Martine SARCEY (1928 / 2010)

… une discrétion assumée

Martine Sarcey

Comédienne au registre étendu, elle pouvait émouvoir et être drôle sans jamais céder à la facilité.

Près de quarante films et une interrogation : comment comprendre pourquoi si peu de producteurs n'aient rien trouvé de mieux à proposer à une actrice aussi douée ?

Fort heureusement, le théâtre compensa largement cette singulière anémie. Il lui fit prendre de l'altitude en utilisant à bon escient sa virtuosité, sa sensibilité et son indéniable talent. Un talent jamais pris en défaut.

Martine, ce n'était non seulement une admirable comédienne, mais aussi l'image parfaite de l'anti-star dotée d'une très rare et très grande disponibilité.

Yvan Foucart

Journal d'une petite fille…

Martine SarceyMartine Sarcey (1970)

Corrigeons tout d'abord une erreur souvent émise par de patentés biographes en précisant que, bien qu'appréciant la ville, Martine n'était pas née à Rouen, mais à Auteuil dans le seizième arrondissement de Paris. Soyons précis.

Fille d'André Rouchaud et de Françoise Brisson, co-rédactrice en chef du quotidien "Le Journal" qui, aux premières heures de l'Occupation, continua sa parution en “zone libre” pour ne la cesser définitivement que lorsque la France fut entièrement sous contrôle; arrière petite-fille de Francisque SarceyFrancisque Sarcey, célèbre critique dramatique au "Temps", au "Gaulois" et au "Figaro", éternelle tête de turc de l'humoriste Alphonse Allais; nièce de Pierre Brisson, directeur à ce même "Figaro" et de la comédienne Yolande LaffonYolande Laffon, Martine avait vraiment de qui tenir.

A 16 ans, elle écrit le journal de ses souvenirs de l'exode qui emmène sa famille à Gassin dans le Var alors que le papa est retenu pour affaires aux Etats-Unis. Celui-ci le montre à ses amis français qui, enthousiastes, lui conseillent de le publier. Aussi sort-il en langue anglaise sous le titre de «The Time of Our Lives». A la Libération, Pierre Brisson le découvre à son tour et le présente à Gaston Gallimard qui l'édite aussitôt sous le titre «Journal d'une petite fille».

La radio la sollicite très tôt. Elle y rencontre Maurice Cazeneuve, alors jeune réalisateur qu'elle épouse en janvier 1950.

Elle participe à de nombreuses pièces, des classiques mêmes, ce qui est fort prisé à cette époque de l'immédiate après-guerre, et si Louis Jouvet la félicite, il lui fait clairement comprendre, sans équivoque possible, que la place d'une vraie comédienne ne peut se trouver que sur les planches. Lui-même, revenu de sa longue tournée en Amérique du Sud, reprend la sienne au Conservatoire d'art dramatique en animant un cours général sur le théâtre sous forme de causerie et de conversation avec les élèves. Il lui conseille d'entrer dans la classe de Béatrix DussaneBéatrix Dussane comme auditrice libre, où elle passe deux ans auprès de condisciples dont les noms et les talents se feront connaître : Nicole Maurey, Frédérique Hébrard, Jean-François Calvé, Perrette Souplex, Marcelle Ranson, etc.

En 1949, elle débute au théâtre, sous son vrai nom, avec le rôle de Sainte Catherine dans «Jeanne et ses juges» de Thierry Maulnier. Les représentations se donnent sur le parvis de la cathédrale de Rouen. Jacqueline Morane, Marcelle Tassencourt, Michel Vitold et son amie Nicole MaureyNicole Maurey en sont les principaux protagonistes, tandis que la mise en scène est confiée à Maurice Cazeneuve.

Deux ans plus tard, Yves Allégret la dirige dans son tout premier film, «Nez de cuir», d'après le roman de Jean de la Varende. Début modeste puisqu'il s'agit à son grand dam d'une figuration qui la tient éloignée de Jean Marais, le héros du film. Ce n'est que partie remise : ils se rencontreront plus tard dans de meilleures circonstances.

Elle enchaîne ensuite, sous son pseudonyme définitif de Sarcey, avec «Agence matrimoniale» (1951), cette fois bien présente aux côtés de Bernard Blier et de Julien Carette, puis avec «Procès au Vatican» (1951) où, sous sa robe de carmélite, elle tente de dissimuler au mieux l'heureux événement qui se prépare, la naissance de son fils FabriceFabrice Cazeneuve le 19 juin 1952.

