rédemption" (Lon Chaney, 1929)

Christian Grenier (mai 2014)
Ed.7.2.1 : 10-7-2015