Jean-Pierre AUMONT (1911 / 2001)

"… L'éternel jeune premier à la désinvolture élégante" (Jacques Chancel)…

"… L'éternel jeune premier à la désinvolture élégante" (Jacques Chancel)… Jean-Pierre Aumont

Ce 5 janvier 2011, Jean-Pierre Aumont aurait eu 100 ans !

C'est vrai qu'il a longtemps dégagé une extraordinaire impression de jeunesse et une image de séducteur, tant en Europe qu'aux Etats-Unis. Avec cet avantage que les Américains ont toujours apprécié l'accent étranger, le charme, l'allant et le côté raffiné accordés aux Français.

Il fut le “french lover” parfait et adulé de l'âge d'or hollywoodien.

Il ne fut pas que cela…

Yvan Foucart

Une vocation précoce…

Jean-Pierre AumontJean-Pierre Aumont, à 1 an !

Jean-Pierre Aumont naît au n° 5 de la rue de Chantilly à Paris, fils aîné d'Alex Salomons et de Suzanne Cahen, des parents dont il ne cessa jamais de louer la gentillesse. Son cadet de neuf ans deviendra le futur réalisateur François Villiers. Bien vite, il se révèle être un écolier difficile, dissipé et volontiers farceur, au grand désarroi de ses parents et de ses maîtres.

Son oncle, Georges Berr, fut un grand comédien, professeur au Français et coauteur, avec Louis Verneuil, de plusieurs pièces. Faut-il croire à l'atavisme ? Toujours est-il que l'enfant découvre le théâtre dès sa dixième année grâce à sa grand-mère qui l'emmène régulièrement aux matinées classiques de la Comédie Française. Lors d'une représentation d'«Andromaque» interprété par De Max, il ressent une vocation et décrète définitivement qu'il sera comédien. Sous la menace, il “engage” son petit frère, peu concerné et manquant d'enthousiasme, comme répétiteur pour lui donner la réplique dans les tragédies de Racine et de Molière !

Plus sérieusement, il prend d'assaut pratiquement tous les cours d'art dramatique de la capitale, des leçons de diction chez Eugène Larcher en passant par l'incontournable René Simon ainsi que la prosodie défendue par Renée Du Minil. Chez cette ex-sociétaire de la Comédie Française, il fait connaissance d'une charmante élève, arrivée la veille du Conservatoire d'art dramatique de Dijon avec une plume verte dans son chignon. Pour peu de temps encore, elle s'appelle Edwige Cunati, avant de se faire connaître sous le pseudonyme d'Edwige FeuillèreEdwige Feuillère.

Pour consolider son précieux acquis, sans avoir l'âge requis, il s'inscrit comme auditeur au Conservatoire, ce qui l'autorise à donner quelques répliques. Sa seule prouesse résidera à s'en faire exclure pour n'avoir pu refréner un fou rire lors d'une scène d'«Œdipe roi» où le grand tragédien, Albert Lambert, sort du palais en titubant, les yeux crevés dégoulinant d'hémoglobine. Qu’importe ! L' “incident” n'empêche pas Louis JouvetLouis Jouvet de le prendre sous sa protection et de l'engager dans sa troupe. Avec Janine Crispin, il crée «Le prof' d'anglais» de Régis Gignoux, une tendre histoire d’amour couvée par leurs dieux tutélaires, Valentine Tessier et Jouvet, son mentor qu'il révère.

Un (très) jeune premier…

Jean-Pierre AumontJean-Pierre Aumont et Marthe Régnier

La carrière de Jean-Pierre est lancée. Les années trente seront celles de tous les bonheurs.

Au théâtre qu'il a toujours privilégié, Jouvet, sur les recommandations de Jean Cocteau, lui confie le rôle d'Œdipe pour la création de «La machine infernale» (1934) aux côtés de Marthe Régnier, ardente et incestueuse Jocaste. Il y cueille ses premiers lauriers.

