Huguette DUFLOS (1887 / 1982)

Article paru dans le 19-7-1929 dans le numéro 224 de la revue Ciné-Miroir

Huguette Duflos, une beauté rieuse ……

Huguette DuflosHuguette Duflos

Que dire de cette fraîcheur, de cette féminité saine et claire ? C'est une femme et une vraie femme, avec je ne sais quel parfum de jeune fille. Deux âges se sont unis là et se fondent délicieusement. Le printemps, l'été embrouillent leurs lumières.

Nous nous sommes connus, il y a maintenant douze ans. Elle était dans mes Noces d'Argent, à la création, une façon de cerisier en fleurs qui faisait pâmer d'aise la salle.

Elle est restée ce bouquet clair… Pourtant, que de progrès depuis! Ce n'était alors que la plus jolie, la plus fraîche comédienne de Paris. Aujourd'hui, c'est une comédienne experte, souple, dont l'intelligence et la sensibilité ont mûri doucement et sûrement, une comédienne de grand talent.

D'abord, elle apporte à la scène ce qui est la moitié de l'apport de l'acteur (n'oublions pas que le théâtre est représentation, spectacle !), l'étonnante vie de son corps et- de son visage, qui avait déjà fait d'elle, avant la vedette de théâtre, une vedette de cinéma. (NDWM: Il est mal renseigné, le monsieur!)

Elle n'est pas seulement jolie, elle est lumineuse. Quand elle ôte son chapeau, l'arrache d'un geste amusant de gamin, l'or jaune. de ses cheveux emmêlés et flous qui s'en échappe l'ensoleille toute. Elle sourit, éclatante, avec son teint d'enfant anglais, ses yeux d'eau bleue, comme éclairée par le dedans.

Donc, elle est avant tout, sur la scène, cette lumière et non pas seulement par l'éclat de son teint, de sa beauté, mais par la transparence de sa vie intérieure, de ce coeur généreux, de cette humeur légère, qui la font sourire à la vie, même quand elle est difficile, très difficile, ainsi qu'il arrive au théâtre…

Je l'ai vue quelquefois pleurer. J'ai vu jaillir, brusques comme des larmes d'enfant, des perles d'eau de ses yeux bleus. Mais ces larmes ne tenaient pas ; vite essuyées, elles ne laissaient aucune trace. Ondée d'été. Le beau temps reste toujours proche. Santé de coeur. Une ombre, quelquefois, s'y pose. Mais c'est une ombre lumineuse…

Cette jeunesse de cour en faisait l'interprète née de cette comédie parisienne où les émotions et les peines doivent savoir rester pudiques, où le sourire doit rester maître. J'ai dit que sa beauté heureuse, que sa fraîcheur de fleur l'y prédestinaient.

A ces dons-là, qui eussent, ma foi, presque suffi, elle a ajouté peu à peu, à mesure que la vie se révélait à elle-même, tous les autres, ceux qu'on n'acquiert, dans notre théâtre moderne, si difficile et qui demande tant aux acteurs, qu'avec une longue expérience, une profonde intelligence des choses du théâtre et des choses de la vie. Nous vivons, en effet, dans un temps où les moyens ne suffisent pas, où même ils gênent quand ils ne sont pas asservis à une volonté directrice, maîtresse. Epoque d'intelligence où c'est l'esprit qui mène.

Huguette a maintenant asservi ses moyens, si rares, à son esprit sérieux et rieur, réfléchi et charmant.

Au moment où je trace d'elle ce croquis maladroit, nous venons de répéter ensemble une comédie. Elle est montée en scène en descendant du train, d'un train qui nous la ramenait de chez les Turcs. Ses bagages n'étaient pas encore dédouanés. Ses quatre-vingts robes dormaient dans le demi-jour des consignes. Elle était déjà au travail, en jupe de sport et en chandail.

"- Vous savez, ne faites pas attention ! Les premiers jours, je n'existe pas ! Tout ce que je vais faire va être idiot !"

Mais, tout de suite, nous étions conquis. Nous nous regardions, nous ne disions rien… Etait-ce bien ? N'était-ce pas bien ? La question ne se posait pas. C'était ça !

Il y a deux sortes de comédiens : des gens exacts, précis, consciencieux, qui ne sont quelquefois pas mal, et puis des artistes, des fous, qui rendent la vie impossible autour d'eux, qu'on ne sait pas par quel bout prendre, qui font que les répétitions deviennent vite une manière d'enfer et qui sont de très grands acteurs.

Huguette fut une camarade charmante, appliquée, gentille. Elle sut son rôle au bout de cinq jours. Elle était à l'heure au théâtre, si bien que cet hurluberlu de Berry (NDWM: Jules de son prénom), qui a le cceur le plus charmant que je connaisse, pris tout à coup d'émulation, se mit à arriver lui-même avec l'exactitude d'un train… Mais cette consciencieuse artiste était tout de même une grande artiste.

Le matin, Huguette apprenait chez elle avec un souffleur. L'après-midi, elle répétait en scène. Le soir, nous répétions encore. Quelquefois, pour se délasser, un camarade lançait une gauloiserie formidable qui faisait éclater Huguette d'un rire si frais qu'il arrangeait tout. Huguette, alors, y allait aussi d'un gros mot.

Et moi, je rêvais d'un poème auquel j'aurais donné ce titre : Gros mots dans des. bouches d'enfants…

Mais que vous dire ? Encore une fois, les mots sont pauvres pour évoquer la folle, la diverse, l'inquiétante, l'admirable, la tumultueuse vie.

Esprit champagnisé d'Huguette, beauté rieuse, petites flammes sans qui Paris serait un peu moins Paris…

Paul Géraldy
Ed.8.1.1 : 29-7-2015