Natalie, Constance et Norma TALMADGE

Article paru dans le N° 34 de la revue "MonCiné" (12-10-1922)

Les revues de l'époque ne se formalisait pas de faire la part des choses entre vérités et légendes.

Cet article comporte son lot d'inexactitudes et de tromperies. On peut même se demander si la rencontre entre le journaliste et les deux vedettes a réellement eu lieu.

Mais en va-t-il vraiment autrement de nos jours ?

Norma et Constance interviewées par Lucien Delbelle…

Le beau sourire de Constance…
Constance TalmadgeConstance Talmadge

J'avais rendez-vous ce jour-là avec Norma et Constance Talmadge dans leur studio de New-York. Dès mon arrivée on me fit entrer dans la loge de Norma, vaste pièce meublée luxueusement et ornée d'une profusion de fleurs.

Les deux sœurs étaient là, s'avançant vers moi la main tendue, le sourire aux lèvres.

"Voyons un peu," dit Norma, "vous désirez pour Mon Ciné que nous vous donnions quelques détails sur nous ? C'est facile, mais vous nous excuserez si nous parlons à bâtons rompus. Nous avons eu ce matin au studio toutes sortes d'ennuis et l'on vient nous déranger à chaque instant".

Elle me désigne un siège entre elle et Constance, puis reprend :

- "Nous recevons beaucoup de lettres de vos lecteurs nous demandant des autographes. Dans les premiers temps notre chef de publicité qui ne connaissait pas votre journal venait nous demander ce que nous..pensions de cette avalanche de missives. C'est vous dire que nous sommes en pays de connaissance, puisque toutes deux avons eu l'occasion de répondre aimablement à tant d'amis et amies inconnus, qui sont vos lecteurs".

Elles rient ensemble et il serait difficile à quelqu'un qui les verrait pour la première fois de dire quelle est celle qui joue le comédie et celle qui réserve toute sa sympahite au drame. Elles sont en effet aussi rieuses et gaies l'une que l'autre.

Norma Talmadge, en réponse à une de mes questions, dit :

une expression de Norma…
Norma TalmadgeNorma Talmadge

- "Il ne faudrait pas croire que Constance et moi avons voulu adopter deux genres différents, ceci dans le but de nous singulariser chacune, ce qui évidemment se comprendrait rien qu'en se plaçant au point de vue commercial. Non, nous avons dès nos débuts manifesté nos préferences. Constance a toujours éprouvé pour la comédie le plus grand des amours. Mes préférences personnelles me poussaient au contraire vers le drame. Maman prétend même que nos goûts remontent très loin. Elle assure sérieusement que sur les fonts baptis maux je me mis à pleurer et à crier, tandis que Constance ne cessa de rire !"

Les deux sœurs sont joyeuses, cependant leur gaîté est très dissemblable et au bout de quelques instants de conversation on s'aperçoit vite que Norma est un peu plus réservée. Quant à Constance, elle ne tient pas en place, elle est bien la pétulante comédienne que nous avons vue tant de fois à l'écran. Elle n'a pas besoin de forcer son jeu et lorsqu'elle tourne n'a qu'à paraître au naturel.

Nous parlons ensuite de la Californie où les sœurs Talmadge vont bien rarement. Elles ont, en effet, à New-York un fort beau studio qui est muni de tous les perfectionnements modernes. Quand elles ont besoin de tourner des extérieurs, elles vont soit en Floride, soit aux îles Bahamas. Et Constance d'ajouter malicieusement :

- "J'ai beaucoup d'amitié pour ces îles, c'est dans l'une d'elles, à San Salvador, que débarqua Christophe Colomb lorsqu'il découvrit l'Amérique. Si l'Amérique n'avait pas été découverte, en effet, je n'existerais pas !"

Norma Talmadge laisse sa sœur plaisanter et poursuit sérieusement :

- "Je suis née à Niagara Falls le 2 mai 1897. Notre famille n'était pas riche, aussi me fit-on aller de bonne heure dans les studios. Je figurais dés l'âge de quatorze ans à la Vitagraph, à Brooklyn. C'est en passant devant les studios de cette firme, que nous vimes un petit écriteau affiché à la porte et que nous lûmes par hasard. On demandait des figurantes, je me présentai et fus engagée séance tenante à raison de 25 dollars par semaine. A cette époque, les metteurs en scène manquaient de personnel. Il faut dire que le cinéma n'était pas développé comme maintenant. Je restai longtemps à la Vitagraph. On me confiait de petits rôles et il m'arrivait de passer dans la même semaine d'un rôle de petite fille à celui de grand-mère. Cet entraînement était excellent, comme je pus m'en rendre compte par la suite. J'ai joué à ce moment des drames aussi bien que des comédies, mais mes préférences me poussaient vers les drames. Comme je n'étais qu'une petite artiste, j'étais bien obligée d'obéir à mes metteurs en scène et je ne choisissais pas mes rôles. J'ai eu à mes débuts comme partenaire Costello, qui avait un grand succès."

"On me vit dans un film à grand spectacle, ‘L'Invasion des Etats-Unis’. Jusqu'au jour où je quittai la Vitagraph, je ne fus guère mise en valeur. Le.succès ne commença à se dessiner que lorsque je fus engagée à la Triangle, car à partir de cet instant, on me confia des rôles assez importants. Mes meilleurs furent certainement ceux que je créai dans ‘Corruption’ et ‘la Secrétaire privée’. Puis je devins une étoile de Selznick. Je tournai avec Eugène O'Brien, le populaire artiste, ‘La Phalène’ notamment, avec Thomas Meighan ‘la Cité défendue’ et beaucoup d'autres encore dont les noms m'échappent. J'en ai tant tourné ! Je suis bien excusable. Puis, je me mariai avec Joseph Schenck qui est aujourd'hui, vous le savez, le directeur de la First National. Dès lors j'eus ma firme…"

On vint frapper à la porte et un régisseur demanda à Constance si elle voulait bien prendre la peine de se déranger quelques minutes. "C'est dommage", déclara en riant la gracieuse comédienne, "j'aime ces sortes de confessions. Ça m'amuse beaucoup. Mais je reviendrai".

