Ivan MOSJOUKINE (1889 ? / 1939)

… Casanova pour les dames

Ivan Mosjoukine

Fils de grands propriétaires terriens, Ivan Mosjoukine fut l'un des membres de la communautés cinématographique des «Russes Blancs» qui émigrèrent en France lors de la Révolution d'Octobre.

Fuyant le bolchevisme, pour des raisons qui n'ont rien à voir à celles que l'on comprendrait aujourd'hui - le grand acteur ramène en France, avec ses compagnons d'exil, outre quelques films russes qui y seront distribués (comme «Le père Serge» de Jacob Protozanoff), son allure slave et ses personnages d'amants passionnés.

Après avoir réussi une seconde carrière dans notre pays, celui dont Romain Gary pensera être le fils (issu d'une "rencontre" réelle de l'acteur avec la comédienne Nina Kacewa), connaîtra l'échec aux Amériques, avant de mourir à Paris, oublié et ruiné.

Christian Grenier

En Russie…

Ivan MosjoukineIvan Mosjoukine (1922)

Né le 26-9-1889, à Penza, en Russie, de parents issus de l'ancienne noblesse tsarine et devenus propriétaires terriens.

Afin de satisfaire le désir de son père le jeune Ivan, fraîchement sorti du collège, entame des études de droit à l'Université de Moscou. Deux années plus tard, après avoir réussi ses premiers examens, il décide de prendre en main son avenir et de satisfaire son profond désir de devenir comédien. En 1909, à la fin des vacances, sans rien dire à son entourage, il prend le train qui doit le reconduire à l'Université, change de wagon pour rejoindre Kiev. Dans la grande ville ukrainienne, il rejoint la troupe du Théâtre (Impérial de Saint-Pétersbourg, au sein de laquelle il retrouve l'ami qui a fait naître en lui cette passion irraisonnée.

Le lendemain, Ivan signe son engagement dans la compagnie. Désormais assuré de sa détermination, il informe enfin ses parents de la direction vers laquelle il dirige son avenir.

La (sur-)vie d'une troupe itinérante dans les grandes étendues de la Russie tsarine n'est pas aisée. Les grandes villes sont éloignées les unes des autres, tandis que les moyens de transport sont encore rudimentaires. Souvent, les comédiens donnent leur représentation dans un petit village et les recettes sont en proportion.

Au bout de deux années de ce régime harassant, Ivan Mosjoukine décroche un engagement au Théâtre Populaire de Moscou. Là, il interprète les oeuvres des grands dramaturges européens : Dostoïevsky, Henry Bataille, Henry Bernstein, Oscar Wilde… Dans ses souvenirs, le comédien fait état du plaisir qu'il eut à créer «L'Aiglon» d'Edmond Rostand sur le territoire de la Grande Russie…

A l'écran…

Cette époque marque également les débuts d'Ivan Mosjoukine au cinéma.

En 1911, en effet, notre homme se fait remarquer par sa performance dans un film tiré d'une oeuvre de Tolstoï, «La sonate à Kreutzer», produite par Alexandre Khanjokov. Revoyant cette oeuvre dramatique une quinzaine d'années plus tard, il la trouvera… comique, tant le jeu cinématographique - et le sien en particulier - avait évolué entre temps.

Ivan MosjoukineIvan Mosjoukine et Nathalie Lissenko

De petit rôle en petit rôle, Ivan Mosjoukine s'installe sur les toiles blanches, jusqu'à sa rencontre avec le cinégraphiste (comme l'on disait à l'époque) Eugen (Yevgeni) Bauer. Entre 1913 et 1915, les deux hommes travailleront ensemble sur une douzaine de bandes qu'il est impossible de voir aujourd'hui. C'est au cours de cette collaboration que Mosjoukine prend conscience de la lourdeur de l'interprétation cinématographique et entreprend de “moderniser” son jeu.

Mais la Première Guerre Mondiale fait rage. Mobilisé dans l'artillerie, selon ses déclarations, Ivan est blessé au combat (d'autres prétendent qu'il ne fut pas mobilisé...). Très tôt rendu à la vie civile, sa filmographie, pour les années de guerre, demeure abondamment fournie. L'acteur tourne avec quelques grands réalisateurs russes de l'époque : Ladislas StarevitchLadislas Starevitch, Piotr Tchardynine, Jakob Protozanoff…

Mosjoukine est unanimement apprécié dans la Grande Russie, encore tsariste, et jusqu'aux aubes de la “Nouvelle Aurore”. Sa notoriété est considérable et l'acteur tourne alors entre 15 et 20 films par an  !

Pris sous contrat par la compagnie cinématographique de Josef Ermolief, il a l'opportunité de faire partie du "transfert" de la petite troupe à Yalta, en Crimée, où la Révolution Bolchevique qui se développe n'a pas encore étendu ses tentacules. Ses rôles dans «La dame de pique» (1916) et «Le père Serge» (1917) lui procurent alors de grandes satisfactions.

