Sandra Milowanoff (1892 / 1957)

Alexandrine, jeune fille russe…

Sandra MilowanoffSandra Milowanoff dans «…Béatrix»(1923)

Fille d'Alexis Milowanoff et de son épouse Maria, née Smirnova, Alexandrine Milowanoff naquit vraisemblablement le 23 juin 1892, à Pétrograd/Saint-Pétersbourg (Russie, Empire russe). Ayant quitté, comme on le lira, l'Empire russe peu après sa disparition lors des événements que l'on sait, les documents officiels qui n'ont pas été détruits en cette période trouble furent longs à être rendus publics et les nombreuses revues de cinéma traitant de cette “actrice française” d'origine russe la firent naître longtemps en 1897, sans que l'intéressée ne trouve à y redire, coquetterie qu'en des temps moins rigoristes qu'aujourd'hui on aurait pu qualifier de féminine.

Élevée dans une tradition et un environnement bourgeois, la petite Alexandrine se montra très tôt attirée par la danse. Ses parents favorisèrent cette orientation en lui faisant suivre les cours de l'école de danse Tchiszakoff de Saint-Pétersbourg. Elle y restera de 8 à 16 ans, se faisant rapidement remarquer lors de ses premières tournées dans des fééries enfantines qui lui valurent régulièrement de vifs applaudissements.

Jeune fille, elle devient membre de la troupe de la grande étoile Anna Pavlowa, la “ballerine absolue”, qui l'entraîna dans des tournées européennes triomphales. Intégrée deux années plus tard dans la fameuse troupe des ballets russes fondée par Serge de Diaghilev, elle poursuit ses voyages artistiques, se produisant successivement à Londres, Paris, Monte Carlo et Berlin. C'est dans la capitale britannique que la troupe se retrouve bloquée à la déclaration de la Première Guerre Mondiale (1914).

En 1916, ayant enfin pu regagner sa chère patrie après une périlleuse traversée de la Mer du Nord, elle est engagée au Théâtre Nicolas II de Saint-Pétersbourg. Mais la révolution d'octobre l'oblige à fuir la Russie, sans doute à cause de ses origines bourgeoises et de la pratique d'un art jugé futile au nouveau régime. Ainsi donc, en 1918, nous retrouvons notre ballerine désoeuvrée sur la Côte d'Azur où elle espère réintégrer la troupe de Diaghilev, exilé à Paris, lorsqu'elle reçoit une proposition cinématographique de Louis Feuillade qui a installé ses studios à Nice. Comme il faut bien vivre…

Une madone au coeur de braise…

Sandra MilowanoffLa Fantine des «Misérables» (1925)

Au terme d'un bout d'essai au cours duquel elle doit lire une lettre en extériorisant ses sentiments sous les yeux même du réalisateur, elle est finalement retenue pour incarner l'aînée des «Deux gamines» (1921), héroïnes du ciné-roman de Louis Feuillade, l'autre étant campée par Olinda Mano, actrice-enfant d'une douzaine d'années. Son contrat renouvelé deux années consécutives, elle enchaîne avec deux autres cinéromans du même directeur, «L'orpheline» (1921) – dans lequel elle a pour partenaire le jeune René Clair, sur le point d'entamer une grande carrière de réalisateur, et qu'elle retrouve dans «Parisette» (1922) où elle tient un double rôle. Les personnages dont on lui confie alors la charge sortent souvent du même moule (mélo-)dramatique, jeune fille victime d'un destin accablant dont on imagine mal comment elle pourra y échapper. Avec «Le fils du flibustier» (1922) toujours de Feuillade, elle change enfin de registre dans une oeuvre étrange ou imagination et réalité se mélangent. Pour autant, don dernier travail avec le maître de Lunel, «Le gamin de Paris» (1923), retombe dans la veine larmoyante. Actrice très populaire à cette époque, elle est alors classée deuxième au barême de popularité d'un magazine spécialisé, derrière Mary Pickford.

Contrairement à nombre de ses compatriotes exilés, Sandra Milowanoff (parfois Milovanov) n'intègre pas la Société des Films Albatros au sein de laquelle s'illustrent de nombreux russes ”blancs" comme Ivan Mosjoukine ou Nathalie Lissenko, arrivés en France dans le sillage d'Iossif Ermoliev, pionnier du cinéma russe. Il y a une bonne raison à celà : Sandra Milowanoff, malgré quelques sollicitations sporadiques rapidement écartées, ne tourna aucun film dans son pays natal où elle bénéficiat d'une grande considération en tant que danseuse étoile, notamment de l'Opéra de Moscou, activité plus que suffisante pour satisfaire à ses aspirations de jeune artiste prometteuse.