Des petits rôles, dont certains ne lui plaisent guère car totalement aux antipodes de sa personnalité, notamment celui sous la direction de Jean Stelli qui ne trouve rien de mieux que de lui faire camper une vamp aux côtés de Frank Villard dans son «Alerte au deuxième bureau» (1956), un polar de bien faible envergure…

"Un vrai petit objet d'art"

Martine SarceyTélévision ? Non, cinéma !

Il faut un commencement à tout et c'est avec «Le caïd de Champignol» (1965) que Martine Sarcey se voit confier le premier rôle féminin d'un film. Il s'agit du troisième et dernier opus de la série un peu “nunuche” conçue pour Jean RichardJean Richard, ici en garçon de ferme, et concoctée par un Jean Bastia loin, encore très loin, d'honorer les cinémathèques de l'hexagone. Comme quoi, n'est pas Girault qui veut.

Sans trop de regrets, notre actrice quitte ce décor équestre pour un restaurant médiéval d'Evreux où l'attendent «Le voleur» (1966) et les caméras de Louis Malle, signataire de cette très belle adaptation d'un roman de Georges Darien. Le casting, brillant, est emmené par un Jean-Paul Belmondo irréprochable, dont le contre-emploi expliquera sans doute la bien modeste sortie du film.

Quant à Yves Robert, il en fait l'épouse docile de Philippe Noiret dans son «Clérambard» (1969) selon Marcel Aymé, avant de la diriger, sept ans plus tard, dans «Un éléphant ça trompe énormément», toute séduction déployée envers son patron impénitent cavaleur (Jean Rochefort). Yves Robert l'appréciait et aimait la taquiner, ce que Danièle Delorme nous rappelait : "Elle était sa plus pétillante camarade de régiment", tandis que lui ajoutait, avec son habituel humour plein de tendresse : "Elle a tout, cette fine garce ! drôlerie, beauté, talent, un vrai petit objet d'art !" ( "Souvenance de Cinéphiles", numéro d'octobre 2007).

Martine entre ensuite dans l'univers assez particulier, voire hermétique, d'André Delvaux lors de son «Rendez-vous à Bray» (Prix Louis-Delluc 1971), alors que Jean Girault, en rupture momentanée de «Gendarmes…», lui offre d'interpréter une journaliste, épouse délaissée de Louis Velle, dans une comédie fraîche, drôle, au titre dubitatif, «Les murs ont des oreilles» (1974).

Arrivent Mocky qui, peintre d'une société corrompue, en fait une femme du monde avec «Un linceul n'a pas de poches» (1974), et Lautner qui la dirige dans «La maison assassinée» (1987), un drame paysan situé en Haute Provence pour lequel elle incarne la mère d'Anne Brochet.

Saluons l'une de ses dernières compositions, «L'équipier» de Philippe Lioret (2004), ancien ingénieur du son passé à la réalisation, où elle tient le rôle de Nanou, la tante d'Anne Consigny, laquelle retrouve son île natale d'Ouessant avec ses secrets de famille bien gardés.

Au temps de sa «Splendeur…»

Martine Sarcey«Splendeurs et misères des courtisanes» (1975)

Finalement, ses plus grandes satisfactions lui viennent de la télévision et surtout du théâtre.

Pour la petite lucarne, tout d'abord avec cet immense succès populaire produit par France 3 : les treize épisodes de «La porteuse de pain» (1973), le mélo absolu et inégalable de Xavier de Montépin réalisé par Marcel Camus. Elle garda le souvenir d'un tournage particulièrement épuisant qui durant près de trois mois nécessita un fort engagement physique de sa part pour assumer le difficile rôle de cette infortunée Jeanne Fortier qui finit par sombrer dans la folie. Ce rôle l'ancra dans la mémoire des (télé)cinéphiles, bien qu'elle participa aussi à d'autres dramatiques tout aussi excellentes, notamment sous la direction de Maurice Cazeneuve («L'exécution», 1961 ) ou de son fils Fabrice («L'enfant sage», 1996 ), ainsi qu'avec de semblables réalisateurs tels Claude Barma («La nuit des rois», 1962 ), Stellio Lorenzi («Un meurtre sous Louis-Philippe» en 1962 pour «La caméra explore le temps»), Marcel Cravenne («Don Juan revient de guerre», 1968 ), Hervé Baslé («Les maîtres du pain», 1993, en émouvante maman d'Anne Jacquemin), etc.

Plus récemment, elle se fit remarquer dans les mini-séries «Splendeurs et misères des courtisanes» (1975), toujours de Maurice Cazeneuve, et «Dolmen» (2005), aux côtés de Jean-Louis Foulquier.