Suit «Sérénade à trois» de Noël Coward (1934), dont l’héroïne de cet éternel triangle amoureux est Blanche Montel, récemment divorcée de Henri Decoin. Elle devient sa compagne à la ville (mais jamais son épouse). Ensemble, ils seront à nouveau partenaires pour «Le veilleur de nuit» de Sacha Guitry (1936) et «Famille» de Denys Amiel (1938).

Henry Bernstein, le célèbre auteur et directeur de théâtre reconnu volontiers tyrannique, le prend en amitié et lui propose sa dernière pièce, «Le Cœur», aux côtés de Claude Dauphin. Une rencontre capitale qui sera à jamais le ciment d'une indéfectible amitié. Par la suite, il crée «L'amant de paille» de Marc-Gilbert Sauvajon (1939) avec Meg Lemonnier, rôle qu'il reprendra dans la version filmée par Gilles Grangier (1950).

Jean-Pierre de la Lune…

Jean-Pierre Aumont«Jean de la Lune» (1931)

Simultanément, le cinéma l'appelle. Trois films sont à mettre en évidence car ils sont devenus des richesses de Cinémathèque. Le premier dû à Marc Allégret qui, faute d'obtenir Johnny Weissmuller, lui offre le rôle du jeune maître-nageur de «Lac aux Dames» (1934) aux côtés de la féline Simone Simon et de la toute aussi ravissante Rosine Deréan. Il s'affirmera très à l’aise auprès de Michel Simon, père de celle-ci et en passe de devenir l'un de nos plus grands monstres sacrés. A peine découvre-t-on, presque tapie dans l’ombre, Léa Gourdji, une jeune script-girl, qui deviendra ministre de la Culture sous le nom plus adapté de Françoise Giroud. Quant au film, tiré d'un roman de Vicki Baum, il connaît un tel succès que le couple formé avec Simone se reconstitue immédiatement pour «Les yeux noirs» et «Les beaux jours» (1935) .

Dès lors, Jean-Pierre n'arrête plus de tourner. De cette heureuse décennie émergent encore les deux magnifiques réussites que sont le «Drôle de drame» (1937) à l'affiche prestigieuse où il interprète Billy, le laitier poétique et féru de criminologie, habillé d'une chemise rayée, d'un tablier de satin et surmonté d'un curieux haut-de-forme d’époque; et bien entendu l’ «Hôtel du Nord» de Carné (1938) avec ses “atmosphères” à la Jeanson dans lequel il tient le rôle de l'amant pusillanime et désespéré d'Annabella. Ce rôle confirme une fois pour toutes son talent… et son pouvoir de séduction.

Citons encore : «Maria Chapdelaine» (1934) , d'après le roman de Louis Hémon, tourné au Québec avec Madeleine Renaud et Jean Gabin, solide trappeur et rival intraitable; «L'équipage» (1935) dû à l'écriture de Joseph Kessel, dans lequel Anatol Litvak lui confie le rôle du jeune aspirant aviateur tombant amoureux - sans le savoir - de l'épouse (à nouveau Annabella) de son lieutenant (Charles Vanel); «Tarass Boulba» (1936) où, jeune cosaque impétueux, il foule les plaines hongroises débordant de passion pour une bien séduisante comtesse polonaise composée par Danielle Darrieux; «Chéri-Bibi» (1937) , héros inquiétant de Gaston Leroux, où on s'apitoie sur un forçat au crâne rasé (en réalité une postiche car chaque soir il joue au Théâtre Saint-Georges) et injustement condamné; «S.O.S. Sahara» (1938), une production de la UFA tournée en extérieurs dans les sables de Touggourt où, jeune radio à la Compagnie Transsaharienne, il retrouve Charles Vanel et découvre Marta Labarr, jeune première à la carrière prometteuse, mais à laquelle elle mettra rapidement fin pour devenir Madame Guy des Cars; et enfin «Le déserteur» (1939) de Léonide Moguy dont le titre jugé défaitiste par le gouvernement Daladier se transforma en «Je t'attendrai» dès l'entrée en guerre.

