Anne VERNON (1924)

"… a touch of elegance"

Anne Vernon

Cela fait bientôt quarante ans qu’Anne Vernon a quitté la scène, sans aucun regret et sans qu’elle ait pu nous faire oublier son délicat visage, sa pétulance et sa joie de vivre.

Impossible d’oublier celle qui fut la craquante jeune première de «Edouard et Caroline» ni la maman vigilante de Catherine Deneuve sous de multicolores et mélancoliques «Parapluies de Cherbourg»

Yvan Foucart

Un avenir qui se dessine…

Anne VernonAnne Vernon

Anne Vernon est née Edith Antoinette Alexandrine Vignaud à Saint-Denis, le 9 janvier 1924, dans une banlieue parisienne de la classe ouvrière encore toute imprégnée de Jaurès. Georges, son papa, est en voie d’être promu cadre supérieur tandis que Raymonde, sa maman, est couturière. Anne vient rejoindre Georgia, sa sœur aînée de trois ans et demi.

Elle a quatorze ans et suit les cours du Lycée Lamartine dans le 9ème arrondissement de Paris lorsque papa accède à un meilleur statut social qui permet à la petite famille d'emménager à Enghien-les-Bains.

Convaincue de ses réelles dispositions pour le stylisme, l'adolescente souhaite s’inscrire à l’Ecole des Arts Appliqués à l’Industrie de la rue Duperré, aujourd'hui transférée dans le troisième arrondissement. Papa et maman approuvent cette ambition.

Edith fête ses 16 ans sous l 'Occupation. Indépendante, elle s'installe à Paris, louant avec une amie un petit appartement, place du Tertre. Elle fréquente les artistes de Saint-Germain-des-Prés et progresse dans le dessin publicitaire et les croquis de robes d'enfants. Son beau-frère la fait entrer chez le célèbre couturier Marcel RochasMarcel Rochas. Est-ce un examen de passage ? Toujours est-il qu'elle lui présente un projet de flacon pour son nouveau parfum, "Echec". Pour elle, ce n'en est pas un !

Rochas l'apprécie; ayant créé un département cinéma, il y affecte Edith. Celle-ci rencontre Madeleine SologneMadeleine Sologne à l'occasion de l'essayage des costumes de «L'éternel retour». Le producteur du film, André PaulvéAndré Paulvé lui propose de faire un bout d'essai pour lequel Marcel Achard, plutôt amusé, lui donne la réplique… et devient son parrain. Elle fait alors la connaissance de Jean Cocteau qui l'encourage et l'incite à s'inscrire aux cours d’art dramatique de Tania BalachovaTania Balachova, laquelle se débat avec la création de «Huis Clos» de Sartre au Théâtre du Vieux-Colombier. En manque de doublure pour sa pièce, le metteur en scène Louis Ducreux propose à notre dessinatrice de faire un premier pas vers le théâtre. Apeurée, Edith hésite mais, convaincue de la bonne santé de Gaby SylviaGaby Sylvia, la titulaire, finit par accepter. Malheur ! Gaby tombe malade ! Edith doit mémoriser un texte qu’elle avait pris quelque peu à la légère. Elle le déclamera quatre mois durant.

Tournée générale…

Anne VernonAnne Vernon

Peu après, le Vieux-Colombier crée la pièce d’André Roussin, «Jean-Baptiste, le mal aimé» (1944), dont le rôle principal est à nouveau dévolu à Gaby Sylvia… qui rechute ! Roussin ne voit qu’une seule remplaçante pour reprendre le flambeau. Edith se révèlera une parfaite Armande Béjart face à un André Roussin revêtu des habits de Molière.

Fernand Ledoux, alors à la Comédie Française, invite la jeune comédienne à rejoindre sa troupe pour une tournée d’un an en Amérique du Sud (1946). Au programme s'affichent les scènes les plus francophiles du continent : São Paulo, Buenos Aires, Santiago du Chili…. Edith rejoint Elina LabourdetteElina Labourdette, la seconde jeune première, avec laquelle elle sympathise, pour défendre les quatorze spectacles inscrits au répertoire !

Jean Anouilh l'engage bientôt pour la création de «L'invitation au château», l'une de ses pièces dites “brillantes”. Lancée, Edith ne fréquentera désormais aucun cours d’art dramatique, se soumettant par avance à ce qui deviendra avec le temps une conviction bien arrêtée : "On n'apprend pas à jouer la comédie, c’est la vie qui vous apprend à la jouer".

Pierre de Hérain, beau-fils du Maréchal Pétain, engage Edith pour un petit rôle dans «Le mannequin assassiné» (1947), lui offrant sa véritable rencontre avec les studios de cinéma, en l'occurrence ceux de la Gaumont. Certes, il y eut «Falbalas» dès 1944, mais il ne s'agissait guère plus que d'une gentille apparition plus ou moins professionnelle dans les salons mêmes de Rochas. A Becker qui avait proposé un petit rôle, elle avait rétorqué, un tantinet orgueilleuse : "Non ! un grand rôle !". Peu rancunier, le maître saura s'en souvenir…

Le temps des amours…

Anne VernonAnne Vernon, 'a touch of elegance'

Dès lors, Edith pratique l'alternance théâtre - cinéma. Le metteur en scène britannique Donald B. Wilson l’engage pour un film qu’il se prépare à tourner aux studios de Pinewood. «Warning to Wantons» (1948) ne traversera jamais la Manche et personne chez nous ne put découvrir le petit monstre qu'elle y incarna. Première à avoir utilisé la technique télévisuelle "Independent Frame" sur un plateau de cinéma, l'oeuvre se révéla un sévère flop financier. Fait important : Edith Vignaud étant vraiment trop difficile à prononcer dans la langue de Shakespeare, notre actrice devient définitivement Anne Vernon, un choix effectué à partir des réponses obtenues au concours organisé à cet effet.