Quant à sa grande passion, celle de la scène, faute de place, nous devons nous en tenir à quelques titres pris au hasard dans sa brillante théâtrographie, des titres de gloire tels : «Beckett ou l'honneur de Dieu» de Jean Anouilh (Th. Montparnasse, 1958-59); «L'amant complaisant» de Graham Greene adapté en français par Jean et Nicole Anouilh (Comédie des Champs-Elysées, 1962); «Don Juan aux enfers», une des œuvres majeures de George Bernard Shaw (Th. de la Madeleine, 1965); «Comme au théâtre», la première pièce de Françoise Dorin (Th. de la Michodière, 1967), «Protée» de Paul Claudel (Th. Hébertot, 1974), «L'homme en question» de Félicien Marceau (Th. de l'Atelier, 1974), «L'exil» de Montherlant (Studio des Champs-Elysées, 1974); «Les folies du samedi soir» de Marcel Mithois (Th. de la Bruyère, 1978); «Le cœur sur la main» de Loleh Bellon aux côtés de sa grande amie Suzanne Flon qu'elle n'hésita pas à qualifier de phare, de référence, voire de conscience (Studio des Champs-Elysées, 1980); «Une absence» de Loleh Bellon, toujours avec Suzanne Flon (Th. des Bouffes-Parisiens, 1988-90); «La bonne âme de Se Tchouan» de Bertolt Brecht (Th. de la Ville, 1995); «Aimez-moi les uns les autres» d'Alex Métayer (Th. du Gymnase, 1995-96); «La tempête» de Shakespeare (Festival d'Anjou, 1997). En 2005, elle fut sublime dans le rôle de la duchesse d'York, mère d'un superbe Philippe Torreton en «Richard III», roi déchu de la célèbre fresque shakespearienne d'une durée de près de quatre heures (Th. des Amandiers, e.a.).

Impossible de tout énumérer. D'autant qu'il faudrait ajouter de nombreuses tournées, comme pour «Un amour qui ne finit pas» d'André Roussin ou «Une chatte sur un toit brûlant» où elle se glissa parfaitement dans l'atmosphère étouffante et névrosée de Tennessee Williams et dans le rôle de la mère précédemment tenu par Annick Alane.

Relevons enfin plusieurs prestations dans le cadre de la série retransmise sur le petit écran par Pierre Sabbagh, «Au théâtre ce soir», ainsi que sa participation aux Tréteaux de France de Jean Danet où elle entonnera, entre autres, «Le temps des cerises», la célébrissime chanson de Jean-Baptiste Clément, le révolté de la Commune.

Que de titres glorieux et que d'auteurs géniaux !

Une enfant de Molière…

Martine SarceyMartine Sarcey (1977)

Si vous lui aviez demandé ce qui constituait son meilleur souvenir professionnel, Martine Sarcey vous aurait répondu sans une once d'hésitation «Cet animal étrange», une pièce grinçante de Gabriel Arout d'après les récits de Tchekhov, qu'elle joua au Théâtre Hébertot (1965) avec un remarquable partenaire en la personne de Maurice Garrel pour la soutenir dans six rôles différents, ni plus ni moins.

En novembre 1978, le "Trophée Dussane", dont Jean Piat, Françoise Dorin et Jean-Jacques Gautier en sont les principaux jurés, lui fut remis pour «Les folies du samedi soir».

En 2004, l'A.P.A.T. (Association Professionnelle et Artistique du Théâtre) lui décerna à juste titre le Molière de la meilleure comédienne dans un second rôle pour «L'inscription» de Gérald Sibleyras (Th. du Petit Montparnasse). La cérémonie se déroula malheureusement dans une absence de représentation télévisuelle pour cause de grève des personnels techniques à propos de la réforme du régime d'indemnisation et du chômage, complété par le refus de Jean-Michel Ribes d'assumer la mise en scène de la soirée, ayant jugé pour sa part que le théâtre public avait été insuffisamment représenté dans la sélection.

Martine s'impliqua aussi au doublage et très bizarrement grâce au rôle muet (!) qu'elle tint aux côtés de Michel Piccoli dans «Clotilde du Nord», une pièce en un acte de Louis Calaferte à l'affiche de la Comédie de Paris, un petit théâtre de Pigalle. Elle fut ainsi, entre autres, la voix française de Maria Schell pour «Gervaise» (1955), puis celle de Julie Andrews pour «La mélodie du bonheur» (1965), d'Audrey Hepburn à moult reprises, de Natalie Wood, Monica Vitti, Joanne Woodward et Elizabeth Montgomery, l'adorable SamanthaElizabeth Montgomery au nez frémissant de malice pour la série culte télévisée de «Ma sorcière bien aimée».