Heureuse époque où l'on ne croit pas totalement à la guerre. Les collégiennes sont en pamoison, se passent les articles de "Ciné-Miroir" et de "Cinémonde" et s'échangent par la suite les photos d'Harcourt et de Sam Levin, devenus aujourd'hui des trésors jalousement convoités et protégés.

la femme aux épaules de velours…

Jean-Pierre AumontJean-Pierre Aumont et Maria Montez

L'invasion allemande propulse Jean-Pierre Aumont en Amérique, grâce à un visa de complaisance obtenu d'un diplomate du Honduras. Dès son arrivée à New York (1941), il part en tournée avec «Rose Burke», une pièce de Bernstein. Sa doublure est un grand échalas très maigre qui s'ennuie fermement dans son coin alors que Jean-Pierre fait preuve d’une très bonne santé. Tout arrive à qui sait attendre : quelques années plus tard, Grégory Peck "se vengera" en séduisant et abandonnant une toute jeune et frêle jeune fille, Marisa Pavan, enceinte pour les besoins de «L'homme au complet gris» (1956).

Louis B. Mayer, le puissant magnat de cet âge d'or du cinéma et de la Metro-Goldwyn-Mayer en particulier, repère Jean-Pierre, l'estime et l'engage pour l'immuable contrat de sept ans et le tournage de «Assignment in Britanny» (1943). Robert Taylor, pressenti pour en être la tête d'affiche, mais recruté par l'armée, se voit contraint de céder son rôle à Jean-Pierre. Celui-ci enchaîne avec «La croix de Lorraine» (1943) , film de propagande pour lequel son partenaire et ami Gene Kelly renonce provisoirement à ses claquettes en tenant le rôle d'un prisonnier français dans un stalag allemand. Comme un bonheur n'arrive jamais seul, Hedy Lamarr, l'ensorcelante beauté autrichienne, dernière recrue de la M.G.M., tombe follement amoureuse de l'acteur français; la liaison semble sérieuse jusqu'à la rencontre de Jean-Pierre avec Maria Montez, la “money maker” n°1 de la compagnie concurrente. Un coup de foudre réciproque secoue le hall du Beverley Wilshire, l'un des plus célèbres et luxueux hôtel d'Hollywood. Les éclairs fusionnent officiellement à Beverly Hills, le 13 juillet 1943.

Trois mois plus tard, alors que rien ne l'oblige à quitter la bienfaisante quiétude du paradis californien, les piscines chlorées et les pelouses à la chlorophylle, Jean-Pierre Aumont s'engage dans les Forces Françaises Libres et va rejoindre, en Tunisie, la 1ère D.F.L. commandée par le Général Diego Brosset dont il devient l'aide de camp. Loin des plateaux de cinéma, le lieutenant Aumont participe aux campagnes d'Afrique du Nord et d'Italie, au débarquement en Provence (il se faufilera parmi les premières vagues d'assaut sur les plages de Pardigon à Cavalaire et sera le premier Français à entrer dans Cogolin), à la libération de Toulon, de Marseille, à la bataille des Vosges. C’est précisément sur cette terre non loin de Belfort que le Général Brosset se tue en dérapant au volant de sa jeep sur le pont de la Rahin et en tombant dans un torrent gonflé par les pluies. Son passager, Jean-Pierre, réussit à en sortir vivant. Blessé deux fois, entre autre par un éclat d'obus au genou, il recevra la Croix de Guerre et la Légion d'Honneur.

"Tina, ma fille"

Jean-Pierre AumontJean-Pierre et Tina Aumont

Le conflit terminé, Jean-Pierre Aumont regagne Hollywood et Maria lui donne une fille, Maria Cristine dite Tina.

Loué à la United Artists par la M.G.M., il se voit offrir le premier rôle masculin de «L’Atlantide» auprès de Maria Montez, superbe et sensuelle Antinéa. Cette adaptation édulcorée du roman de Pierre Benoît, bien éloignée de celle de G.W. Pabst, n'en rencontre pas moins un succès commercial dû à l’unique plaisir des fans pressés de retrouver le couple enfin réuni à l'écran. Dès lors, la carrière tant cinématographique que théâtrale du mari se partagera entre les deux continents.