Elle partit en riant. Norma devina que j'allais lui poser des questions au sujet de sa sœur et me dit spontanément :

- " Ne parlez pas à Constance de son mariage et de son divorce. Sous ses airs railleurs, elle est assez affectée, quand on fait allusion à ces événements. Le jour de Noël 1920, Constance, sans avoir prévenu personne, partit de New-York en compagnie de son amie Dorothy Gish. Elles se rendirent toutes deux dans un petit village du Connecticut et s'y marièrent secrètement. Ma sœur avec Constantin Pialoglou, un Grec millionnaire que l'on surnommait le roi des tabacs. Quant à Dorothy Gish, elle épousa James Rennie, un artiste très connu. Ce fut de la stupeur quand nous apprîmes la nouvelle de ce double mariage. Les deux amies avaient bien combiné leur petite conspiration, car personne de la famille ne savait que Constance voulait épouser ce monsieur. Maman fut très affectée et parlait de ne jamais pardonner. Mon mari et moi dûmes intervenir et grâce à notre insistance elle finit par céder".

"Ce mariage ne devait pas durer. Il y eut bientôt incompatibilité d'humeur entre les jeunes époux. Pialoglou voulait contraindre Constance à renoncer au cinéma. Ma sœur, qui adore son métier. tint bon et après bien des disputes, le divorce fut décidé. Mais attention, voici Constance qui revient. Parlons d'autre chose…"

Constance pénétra dans la loge en coup de vent et commença par nous regarder d'un air investigateur si comique, que je ne pus retenir mon sérieux.

- "Je suis certaine que Norma racontait l'histoire de mes déboires conjugaux. Bah ! je ne suis pas la seule à avoir divorcé. Ce n'est pas intéressant, d'ailleurs, tout le monde en a tellement parlé que ce serait rabâcher que de m'en mêler à mon tour ! Vous devrez vous contenter de ce que vous a dit Norma".

- "Monsieur me demandait", reprit cette dernière sans sourciller, "de le renseigner sur ta carrière. Puisque tu es là, tu vas pouvoir le satisfaire toi-méme".

Les soeurs TalmadgeLes soeurs Talmadge

- "Ouvrez vos oreilles", déclara Constance mutine. "Je suis née à Brooklyn. On a prétendu que Nathalie était la plus jeune de la famille, c'est inexact, Nathalie est née en 1898, elle est donc mon aînée de deux ans. je l'ai toujours considérée comme ma petite maman. Quel dommage qu'elle n'ait jamais eu la vocation pour le cinéma".

- "Je croyais qu'elle avait tourné de nombreux films, soit avec vous, soit avec votre sœur ?"

- "Parfaitement, mais elle n'a jamais été enthousiasmée par l'art muet. Elle préférait s'occuper d'administration et je dois â la vérité d'ajouter qu'elle possède des dons rares d'administratrice. Elle a été pour Norma et moi une collaboratrice admirable. Vous n'imaginez pas comme elle est précieuse au studio, quand on tourne. Elle prévoit tout et s'occupe de tout".

"C'est à Los Angeles qu'elle fit la connaissance de Buster Keaton, plus connu sous le nom de Malec. Une idylle s'engagea entre eux Mais Nathalie, qui voulait veiller sur moi, refusait de.se marier, prétextant qu'il serait imprudent de me livrer a moi-même. Lorsque j'épousai Constantin Pialoglou elle put enfin devenir Mme. Buster Keaton. Elle est aussi bonne femme d'intérieur qu'elle fut "petite maman" et administratrice dévouée."

"Je vous vois venir, vous trouvez que je ne vous parle pas assez de moi et vous vous apprêtez à me questionner, je vous éviterai cette peine."

"Tout d'abord, laissez-moi rendre hommage à ma sœur aînée Norma ici présente, qui me facilita mes débuts dans le cinéma. Tout ce qu'elle a fait, je l'ai fait. Elle m'a ouvert la porte des studios et à vrai dire je n'ai eu aucun mal à percer. J'ai figuré comme Norma et j'ai profité de ses succès, car elle savait me faire valoir. Au début, j'ai figuré comme tant d'artistes. J'ai appartenu successivement à la Vitagraph, à la Triangle, à la Selznick. Griffith me confia un rôle dans ‘Intolérance’. Puis j'entrai à la Select. Depuis j'ai tourné de multiples comédies. Vous dire leurs titres serait fastidieux. Ma firme est la First National".

- "Recevez-vous beaucoup de lettres d'admirateurs ?"

- "C'est effrayant, il en vient du monde entier. Elles me font toujours plaisir, car elles me prouvent que j'ai su plaire au public. Norma en reçoit peut-ëtre plus que moi, mais je ne suis pas jalouse".

Elle posa la main sur l'épaule de Norma et la regarda affectueusement. Je compris qu'on ne m'avait pas menti, lorsqu'on m'avait affirmé que les deux sœurs s'entendaient parfaitement et que jamais aucun désaccord ne s'élevait entre elles.

Lucien Delbelle
Ed.8.1.2 : 2-8-2015