Louis FEUILLADE (1873 / 1925)

Fini le temps des magiciens…

Louis Feuillade

…Voici venu Louis Feuillade.

Fils d'un riche courtier en vins, issu d'une famille bourgeoise et bien pensante, rien ne prédestinait Louis Feuillade à devenir le créateur cinématographique d'êtres aussi machiavéliques que Fantômas ou Irma Vep.

Quel aurait été le destin de cet homme s'il était né ne serait-ce qu'une vingtaine d'années plus tôt? On peut lui supposer une réussite dans un tout autre domaine, tant il possédait l'esprit d'entreprise qui le fit devenir, en quelques années, le pilier de la société cinématographique créée par Louis Gaumont.

Car, loin des curiosités inventives d'un Mélies, les préoccupations de Feuillade furent essentiellement celles d'un homme d'affaires dont la réussite se mesurait à l'aune des marges bénéficiaires, un mètre-étalon inévitable dans ce monde du cinéma où artistes et financiers n'ont pas d'autre choix que celui de la cohabitation.

Christian Grenier

Ses origines…

Louis FeuilladeLunel au début du XXème siècle

Louis Feuillade, le plus prolifique des réalisateurs de toute l'histoire du cinéma français (environ 800 films de tous métrages), est né, selon ses biographes, le 19-2-1873, à Lunel, petite ville héraultaise sur la route de la mer, alors essentiellement tournée vers la viticulture. Sans surprise donc, M. Feuillade père exerce la respectable profession de “commissionnaire en vins”.

La famille, très pieuse, assure à l'adolescent une instruction catholique qui se conclue en 1891, à l'Institut Religieux de Carcassonne, par l'obtention du baccalauréat. Afin d'entamer le plus rapidement possible sa vie d'homme adulte, le jeune Louis s'engage dans la Cavalerie (4° Régiment de Dragons à Chambéry), devançant ainsi ses obligations militaires. Le 31 octobre 1895, il peut enfin épouser la jeune fille d'un marchand de fruits lunellois. De cette union naîtra une fille, Isabelle, dont il restera toujours très proche. Mme. Feuillade, de santé fragile, décèdera en 1911, après plusieurs années de maladie.

Tout naturellement, le jeune homme s'établit comme courtier en vins. Mais, au décès de ses parents, plus rien ne retient l'ambitieux Louis dans sa ville natale. Laissant l'affaire familiale aux mains de ses frères, il s'installe donc à Paris (1898?/1899?). Recommandé par un “pays”, il devient comptable à "La Maison de la Bonne Presse", dont il démissionne avec fracas en 1900.

Exerçant quelques temps la profession de représentant en vins, Louis Feuillade, qui a souvent taquiné la muse dans sa jeunesse, se sent une âme de journaliste. Il fonde, en septembre 1903, un hebdomadaire satitique, "La Tomate", dont l'existence ne dépasse pas trois mois. On le retrouve au "Soleil" (1904), quotidien de tendance monarchiste, idéologie dont il se réclamera toute sa vie. Parallèlement, il collabore à "La Revue Mondiale" comme secrétaire de rédaction.

Mais l'écriture tente toujours Louis Feuillade, qui est même le co-auteur d'un acte en vers, «Le clos», présenté à Béziers en 1905. Père de diverses oeuvres considérées comme mineures, il ose présenter quelques scenarii chez Gaumont, société originellement tournée vers la photographie, mais qui prétend depuis quelques années à des ambitions cinématographiques (1905).

Chez Gaumont…

Louis FeuilladeEnseigne des films Gaumont

Rapidement, Louis Feuillade devient le scénariste attitré de celle qui est connue comme la première femme réalisatrice de l'histoire du septième art, Alice Guy.

Dès 1906, il co-réalise, avec sa protectrice, quelques bandes à jamais perdues. Je cite, par esprit de clocher, «Course de taureaux à Nimes» – vraisemblablement une oeuvre documentaire – afin de souligner l'intérêt que gardait cet homme du Sud pour les activités tauromachiques. Devenu entièrement responsable de ses films – dont il écrira les scenarii jusqu' au dernier, à quelques rares exceptions – sa première bande personelle à ce jour identifée est signalée comme comique: «C'est papa qui prend la purge» (1905, 107 mètres).

