Ivan MOSJOUKINE (1889 ? / 1939)

Article paru dans le N° 5 de la revue Cinémagazine, le 30-1-1924

La photographie illustrant l'article original représente Ivan Mosjoukine dans une scène de la bibliothèque de «Feu Mathias Pascal», que réalise Marcel L'Herbier pour Albatros-Cinégraphic

Au studio de Montreuil, dix minutes avec Ivan Mosjoukine…

Ivan Mosjoukinelegende

Sous les feux des sunlights, dans le plus ravissant intérieur florentin qui se puisse rêver, Ivan Mosjoukine est en train de ‘vivre” une des scènes importantes de «Feu Mathias Pascal»

Depuis quelques jours la troupe Albatros Cinégraphic est revenue d'Italie et, sans transition aucune, Marcel L'Herbier a pris possession du studio de Montreuil pour y poursuivre sans relâche la réalisation de l'oeuvre de Pirandello. Les décors, plantés en leur absence, attendaient leurs voyageurs. Ils eurent, dès les premiers instants de travail, l'impression de n'avoir jamais quitté le pays du soleil, tant était vive la couleur locale du cadre où ils évoluaient.

Un court entr'acte : L'Herbier a fait éteindre les aveuglants sunlights. Mosjoukine s'avance vers moi… 10 minutes de repos vont me permettre de l'accaparer, et je vous jure que je ne m'en fais pas faute…

"- Alors, ce voyage?

- Heureux, donc sans histoire. Les Italiens sont des gens débordants d'enthousiasme dans toutes les circonstances de la vie. Nous avons pu nous en rendre compte une fois de plus… Temps superbe, travail diligent (savez-vous que nous avons pu repartir très en avance sur l'horaire prévu ?"), accueil chaleureux. Voilà… c'est tout.

- Satisfait de votre rôle ?"

Le grand artiste réfléchit un instant; enfin, d'une voix sérieuse et douce…

"- Certes, très satisfait, dit-il. Mais un artiste doit toujours être satisfait de son rôle : il n'y a pas de mauvais rôle, il n'y a que de mauvais acteurs."

Puis, soudain joyeux…

"- Devinez ce que j'ai pu voir sur les murs de Rome ? De belles affiches portant en immenses caractères : «Le Brasier ardent», interprété par Pola Negri. Vous ne vous doutiez pas que mon nom, traduit en italien, se transformait de la sorte? Un détail amusant, encore : Le chef de gare de Nice se prêtait de si bonne grâce aux exigences de nos prises de vues que je ne pus m'empêcher de l'en remercier. Il s'en défendit non sans émotion : "C'est tout naturel, cher Monsieur, tout naturel, croyez-moi…" Puis, avec une pointe d'attendrissement dans la voix : «Je m'appelle Pascal… comme vous-même…» !"

Mosjoukine rit encore lorsqu'un coup discret frappé à la porte de la loge lui annonce la reprise du travail. Déjà, il est debout, une étrange lueur au fond de son regard, celui qui écrivit, récemment encore : "Il faut que l'artiste cinégraphique conserve au fond de lui-même, au cours des prises de vues, cette flamme intérieure sans laquelle toute émotion est impossible".

Je prends congé, et dans un coin obscur du studio, je médite, en regardant jouer Ivan Mosjoukine, cette courte, cette simple phrase, qui me semble contenir, à présent, de gros, d'insoupçonnables secrets.

Raoul Ploquin
Ed.8.1.2 : 11-10-2016