Mais la compagnie ne peut rester longtemps à l'écart des événements. Mosjoukine, le producteur Ermolief, les réalisateurs Protozanoff et Alexandre Volkoff, le décorateur Alexandre Lochakoff, les acteurs Nicolas Rimsky, Nathalie Kovanko et Nathalie Lissenko (première épouse d'Ivan), embarquent, en 1919, pour Constantinople (aujourd'hui Istamboul), avant de rejoindre la France…

Vers la France…

Ivan Mosjoukine«Surrender / L'orage» (1927)

Dans la ville turque, la troupe entame la réalisation d'un film, «L'angoissante aventure», qu'elle terminera dans notre pays. Car, trois semaines plus tard, tout ce petit monde débarque de "L'Albatros" sur les quais de Marseille, qu'il voit comme une terre promise, avant de rejoindre la capitale.

C'est à Montreuil, dans les studios laissés par Georges Méliès, qu' Ermolief installe ses troupes, créant à cette occasion la société des films Ermolief de France, qui deviendra Albatros en 1923, sous la direction d'Alexandre Kamenka. Autour d'eux se développe la communauté de tous les Russes du cinéma ayant fui la nouvelle république. Mosjoukine acquiert une renommée internationale au travers de titres comme «La maison du mystère» (1922), «Les ombres qui passent» (1924, tournage au cours duquel il est gravement blessé), «Le lion des Mogols» (1924, dont il est également co-scénariste). Dans «Feu Mathias Pascal» de Marcel L'Herbier (1925), il fait preuve, malgré la lourdeur du jeu sans paroles, d'une retenue finalement assez moderne.

Peu à peu, l'acteur s'intéresse à la technique, participant aux prises de vues de «Kean» (1924), après avoir mis en scène deux oeuvres singulières, «L'enfant du carnaval» (1921) et «Le brasier ardent» (1923).

En 1926, Ivan Mosjoukine quitte Albatros pour devenir l'interprète du rôle-titre que lui propose la Société des Ciné-Roman, «Michel Strogoff» (1926). A cette occasion, il remet les pieds sur la terre de l'ancien Empire russe au cours d'un tournage qui se déroule dans la petite république de Lettonie, non (encore) touchée par la Révolution d'Octobre.

Envisagé pour tenir le rôle de Napoléon dans le film qu'Abel Gance s'apprête à monter, il est alors trop impliqué dans le «Casanova» d'Alexandre Volkoff (1927, 1ère version) et doit refuser la proposition. Il n'eut pas à le regretter car l'aura du séducteur italien rejaillira sur son image personnelle, faisant de lui une star dans le cœur des spectatrices françaises.

Cette notoriété le fait remarquer par les producteurs américains. Plein d'ambitions, Mosjoukine “débarque” à Hollywood (1927). Mais Vladimir Tourjansky, d'abord retenu pour réaliser le premier film de la vedette, est remplacé par Edward Sloman sur le plateau de «Surrender/L'otage», film qui n'eut aucun succès.

… avant l'Allemagne

Ivan MosjoukineBrigitte Helm et Ivan Mosjoukine (1929)

Cet échec professionnel précipite son retour en Europe. Plus précisément en Allemagne où, engagé par la UFA, il retrouve ses amis Wladimir Strijewksi («Au service du tsar», 1928), Victor Tourjansky («Manolescu, roi des voleurs», 1929), et surtout l'ami Alexandre Volkoff («Le diable blanc», 1930). Il rencontre, sur le tournage de «Le rouge et le noir», celle qui deviendra sa seconde épouse, Agnes Petersen.

C'est avec eux qu'il tourne ses derniers films en France («Le sergent X» en 1931, «La mille et deuxième nuit» en 1933).

En 1934, il reprend deux rôles qui ont fait sa gloire à l'époque du muet, «Casanova» (2ème version) et Strogonoff dans «L'enfant du carnaval». Mais le public du cinéma parlant goûte peu l'accent russe et c'est par un second rôle que Mosjoukine termine sa carrière, à 49 ans, dans «Nitchevo» (1936) de Jacques de Baroncelli.

Miné par l'alcool et les excès tardifs, aux portes de la misère, Ivan Mosjoukine décède à l'hôpital de Neuilly-sur-Seine le 17 janvier 1939 (pour l'état-civil), des suites d'une hémoptysie.

Sa rencontre avec l'actrice Nina Kacewa (1913), qui aurait abouti à la naissance de l'écrivain Romain Gary, sera évoquée par Jules Dassin dans le film «La promesse de l'aube» (1970). Malgré une indéniable ressemblance, il semble qu'il n'y ait que l'écrivain pour le (laisser) croire.

Documents…

Sources  : Revues Cinémagazine N°32 et 34, du mois d'août 1929 (biographie), documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

"Femmes, je vous aime…"

Citation :

"L'art cinématographique est un art en soi, un art complet qui ne demande qu'à être approfondi et perfectionné comme tel. Il est et doit rester muet."

Ivan Mosjoukine
Christian Grenier (juillet 2006)
Ed.7.2.2 : 11-10-2016