Son contrat avec la Gaumont et Feuillade arrivé à son terme,Jacques de Baroncelli récupère la belle enfant qu'il va diriger à 4 reprises. Religieuse en cavale dans «La légende de soeur Béatrix» (1923), elle retournera, prématurément vieillie, au couvent dont elle s'était enfuie par passion amoureuse. Servante congédié dans «Nène» (1924, d'après le roman d'Ernest Perrochon, Prix Goncourt 1920), elle y fait preuve, selon la presse de l'époque, d'une interprétation "digne de tout éloge". Jouant les Mme Bovary dans «La flambée des rêves» (1924), elle revient vers son mari (Charles Vanel) pour une fin bien plus heureuse que celle de l'héroïne de Flaubert. Elle retrouve Charles Vanel dans l'adaptation du chef-d'oeuvre du Rochefortais Pierre Loti, «Pêcheur d'Islande» (1924), où elle se montre une Gaud Mével convaincante, sa douceur naturelle étant en symbiose avec le caractère de l'épouse résignée du marin breton.

Réduite au silence…

Sandra MilowanoffSandra Milowanoff

Aux antipodes de ces drames sociaux, «Le fantôme du Moulin Rouge» (1924) entraîne notre vedette dans une aventure "… drôlatique ou la fiction alterne avec les tableaux réalistes de music-hall ", fantaisie permettant ou nouveau cinégraphiste René Clair de faire preuve de sa maîtrise (retenue) des effets spéciaux, surimpressions et accélérations. Le grand jour vient enfin pour Sandra lorsque Henri Fescourt lui propose de jouer Fantine et sa fille Cosette, adulte, dans le drame historique de Victor Hugo, «Les misérables» (1925), doublement protégée par un Jean Valjean des plus vraisemblables en la personne de Gabriel Gabrio. Le film dans son ensemble, et Sandra Milowanoff en particulier, s'attirent les applaudissements du public et les louanges des critiques.

Au sortir de «Mauprat» (1926), drame romantique de Jean Epstein, l'actrice internationalise sa carrière, tournant successivement en Allemagne («Da hält die Welt den Atem an» de Félix Basch, 1927), en Suède («Lèvres closes» de Gustav Molander, 1927) et en Espagne ((«La comtesse Marie» de Benito Perojo, 1928, co-production des Films Alabatros). De retour en France, elle retrouve son partenaire privilégié Charles Vanel dans «La proie du vent», une commande des Films Albatros, à nouveau dirigée par René Clair et tournée en Tchécoslovaquie, dans laquelle elle "… affirme tout son talent de tragédienne" . Et lorsque le même Vanel se chargera pour la seule et unique fois de se diriger lui-même «Dans la nuit» (1929), c'est à jolie blonde qu'il demandera de lui donner la réplique.

À l'avènement du cinéma sonore, handicapée pas son accent slave, Sandra Milanowa prendra ses distances avec le cinéma qu'elle ne servira qu'à de rares et fugitives occasions («Après Mein Kampf, mes crimes» en 1940, etc). Elle tentera un moment de reprendre la danse, mais le corps se montre moins disponible. Veuve du danseur russe Mikhail Nikitine, elle épousa, en France, Mr.de Melck, ancien attaché d'ambassade et directeur de la compagnie cinématographique des Films Y.de Meck et dont elle eut une fille.

En troisième noce, elle prit pour mari le maquilleur de cinéma Joseph Mejkinsky qui l'accompagnera jusqu'à ses derniers jours, “La Faucheuse", rarement oublieuse, venant la tirer de l'oubli général dans lequel elle désespérait le 8 mai 1957 en son petit meublé monmartrois (Paris, France).

Documents…

Sources : Divers numéros des magazines "Mon Ciné" (1922) et Cinéa" (1923, 1924), documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"J'ai pris l'habitude de me conformer aux exigences sans limites de cette carrière qui réclame tant de volonté et tant d'energie."

Sandra Milowanoff
La Gaud de Pierre Loti…
Christian Grenier (janvier 2020)
Critique du film «Les misérables»

Sandra Milowanoff, avec une émouvante sensibilité, une adaptation extraordinaire aux situations les plus diverses, est tout d'abord Fantine, puis Cosette.

«Il est si beau, ce rôle de Fantine !» a-t-elle dit. Et elle s'y est donnée avec une sincérité qui s'empare du spectateur. Son émotion, elle la fait nôtre, la souffrnce qu'elle vit, elle nous la fait endurer, tellement elle l'a ressentie intésément…

…Et puis voici Cosette, le charme, la jeunesse, la résurrection de la mère, l'être radieux succédant à l'état de tristesse !

Sandra Milowanoff s'est complètement affirmée dans ce rôle, le plus beau de sa riche carrière

Jean Delibron, Cinémagazine du 27 novembre 1925

Éd. 9.1.4 : 9-1-2020