Georges MÉLIÈS (1861 / 1938)

Le bottier et le magicien…

Georges MélièsGeorges Méliès (1883)

Troisième fils de Jean-Louis Stanislas Méliès et de Marie-Anne Guichier, le petit Georges Méliès est né à Paris le 8 décembre 1861. Son père, cordonnier, ayant fait fortune dans la fabrication industrielle de bottines, il est destiné comme ses frères à reprendre l'entreprise familiale. Doué pour le dessin, Georges préfère envisager l'École des Beaux-Arts, mais son père s'y oppose fermement et le jeune homme doit renoncer à toute ambition artistique. À l'usine, habile de ses mains, il s'intéresse plus au fonctionnement des machines qu'à la fabrication des chaussures.

En 1884 il part à Londres pour apprendre l'anglais, travaillant la journée dans un magasin de chaussure puis dans un magasin de vêtements à Regent Street, visitant la nuit les music-halls. Il découvre ainsi la prestidigitation de Maskelyne et Cooke, surtout la magie de scène et les grandes illusions, complexe enchevêtrement de trappes, doubles fonds et perspectives tronquées. Pris de passion pour l'art magique il prendra des cours et apprendra la prestidigitation.

De retour en France, il achète en 1888 le Théâtre Robert-Houdin pour la coquette somme de 35 000 francs avec sa part de la société paternelle, afin de donner des représentations de magie de scène. Il découvre sur place des automates dont la complexité technique le fascine. Ayant déjà des connaissances approfondies en mécanique acquises en travaillant sur les machines de l'usine de son père, il présente de nombreuses illusions qu'il a lui même imaginées et fabriquées ("La stroubaika persane", "Le décapité récalcitrant", "Les farces de la Lune",…)

Il fonde en 1891 l'Académie de Prestidigitation (qui deviendra la Chambre Syndicale de la Prestidigitation en 1904) dont il sera président pendant plus de 30 ans…

… Et les Lumière furent !

Louis et Auguste LumièreLouis et Auguste Lumière

Le 28 décembre 1895, Méliès assiste à la deuxième représentation publique du cinématographe des frères Lumière et se passionne aussitôt pour ce nouveau moyen d'expression. Immédiatement il cherche à se procurer une machine auprès des constructeurs lyonnais. Malgré les 10 000 francs qu'il propose (le directeur du Musée Grévin, M. Thomas étant allé jusqu'à 20 000 francs, le directeur des Folies Bergères, M. Lalemand ayant même proposé 50 000 francs), il essuie un refus, les Lumière refusant de lui vendre un apparei : selon eux le cinéma ne serait qu'une nouveauté sans avenir (alors qu'on sait qu'en fait ils cherchaient à s'ancrer sur le marché, ayant déjà commencé la production de caméra et projecteurs, et envoyé des opérateurs autour du monde pour ramener des images). Méliès part alors en quête d'une machine. Son choix se porte sur le théâtrographe, un appareil de Robert-William Paul.

À Londres, il lance alors sa propre maison de production qu'il baptise "Star-Film", et tourne son premier film, «Une partie de cartes» (1896), avec le théâtrographe qu'il a transformé lui-même en appareil de prises de vues. En 1897 il crée le premier studio de cinéma du monde dans le jardin de sa propriété de Montreuil, les prises de vues cinématographiques étant jusqu'alors réalisées en extérieur. Il y produira près de 600 films, des vues à transformations (films fantastiques, féeries avec effets spéciaux,… directement inspirées de ses représentations magiques au théâtre Robert Houdin), mais également des actualités reconstituées («L'affaire Dreyfuss» en 1899, «Le couronnement du Roi Édouard VII» en 1902,…) ou encore des évocations (pseudo-)historiques («La prise de Tournavos» en 1897, «Jeanne D'Arc» en 1900,…).

Méliès contrôle la chaîne de production de l'idée originale jusqu'à la vente de la bobine finie. Ses vues cinématographiques sont vendues dès le départ à des forains qui achètent la bobine et l'exploitent à leur gré (souvent jusqu'a l'usure totale de la pellicule).