Le film “comique” demeurera, tout au long de sa vie, le genre de prédilection de notre homme, tout au moins celui dans lequel il se montra le plus prolifique. Ainsi, le 9-12-1910, Louis Feuillade présente au public la première (courte) bande d'une série comique demeurée célèbre, «La trouvaille de Bébé». L'acteur principal, un charmant bambin de 5 ans nommé Anatole Clément Mary, réapparaîtra bien des années plus tard sous le nom de René DaryRené Dary. Membre de la distribution de «Touchez pas au grisbi», ce comédien se fera connaître des téléspectateurs français par son interprétation du commissaire Ménardier dans la célèbre série «Belphégor» (1965). Bébé, dont la famille civile se montre de plus en plus exigeante, se voit rapidement concurrencé par Bout-de-Zan – de son vrai nom René Poyen – dont Feuillade filme également les multiples aventures. On découvrira plus tard que Feuillade fut également le réalisateur de 14 bandes de la série «Oscar…», interprétée par Léon Lorin.

En 1907, son époux Herbert Blaché nommé responsable de la succursale de Gaumont à Berlin, Alice Guy suggère à Léon Gaumont de nommer Feuillade au poste de directeur artistique. A partir du 1-4-1097, le voici donc responsable des choix artistiques d'une compagnie cinématographique française dont l'ambition est de concurrencer la maison Pathé.

Les séries…

Louis Feuillade«Fantômas» (1913)

Louis Feuillade poursuit une carrière féconde, dont la lecture de la filmographie peut donner une certaine idée. Qu'on y songe : pour une activité qui ne s'étala somme toute que sur une vingtaine d'années, on lui attribue environ 800 films, soit une moyenne de 40 par an, tout en remarquant qu'il en réalisa moins d'une vingtaine entre 1920 et 1925 ! Certes, la plupart de ces films, bandes à jamais perdues, ne furent jamais que de très courts métrages produits à une époque où le cinéma commençait à peine de se distinguer des attractions foraines.

Dès 1910, pour contrebalancer "Le Film d'Art" («L'assassinat du duc de Guise», «La Tosca», «Madame sans gêne», etc), Louis Feuillade promeut la série Gaumont «Le film esthétique», pour laquelle il mettra en scène des oeuvres religieuses, «Pater», «Les sept péchés capitaux», «La nativité», «La Vierge d'Argos». Destinée à promouvoir des oeuvres “de qualité”, cette tentative n'eut pas le succès escompté et fut interrompue dès l'année suivante. Feuillade entreprend alors «La vie telle qu'elle est», nouvelle série de films supposés montrer des “scènes de la vie réelles”, libellé d'une série concurrente de la Vitagraph.

Mais c'est davantage au travers des cinq films réalisés en collaboration avec Pierre Souvestre et Marcel Allain et consacrés au personnage de Fantômas que Feuillade termine brillament la première partie de sa carrière, fidélisant un public aussi captivé qu'il le fut par les livres originaux. Citons donc, entre 1913 et 1914, «Fantômas», «Juve contre Fantômas», «Le mort qui tue», «Fantômas contre Fantômas» et «Le faux magistrat», tous interprétés par René Navarre (qui se fera connaître après guerre comme réalisateur).

En ce temps là, en France comme ailleurs, les artistes “appartenaient” à la firme qui les “nourrissait”. Ainsi retrouve-t-on souvent les mêmes noms aux génériques des films Gaumont, et Feuillade emploie fréquemment des acteurs aujourd'hui totalement inconnus, comme Edmond BréonEdmond Bréon, Marcel LevesqueMarcel Levesque ou Renée CarlRenée Carl.

Et la guerre arriva…

Louis Feuilladecaricature de Lancy

… qui surprit Feuillade en plein tournage (mais comment eut pu-t-il en être autrement ?). Les techniciens et artistes en âge de l'être, comme René Navarre, sont appelés sous les drapeaux. Les autorisations de projections cinématographiques se font rares. Pourtant, au début de l'année 1915, sur les instances de son patron, Feuillade reprend ses caméras et réalise quelques drames patriotiques («Deux Françaises»,«Union sacrée»,…)… avant de se voir appelé à son tour.

Réformé en juillet 1915 pour troubles cardiaques, il reprend aussitôt ses fonctions au sein de la maison mère.

Le concurrent éternel annonce la présentation française du film à épisodes «The Exploits of Elaine/Les mystères de New York», présenté sous forme de ciné-roman : le public lisait le feuilleton dans la presse avant d'aller voir le film en salles. Il faut réagir. Tout d'abord, trouver l'actrice capable de rivaliser avec Pearl White : ce sera Jeanne Roques, alias Musidora (qui apparaît à partir du 3ème épisode). Feuillade la “distribue” depuis l'année précédente (Severo Torelli», etc…). L'acteur principal, Edouard Mathé, a remplacé Navarre au sein de l'écurie. Personnifiant le reporter Philippe Guérande, il lutte, non sans mal, contre les forces obscures du Mal, incarnées par le chef des «Vampires» dans une série de 12 films présentés sur autant de semaines consécutives.