Jean-Pierre écrit sa première pièce, «L'empereur de Chine» (1947), qu'il interprète avec Yolande Laffon et Nadine Alari. Une première pièce est toujours de nature à inquiéter les directeurs. Cependant, Marcel Herrand, l'un des plus exigeants, des plus pointilleux accepte de la monter et de la mettre en scène. Traduite en anglais, le titre en devient curieusement «My name is Aquilon» dont la signification lui reste à jamais incompréhensible. Ce qui ne l'empêche pas de jouer pour le public new-yorkais avec Lilli Palmer qui trouve là son premier succès théâtral aux U.S.A.

Mais, le 7 septembre 1951, c’est le drame. Maria Montez succombe dans sa baignoire à une crise cardiaque consécutive à un bain trop chaud. Le domicile du drame, à Suresnes, lieu de tant d'heures heureuses, sera rasé plus tard pour faire place à un établissement scolaire.

Elle s'en souvient très bien…

Jean-Pierre AumontMarisa Pavan et Jean-Pierre Aumont

Trois années s’écoulent… Jean-Pierre Aumont rencontre Marisa Pavan accompagnée de sa sœur jumelle, Anna-Maria Pierangeli, venues le saluer dans sa loge du Théâtre de la Comédie-Caumartin où il joue «Les pavés du ciel» d'Albert Husson (1954). Grave, timide, lumineuse, elle réveille en son esprit une réplique de Giraudoux : "Cette gaieté, cette gravité, qui sur les autres sont aussi étrangères que des vêtements, elles sont ta nudité, ton cœur.". Vingt et une années les séparent, mais qu’importe. La rencontre débouche sur un mariage heureux, et même sur deux : le premier à Santa Barbara, le second à San Clemente, par fidélité à la Californie. Entre temps, un bref et inutile divorce, qui permet au moins une double preuve d’amour, couronnée par la naissance de deux garçons, Jean-Claude et Patrick.

A Broadway d'abord, en tournée enfin, avec Vivien Leigh puis Eva Gabor, Jean-Pierre aborde la comédie musicale grâce à «Tovaritch» de Jacques Deval (1963). Jean-Pierre Aumont chanteur, voilà un aspect de son talent méconnu en Europe. Fort d'un succès probant, il entreprend, avec Marisa, plusieurs tours de chant à travers les Etats-Unis. A leur répertoire, on relève «Je m'en souviens très bien», morceau extrait de «Gigi» qu'il interprète façon Maurice Chevalier, le créateur de l'oeuvre. Les critiques se montrant laudatifs, la pièce de Colette est reprise en tournée, puis sous forme de comédie musicale à Londres (1985-86). Toujours avec Marisa, citons également «Carnival» (1969) et, pour Jean-Pierre seul, «South Pacific» de Rodgers et Hammerstein (1968) ainsi que «Jacques Brel is alive and well and living in Paris» (1970).

De sa carrière théâtrale, Jean-Pierre Aumont se plaisait à rappeler la direction généreuse de Jean Renoir pour la superbe et unique représentation de «Jules César» (1954) dans le cadre prestigieux des arènes d'Arles à l'occasion du deuxième millénaire de la ville. Elle reste l'un de ses meilleurs souvenirs professionnels, sans aucun doute le plus intense. Par contre, l'un de ses plus grands regrets sera de ne pas avoir pu revêtir les habits d'Arnolphe ou du Roi Lear.