Pour alimenter ses clients et sa salle de spectacle, en plus de son studio, il devra construire un magasin pour les costumes, pour les divers accessoires ainsi que pour les décors, adaptés à la prise de vue en noir et blanc et toujours plus nombreux. Il devra aussi monter son propre laboratoire de développement de films. Il sera donc aussi bien réalisateur qu'acteur, producteur, accessoiriste, décorateur, scénariste, monteur… Par ailleurs, il fera appel à diverses entreprises de coloriage de pellicules (coloriage au pinceau ou au pochoir par des dizaines de jeunes femmes).

«Le voyage dans la Lune»

Georges Méliès"Le voyage dans la Lune" (1902)

En 1902 Méliès produit son oeuvre la plus connue par le grand public «Le voyage dans la lune». Ce film, d'une longueur bien supérieure à celle des bobines habituelles et comportant un nombre impressionnant de tableaux, de trucs, d'acteurs et de décors, revient bien sûr beaucoup plus cher. Les forains n'étant pas prêts a mettre autant d'argent dans un film, Méliès tente alors une belle action publicitaire : il prête gratuitement pour une soirée son film à un forain, avec pour seul paiement le droit d'observer les réactions du public. Le succès est immédiat et, dès le lendemain, les commandes de forains affluent de toute la France.

Malheureusement des émissaires de Thomas Edison achètent aussi des bobines pour les dupliquer sans la moindre vergogne et la compagnie américaine exploite le film aux États-Unis sans reverser le moindre centime à Méliès, qui n'arrive même pas à couvrir les frais de production du film. Heureusement, la publicité générée par ces copies “pirates” est énorme. En quelques semaine son nom et celui de la Star-Film deviennent universellement connus.

Méliès ouvre alors une succursale aux États Unis (1902), gérée par son frère Gaston, pour empêcher les copies “pirates”. Des westerns seront produits au "Star Film Ranch" par Gaston sans connaître de francs succès.

En Mai 1913, Eugénie Génin, l'épouse de Georges Méliès depuis 1885, meurt. Cette année là, le producteur arrête toute activité cinématographique. Il se retrouve bientôt dans une situation financière difficile lorsqu'éclate, en 1914, la Première Guerre Mondiale. Le théâtre Robert Houdin, un des derniers gagne-pain de Méliès, est fermé par arrêté de police. Mélies transforme alors ses deux studios de cinéma en théâtre afin d'y donner des représentations avec l'aide de sa famille (1915/1923)…

À la Gare Montparnasse…

Georges MélièsMéliès à la Gare Montparnasse

En 1923, Méliès est criblé de dettes. La plupart de ses créanciers ne sont pas trop pressants et certains acceptent même d'effacer ses dettes, mais un seul le poursuivra et l'obligera à revendre sa propriété de Montreuil. Il revendra tout ce qu'il possède pour une bouchée de pain, ses centaines de costumes, ses accessoires fabriqués à la main, ses décors, sa machinerie, et bien sur ses stocks de bobines rachetées par des forains et dispersées aux quatre coins du monde. Dans un moment de colère, il mettra même le feu à ses derniers films, détruisant à jamais une partie de son oeuvre.

En 1925, ruiné, Georges Méliès retrouve une de ses actrices fétiches (et ancienne maîtresse), Jehanne d'Alcy, et l'épouse. Ils tiennent alors tous les deux une boutique de jouets et sucreries à la Gare Montparnasse, jusqu'ici gérée par sa nouvelle compagne.

C'est alors que Méliès, tombé dans l'oubli, est retrouvé par Léon Druhot, directeur du Ciné-Journal. On organise bientôt des galas en son honneur, les surréalistes redécouvrent son oeuvre et il obtient même la Légion d'honneur en 1931.

En 1932 il s'installe au château d'Orly, la maison de retraite de la mutuelle du cinéma fondée onze ans plus tôt par Léon Brézillon. Il y finira sa vie aux côtés de son épouse après un dernier tour de plateau dans un court métrage publicitaire de Jacques B.Brunius, «Violons d'Ingres» (1933). Le 21 janvier 1938 le cinémagicien tire sa révérence. Il repose au cimetière du Père Lachaise à Paris.