Las de voir sa police ridiculisée en place publique, le préfet de police de Paris – le vrai – fait interdire un temps les projections publiques du film ! Mais force reviendra à Guérande et à la loi… Portée aux nues par les surréalistes, «Les vampires» demeure la série désignée par les spécialistes (qui l'ont vue!) comme marquant l'apogée de la carrière du maître.

Plus conforme à la morale bourgeoise, «Judex», ciné-roman en 12 épisodes tournés en 1916 et présentés en 1917, valorise davantage le héros positif. Interprétés par René Cresté et Musidora, les protagonistes, Judex et Diana Monti, se disputent, pour des causes opposées, la fortune d'un banquier véreux. Mais les conventions ont chassé l'originalité, et le film comme sa séquelle, «La nouvelle mission de Judex» (1918), sont généralement mal considérés par la critique moderne.

(Mélo)drames…

Louis FeuilladeLouis Feuillade

Moins connus mais plus esthétiques, «Tih Minh» (1919) et «Barabbas» (1920) reprennent la trame (mystère) et la forme (12 épisodes) des oeuvres précédentes, tandis que «Vendémiaire» (1919), hymne à la vigne source de vie, retour aux origines héraultaises, se voit qualifié de “chef-d'oeuvre du réalisme poétique”.

Mais les modes passent vite. Et Feuillade prend de l'âge. La guerre est terminée; la paix lui assure une certaine notoriété, qui lui confère des “devoirs moraux”… Feuillade, qui a déjà recentré ses héros du côté du Bien, va désormais les diriger vers le Coeur.

Dans cette veine se placent quelques unes de ses dernières réalisations, aux titres aussi évocateurs qu'interchangeables: «Les deux gamines», «L'orpheline» (dans lequel on peut voir René Clair, futur réalisateur), «La Gosseline», «L'orphelin de Paris», «Le gamin de Paris»… (Mélo)drames aux rebondissements aussi multiples que prévisibles, ils font naître toute une série de plagiats qui plongent la France dans un torrent de larmes.

Plus original, davantage tourné vers l'aventure, «Le fils du flibustier» (1922), son dernier ciné-roman en 12 épisodes, donne l'occasion à Aimé Simon-Girard, fraîchement auréolé de son succès dans «Les trois mousquetaires» (1921), de recomposer un personnage virevoltant et batailleur dans une oeuvre ou réalisté et imagination se mélangent habilement.

Entre temps, le réalisateur a épousé, en seconde noces, son interprète de «Vendémiaire», l'actrice Lugane (Georgette Lagneau).

Epuisé par une vie de travail jusque là sans interruption, contraint à un repos complet durant l'été 1924, Louis Feuillade réalise ses deux derniers films avec l'aide de son gendre, Maurice Champreux. Il décède à 52 ans, le 26-2-1925, à Nice, des suites d'une péritonite, quelques jours à peine après avoir achevé «Le stigmate».

Avec la faillite de Mélies s'est éteint le temps des magiciens. Avec Feuillade, voici venu celui des gestionnaires. Ne leur crachons pas dessus : ils donneront naissance à l'ère des artistes, qui s'interrompra à l'avènement du parlant. Mais “demain est un autre jour”…

Documents…

Sources : Ce dossier a été composé à la demande et avec l'aide d'un de nos plus fidèles visiteurs, Patrick Kuster, qui m'a fourni plusieurs documents publiés dans ce dossier. Merci à lui. Pour le reste :

  • Article: Ciné-Miroir N° 70, du 15-3-1925, à la suite du décès de Louis Feuillade.
  • Filmographie: Francis Lacassin, «Louis Feuillade, maître des lions et des vampires».
  • Biographie, iconographie: «Louis Feuillade» (Anthologie du Cinéma tome 2, Editions de l'Avant-Scène 1967), «Louis Feuillade» (collection Cinéma d'Aujourd'hui, Editions Seghers, 1964), Georges Sadoul (Histoire générale du cinéma), plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation : ""On m'a confié des capitaux. Mon devoir est de les faire fructifier." (Louis Feuillade)

Christian Grenier (novembre 2005)
Ed.7.2.1 : 29-7-2015