Récemment divorcée de Maurice Cazeneuve et accompagnant son amie Renée Passeur à la septième édition du Festival de Cannes, elle rencontra Michel de RéMichel de Ré dont elle tomba immédiatement amoureuse. Ils vécurent vingt-cinq années de passion discrète et de bonheurs partagés jusqu'à l'échéance de cette longue maladie qui, en mars 1979, emporta le talentueux comédien-metteur en scène. Elle interpréta d'ailleurs plusieurs pièces sous sa direction : «La Tour Eiffel qui tue» de Guillaume Hannoteau, «La Reine mère» de Pierre Devaux, «La bande à Bonnot» de Boris Vian, toutes trois au Théâtre du Quartier Latin; «Clotilde du Nord» déjà citée plus haut, «Le secret» d'André de Richaud et «Les aveux les plus doux» de Georges Arnaud à la Comédie de Paris, ainsi qu'aux Festivals d'Angers et de Vaison-la-Romaine.

Elle apparut aussi à ses côtés dans l'un des feuilletons TV dont il fut le héros, «Le commandant X (Le dossier de Saint-Mathieu)» (1964). Enfin, elle l'accompagna en Avignon lorsqu'il rejoignit le T.N.P. pour lequel il joua «Nicomède», cette œuvre brillante aux multiples allusions politiques due à notre grand Corneille.

Reconnaissance de cinéphile…

Martine SarceyMartine Sarcey

Fidèle à ses amis, à ses amies déjà citées auxquelles il convient d'ajouter Nadine AlariNadine Alari, sa complice et confidente, elle le fut aussi aux lieux et si elle garda un certain temps une maison de campagne dans le Perche, elle habita de longues années dans le premier arrondissement de Paris, avant d'en passer trente-deux autres dans le deuxième… à quelques pas de la Comédie Française, l'un des rares endroits de la capitale où l'on ne lui permit pas d'exprimer son talent…

Ces dernières années, son ultime demeure fut celle dans le 11ème arrondissement. Rive droite, toujours.

En 2007, la ville de Puget-Théniers lui décerna pour l'ensemble de sa carrière le prix "Reconnaissance des cinéphiles" ceci par le biais de l'association "Souvenance de cinéphiles". Elle le méritait. Elle en fut très touchée et sensible à ce qu'une petite ville de 1.500 habitants l'honora de cette façon. Pour elle, cette sincérité valait bien plus qu'un César.

L'une de ses dernières satisfactions aura été de tourner en Charente «Les mensonges» (2010) pour France 2, un téléfilm dans lequel Mathilde, la cadette de ses petites-filles chéries, fit ses premiers pas face à la caméra de Fabrice Cazeneuve, son papa.

Martine Sarcey nous a quittés le vendredi 11 juin 2010 vers midi, victime d'un arrêt cardiaque foudroyant. Aux obsèques, sous la coupole du crématorium du Père Lachaise, l'on remarqua des visages abattus, emplis de tristesse, beaucoup venant du milieu artistique, présents pour une vraie communion d'affection et de tendresse.

Chère, très chère Martine qu'on ne peut quitter sans évoquer l'incontournable «Hôtel de la plage» (1977), en l'occurrence celui de Locquirec dans le Finistère, cette comédie estivale, rafraîchissante et sans prétention où se font et se défont les amours de vacances et où elle avait fort à faire face à Bernard Soufflet, ce jeune puceau non dénué de constance et d'ardeur. Superbe, très belle, et même plus… joliment habillée d'une robe bleu roi, elle apparaissait ainsi dans la toute dernière séquence juste avant le générique de fin, alors que s'égrenait lentement la doucereuse mélodie de Mort Schuman : "Un été de porcelaine, un cœur pour la première fois qui chante et se déchaîne…"

Inoubliable Martine, vous aviez pris beaucoup de plaisir à faire ce film et quant à nous, sachez-le, nous avons pris beaucoup de plaisir à garder secrètement et précieusement ce délicieux souvenir dans un coin de notre mémoire…

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

Il nous plaît de vous faire part de l'un de ses messages lors de son adhésion à cette présente biographie qui souligne sa très grande humilité :

"Merci de tout ce mal que vous vous êtes donné pour moi. Merci de votre indulgence, de vos marques d'amitié… vous me feriez presque croire que je suis "quelqu'un" ! (je crois, alors entendre ma grand-mère : 'ne te rends pas intéressante, ma petite fille', qui, chaque fois que j'aurais failli “m'en croire”, me remettait sur les rails…)."

Martine Sarcey
"Allo ! Yvan ?"
Yvan Foucart (juillet 2010
Ed.7.2.1 : 12-1-2016