Parmi plus de 40 pièces, relevons : «Amphytrion 38» de Jean Giraudoux (1957) qui aurait été heureux de reconnaître son Jupiter créé trente ans plus tôt par Pierre Renoir; «Camino Real» (1970-1971) pour répondre aux obsessions souvent troubles et fiévreuses de Tennessee Williams, à New York ainsi qu'en tournée, en Casanova poétique et désinvolte auprès d'un partenaire inattendu en la personne d'Al Pacino; «Des journées entières dans les arbres» de Marguerite Duras (1976) avec Madeleine Renaud pour laquelle il n'a que tendresse et admiration; «Les amants terribles» (1974) et «La maison du lac» (1988), pièces appuyées par une mise en scène stylée de son ami Raymond Gérôme avec, comme partenaire, la fidèle et infatigable Danielle Darrieux; «Coup de soleil» (1982-1983), un marivaudage moderne aux dialogues piquants bien amenés par la trépidante Jacqueline Maillan, etc.

Beaucoup de charme et de… Grace !

Jean-Pierre Aumont«Allons z'enfants» (1980)

Jean-Pierre Aumont ne néglige par pour autant le septième art. «Hans le marin» (1948), dirigé par son frère François, relève d'une affaire de famille puisqu'ils y côtoient Maria Montez et leur beau-frère, le journaliste Jean RoyJean Roy.

De ses nombreuses prestations, mentionnons : le pilote automobile, amant d’Alida Valli dans «Dernier rendez-vous» (1951) pour lequel les producteurs Dino De Laurentiis et Carlo Ponti lui réservent dès le premier jour une scène d’amour frénétique et réaliste avec la belle héroïne; le jeune professeur d'histoire de «Koenigsmark» (1952), sombrant dans les bras tout aussi accueillant de la Grande-Duchesse / Silvana Pampanini; le prestidigitateur de «Lili» (1953), une comédie qui connut un immense succès aux Etats-Unis, délicieusement enrubannée d’une chanson qui fit le tour du monde; l’indélicat Cardinal de Rohan, compromis dans la célèbre affaire du collier imagée par Sacha Guitry dans «Si Versailles m’était conté» (1953); le grand couturier au seuil de la faillite, mais parfaitement secondé par son assistante Giselle Pascal dans «Mademoiselle de Paris» (1955) ; le professeur de français et ancien flirt de Jean Simmons dans «L'impudique» (1956) ; le pilote d'un coucou desservant l'archipel hawaïen dans «Le diable à quatre heures» (1961) auprès de deux pointures dominantes, Spencer Tracy et Frank Sinatra; l'aristocrate impuissant, mari trompé et prisonnier de sa demeure ancestrale dans «Un château en enfer» (1969) avec Burt Lancaster en major US, borgne et violent; le vieux comédien équivoque de «La nuit américaine» (1973), véritable ode au septième art et l’un des meilleurs Truffaut; l'amant éconduit de Diana Ross dans «Mahogany» (1975) , etc.

D'une bonne centaine de films, dont beaucoup restent sans prétention et ne sont richesses que pour quelques archéologues du celluloïd, il n'en reniera aucun. Ils sont tout simplement le reflet d’une époque où le cinéma s’était donné pour simple mission de distraire le public. Dénué de toute prétention, Jean-Pierre considérait, à quelques exceptions près, sa filmographie comme une récréation bienvenue lui permettant de privilégier le théâtre de la souche que lui avait inoculée Louis Jouvet.

A son actif, ajoutons de nombreuses apparitions pour le petit écran. Dès 1950 aux Etats-Unis, il participait à «The Way of an Eagle», l'évocation de la vie d'un célèbre ornithologue très connu outre-Atlantique. Mis à part les moineaux, les rouges-gorges et autres passereaux, il eut comme partenaire une jeune et jolie débutante, blonde, un peu myope, à la beauté froide, distante, qui se fit rapidement connaître sous le nom de Grace Kelly. En 1955, ils se retrouvèrent au Festival de Cannes, Grace devenue entre-temps une grande vedette avait traversé l'Atlantique pour la présentation de son dernier film, «The Country Girl». Les médias parlèrent alors davantage de leur "romance"… que de l’Oscar remporté par l'actrice. Lui, en parfait gentleman qu'il n'a jamais cessé d'être, dira toujours qu'ils furent seulement les meilleurs amis du monde.

