JAQUE-CATELAIN (1897 / 1965)

Article paru dans la revue Ciné-magazine N°12/1923 du 23 mars 1923

Notre correspondant suisse, M. Gilbert Dorsaz, s'inspirant de petits recensements publiés par Cinémagazine, adressa il y a quelques mois un petit questionnaire aux stars françaises et étrangères afin de connaître, en même temps que leurs projets, leur appréciation sur les productions des différent pays, leurs aspirations et leurs goûts.

Nous publierons ces réponses qui ne peuvent manquer, pensons-nous, de vivement intéresser nos lecteurs.

Interview…

Jaque-CatelainJaque-Catelain
Nom et prénom  ?
- Autrefois, je m'appelais Jacques Guérin-Catelain, maintenant l'on me nomme Jaque Catelain… Décidément le cinématographe a changé bien des choses !

Lieu et date de naissance
- Pavillon Henri-IV, propriété de mes parents â Saint-Germain-en-Laye, le 9 février 1897.

Quels sont les principaux films que vous, avez tournés ?
- «Le torrent», «Rose France», «Le bercail», «Le carnaval des vérités», «L'homme du large», «El Dorado»; «Don Juan», «Le marchand de plaisirs».

Que pensez-vous de la production française ?
- Jusqu'ici,.elle' a “tenu” ! Grâce â l'intelligence de certains de nos visualisateurs, elle tend de jour en jour à s'affirmer davantage et à prendre une place importante dans les marchés mondiaux. Aujourd'hui on peut, parler du film français… Il existe !

Que pensez-vous de la production américaine ?
- Passé glorleux. Présent brillant, grâce à ses prodigieux interprètes. Avenir problématique, malgré ses extraordinaires possibilités matérielles. La pensée américaine suivra-t-elle par la suite. l'évolutioni incessante de l'Art cinématographique qui est en progrès constants ?

Que pensez-nous de la production italienne ?
- Qu'il serait préférable de ne la point nommer car depuis, longtemps dans notre admiration elle est remplacée par la production suédoise qui, elle, s impose magistralement.

Quel est l'interprète que vous admirez le plus ?
- Non pas un, mais plusieurs : Sjostrom, Fairbanks, Chaplin, Mae Marsh, Emmy Lynn, Eve Francis, Mary Johnson, Charles Ray, Pauline Frédérick et Mary Piekford d'abord… Et puis tant d'autres…

Quels seront vos prochains films ?
- Le travail considérable que j'ai dépensé dans «Le marchand de plaisirs» m’interdisait même d'y songer. Aujourd'hui j'en envisage plusieurs ; d'avance je leur voue mon enthousiasme et tout mon temps. Je ne puis rien décider encore ; d'ailleurs, en France, les affaires se décident du jour au lendemain. Que de fois nous avons vu sombrer nos projets aussitôt remplacés par de très douces réalités… inattendues !

Que pensez-vous de l'avenir du cinéma ?

Le cinématographe est-il destiné à dépasser tous les autres arts ? Vivra-t-il avec eux en bonne intelligence ? S'effacera-t-il devant leur âge et leur nombre ? Est-il un art lui-même ? Il `sérait imprudent de délibérer là-dessus et inutile. Pour l’instant, il nous charme et nous intéresse. Il ressemble à un art, oui… Il semble même être une synthèse de tous les autres arts. Tout notre espoir est en lui, mais son avenir, somme toute, nous est parfaitement inconnu.

Remarques de l'artiste…

- Pour l’interprète cinématogra-phique, se composer un visage, c’est être à l’écran inanimé et sans vie. Il ne faut pas, en effet, admirer nos propres traits, mais ce qui est nécessaire, c’est d’admirer l’expression juste de notre âme»

- Au milieu de toute l'active production de notre pays, dont chaque branche porte franchement les caracté-…

… ristiques d'une race nettement affirmée, seul le film français apparait encore, le plus souvent, dénué de toute marque qui le fasse reconnaître pour être vraiment de chez nous. Et tandis que les Américains sont tout entiers signifiés par leurs films, défauts et qualités ensemble, que les Italiens le sont dans les leurs avec emphase et redondance, et tandis que l'âme suédoise se cristallise avec grâce dans ses visions cinégraphiques, l'esprit français ne peut malheureusement songer à toujours se reconnaître et à se retrouver dans les films de la production française.

- Tant que l'on n'a pas fait de cinématographe, l'on ignore que l'on marche (ce qui vous fait souvent mal « tourner »…), l ’on ignore que, dans les moments pathétiques, l'on se met à loucher carrément, que l'on a parfois des gestes d'infirme, des poses ridicules, des regards totalement inexpressifs, des sourires… bêtes… oui… et bien d autres choses encore! Le cinématographe est un redresseur de torts. "Se connaître c'est exister"; aujourd'hui Socrate eût ajouté : "Il faut connaître son visage pour en jouer !…" Certains acteurs, dès qu ils se connaissent, en jouent… trop ! C est vrai !…mais se connaître ne veut pas dire nécessairement s'aimer.

- Les initiés, seuls, savent ce qu'il faut vaincre lorsque, dans la chaleur de l'été ou du studio, l'émotion du site ou le bruit infernal des machines, la peur de se trahir soi-même… On se retrouve finalement aux prises avec la réalité brutale de la réalisation, face à face avec cet ennemi perspicace et exigeant : l'objectif !

Vous voici devant l'appareil, vous commencez à jouer et çe qu'il vous faut vaincre alors (Ô paradoxe !) c'est votre désir de "jouer". De "jouer" : je veux dire d'inventer des attitudes artificielles qui tentent à visualiser les invisibles réflexes que la douleur, la joie, l'amour, la mort déchaînent dans votre être profond.De "jouer", je veux dire aussi de proférer des phrases improvisées plus on moins heureusement d'après la situation du rôle et qui donneraient par la suite au public l'odieuse impression ou que votre bouche est muette ou que son oreille est sourde. De "jouer", je veux dire encore de songer a composer d'après une certaine esthétique immuable le ploiement de ses bras, le balancement de son buste, la courbe de ses jambes, mobilisés dans l'agitation du drame, car tant de mouvements divers et rapides ne sauralent devenir harmonieux du fait, d'une telle préoccupation, sans y pêrdre toute espèce de naturel.

Mais quand on a vaincu ce désir initial du jeu, quand on a dévêtu ce goût gênant de remplacer, par certaines conventions arrêtées d’avance par la réflexion, la manifestion mobile de soi-même, une nouvelle épreuve vient chaque fois effrayer l'interprète cinématographique : celle de savoir proposer à l’impressionnabilité de la pellicule une vie profonde, une vie essentielle : la vie de toute son âme.

Gilbert Dorsaz
Ed.8.1.2 : 11-10-2016