Après sa mort Henri Langlois (fondateur de la cinémathèque française) et Madeleine Malthête-Méliès (petite fille de Georges) récupèrent, restaurent et conservent une partie de l’oeuvre du sorcier de Montreuil, afin de garder vivant ce témoignage des débuts du cinéma. Cette recherche perpétuelle des films de Méliès continue encore de nos jours et chaque année on retrouve de vieilles bobines oubliées dans le fond d'une armoire, complétant ainsi petit a petit le catalogue des productions de la Star Film.

Le jardin extraordinaire…

Prenom_NomGeorges Méliès statufié

Méliès fut l'inventeur du premier effet spécial de l'histoire du cinéma. Il le découvrit par hasard alors qu'il filmait une scène de la vie de tous les jours à Paris. La caméra de Méliès était un modèle mécanique simple mais fragile et les problèmes étaient fréquents. Un jour, cette dernière se bloqua en pleine prise de vues. Le problème fut rapidement solutionné par Méliès qui reprit le tournage de sa prise de vue ; la pellicule développée, il fut étonné de voir l'omnibus Madeleine-Bastille se transformer en corbillard et des femmes se muer en hommes : le cinémagicien venait de découvrir l'effet de substitution.

Après cette découverte, l’oeuvre de Méliès va subitement se transformer, passant des vues de plein air à la lumière à des vues à transformations, comme le passage d'une période réaliste à une autre plus théâtrale. On retrouve beaucoup ce procédé sous des formes différentes dans les films de Méliès, ainsi que de nombreux stratagèmes autres sortis tout droit de son imagination : changement rapide de décor («Les affiches en goguette», 1906), apparition et disparition («L'impressionniste fin de siècle» en 1902,…), transparences («La sirène» en 1904,…), transmutations («La chrysalide et le papillon» en 1901, «Les transmutations imperceptibles» en 1904,…), multiplication («L'équilibre impossible» en 1902, «L'homme orchestre» en 1900,…), etc.

Méliès utilise également le fondu enchaîné ou la surimpression pour passer d'un tableau à un autre, mais il les utilise surtout comme un artifice magique lui permettant de faire vivre des objets inanimés. Grâce à ce trucage, il peut réaliser des effets totalement impossibles en prestidigitation («Les cartes vivantes» en 1904, …). Jouant parfois sur le collage des morceaux de pellicule (une opération que l'on n'appelle pas encore montage), il invente également la technique de la caméra verticale qui lui permet de tourner «L'homme mouche» (1900).

Plusieurs films de Méliès ont été projetés en couleurs selon le technique de la peinture à la main, au pinceau ou au pochoir. La colorisation était réalisée dans des ateliers indépendants par plus de deux cents jeunes filles. Ce furent d’abord des miniaturistes et des correctrices de photographies ayant une bonne vue et des doigts agiles. Chaque ouvrière travaillait sur un poste équipé d'une loupe, où la pellicule défilait sur des galets, éclairée par en-dessous. Chaque ouvrière s'occupait d'une couleur a la fois, il pouvait y avoir jusqu'à sept couleurs sur un même film.

Pour coloriser le film on utilisait de l'aniline diluée dans l'eau et l'alcool. La colorisation au pochoir nécessitait un investissement initial bien plus lourd mais accélérait fortement le travail par la suite. Sur une copie de film, l'élément à coloriser était minutieusement découpé, on recommençait l'opération autant de fois qu'on voulait de couleurs différentes. Une épreuve était donc sacrifiée par couleur, ensuite, à l'aide d'un tampon, on pouvait coloriser, photogramme par photogramme, la pellicule grâce au pochoir l'utilisation.

Documents…

Sources : thèse de fin d'études à la Haute École Libre de Bruxelles Ilya Prigogine, présentée par Antoine Duclaud-Lacoste, «Méliès l'enchanteur» de Madeleine Malthète-Méliès (Hachette, 1969), documentaire «Méliès le cinémagicien» de Jacques Mény (1997), Imdb, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Ses secrets, il les avait jetés au vent avec la générosité qui prépara sa ruine. Mais nul n'était en mesure de les utiliser avec autant de science et de précieuse fraîcheur"

René Clair
"L'homme aux cent trucs…"
Antoine Duclaud-Lacoste (octobre 2017)
Éd.8.1.3 : 12-10-2017