«Le soleil et les ombres»

Jean-Pierre AumontSeptembre 1984, dans le cadre de la Nuit du cinéma,
Bruxelles, reconnaissante, l’honore en lui décernant
un prix saluant sa carrière, son talent et son affabilité,
récompense remise par Nicole Courcel

En mars 1991, lors de la seizième Nuit des Césars au Théâtre des Champs-Elysées, l'Académie décerne un César d'Honneur destiné à récompenser l'ensemble de la carrière de Jean-Pierre Aumont. Le récipiendaire ne peut s'empêcher de constater, avec une certaine malice, qu'"…il [est] très touché qu'on ait surtout songé à rendre hommage à son étonnante longévité !".

Sont-ils nombreux les comédiens à se prévaloir de semblable itinéraire ? Outre celles de ses partenaires et de ses metteurs en scène, sa magnifique carrière s'enrichit de rencontres de personnalités aussi brillantes que Colette, Cocteau, André Gide, Greta Garbo, Marlène Dietrich, Laurence Olivier, Orson Welles, Noël Coward, Tennessee Williams, Irving Shaw, Joseph Kessel, Jean Mermoz, Antoine de Saint-Exupéry, Paul-Émile Victor, Arthur Rubinstein, la famille Kennedy, Ronald et Nancy Reagan,… Il n'avait que des amis, alors que certains journalistes en mal de copies parlaient de rivalité avec Jean Marais. Quelle absurdité ! Que de billevesées ! Ils étaient les meilleurs amis du monde !

En 2008, la mairie du 18ème arrondissement de Paris apposa une plaque souvenir à l'entrée de l'immeuble qu'il habita pendant plus de vingt ans à Montmartre, dans cette allée des Brouillards toujours hantée par le fantôme de Gérard de Nerval, ce poète romantique et mystérieux dont la raison sombra dans la démence.

Officier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre national du mérite, commandeur des Arts et des Lettres, Jean-Pierre Aumont fut aussi l'auteur de plusieurs pièces de théâtre, de deux livres de souvenirs, de recueils de nouvelles, etc. Il était supérieurement intelligent et cultivé. Son dernier livre de souvenirs et de pensées, «Encore une minute», reste inédit mais quelques rares amis eurent le bonheur d’en lire les lignes et peuvent confirmer l'indéniable atticisme de son écriture. Gentil farceur, souscrivant pleinement aux conseils d'André Gide, il aimait, lors de ses évocations le plus souvent décrites sur le mode humoristique, enjoliver les choses, les exagérer, "… afin de conserver au récit les couleurs de la vie".

Que retenir de lui ? Qu’il fut un comédien éminemment attachant, incapable d'utiliser un langage discourtois. Qu’il avait cette façon, reconnaissable entre toutes, de marcher en lançant les pieds. Qu’il avait surtout ce sourire franc et irrésistible, cet œil rieur, malicieux et sérieux tout à la fois, cette gentillesse exquise, ce regard curieux et passionné posé sur les choses et les gens. Enfin, qu'il possédait cette richesse devenue rare qu’ignorent trop de jeunes comédiens actuels : le total respect du public devant lequel on est bien que si l’on reste humble.

Il y était arrivé.

Pleinement.

Documents…

Sources : Ses livres, mais aussi plus de quarante années d'amitiés partagées, de rencontres à Montmartre, à Gassin, à Bruxelles et de propos recueillis, complétés par ceux de Marisa. Pour le reste, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont nous n'avons pas toujours gardé trace de l'origine.

Micheline Presle

Citation :

Micheline Presle fut non seulement sa partenaire au théâtre et à la télévision, mais aussi une amie chère. C'est avec sa gentillesse habituelle qu'elle nous fait part spontanément du premier trait qui lui vient à l'esprit dès que l'on évoque Jean-Pierre…

"Texte"

Yvan Foucart (décembre)
Ed.7.2.1 : 14-1-2016