A son terme, la filmographie de notre vedette comportera 40 titres. Très sollicitée, elle aura tourné en France, en Angleterre, en Italie, aux Etats-Unis, en Allemagne, en Autriche et en Espagne.

Après son film anglais, Emile-Edwin Reinert lui offre le premier rôle féminin de «Ainsi finit la nuit» (1949), pour lequel "L’Ecran français" la sacre grande révélation de l'année. Elle y incarne l'épouse d’un procureur (Henri Guisol) succombant à une aventure amoureuse avec l’un de ses anciens camarades de collège (Claude Dauphin), une passion qui se veut sans lendemain. Ce ne fut pas le cas hors des plateaux de Boulogne-Billancourt, de tendres sentiments rapprochant les deux partenaires. Anne l'avouera sans dissimulation : "Dès le premier regard de cet homme, telle une midinette, je tombai immédiatement amoureuse". La jeune femme espère le mariage, mais Claude, officiellement uni à Rosine Deréan, rechigne à faire de la peine à une femme encore marquée par son internement au camp de Ravensbrück.

Anne rencontre peu après Robert Badinter, alors jeune avocat, futur garde des Sceaux et ministre de la Justice durant le premier septennat de François Mitterrand, à ce titre père de l’abolition de la peine de mort en France. Ils se marient le 31 octobre 1957 à la mairie du septième arrondissement de Paris. Leur divorce sera prononcé huit ans plus tard, ce qui ne les empêchera pas de rester les meilleurs amis du monde.

Caroline et Françoise

Anne VernonAnne Vernon (1953)

Toujours avec Reinert, Anne Vernon tourne un sketch de «L'inconnue des cinq cités» (1949), autant de capitales dont elle illustre l'étape parisienne.

En 1950, après que Ralph Habib l'eût dirigée dans «Rue des saussaies», une intrigue policière où séduction et espionnage rivalisent, elle aborde enfin les choses sérieuses avec «Edouard et Caroline» (1950). Sur un scénario conjointement écrit par Jacques Becker et Annette Wademant, Anne Vernon et Daniel Gélin s'impliquent à cœur joie dans de savoureuses péripéties sur fond de scènes de ménages suivies de tendres réconciliations. Deux ans plus tard, l'actrice retrouve son réalisateur pour «Rue de l’Estrapade» (1953), petite voie du Quartier Latin près du Panthéon, où, épouse trompée du très séduisant Louis Jourdan, elle résiste vaillamment aux avances du même Daniel Gélin, jeune musicien bohême.

Désormais reconnue et plébiscitée par le public, elle enchaîne à Londres avec «Cinq heures de terreur» (1952) où elle campe l’épouse d’un ingénieur américain personnifié par Glenn Ford. De retour à Paris, elle entame avec François Périer, en tant que «Jeunes mariés» (1953), un voyage de noces plutôt mouvementé. Nouvelle traversée du Channel pour jouer à «La loterie de l'amour» (1953), avec David Niven. Elle y gagnera également la découverte d’agréables extérieurs autour du lac de Côme et l'acquisition de l’un de ses meilleurs souvenirs.

«Bel ami» (1954), librement adapté de la nouvelle de Guy de Maupassant, en fait l’une des victimes de l’impudent Jean Danet, titulaire du rôle titre. Citons encore : «L'affaire des poisons» (1955) où elle incarne la suivante, innocente et manipulée, de la Marquise de Montespan (Danielle Darrieux); «La belle des belles» (1955) dont elle est la seule Française au générique et qui retrace l'histoire romancée de la cantatrice italienne Lina Cavalieri sous les traits avantageux de Gina Lollobrigida; «Le long des trottoirs» (1956) où, assistante sociale, elle s'efforce d’arracher Danik Patisson à la prostitution, composition qui lui vaut une récompense au Festival de Vichy; «Les lavandières du Portugal» (1957), agréable divertissement tourné comme il se doit dans la péninsule.

Sa performance dans «Le général Della Rovere» (1959), Lion d’Or à la Mostra de Venise, où, dans un rôle court, elle implore l'aide du superbe faussaire Vittorio De Sica, lui vaut les éloges de François Truffaut et de Jean-Luc Godard à la fois !

Demy mesures…

Anne VernonAnne Vernon (1964)

En 1963 s'ouvrent enfin «Les parapluies de Cherbourg». Jacques Demy, qui l'a remarquée et appréciée dans les films de Becker, propose à Anne Vernon le rôle chantant (doublée par Christiane Legrand, soeur de Michel) de la propriétaire du magasin de parapluies qu'elle tient avec sa fille, Catherine Deneuve. Réalisateur au style élégant et précis, il fait preuve d'un art de la mise en scène porté à la perfection. Si les exploitants se montrèrent un temps réticents, ils capitulèrent lorsque le film obtint la Palme d’Or du Festival de Cannes, avant de recevoir le Prix Louis-Delluc et de rencontrer l’engouement du public.

Anne enchaîne avec «Patate» (1964) de Marcel Achard, qui lui permet de retrouver des partenaires chers à son cœur, Danielle Darrieux et Jean Marais. René Gainville, récemment devenu son deuxième époux, la dirige dans «L'homme de Mykonos» (1966) et «Le démoniaque» (1967). Ce dernier film, adapté d'un roman de James Hadley Chase par l'académicien Jean-Louis Curtis, offre à notre vedette le costume étroit de la belle-mère d'un assassin névropathe. Le célèbre auteur de la série noire dira de cette adaptation cinématographique qu'elle fut la seule de son oeuvre dont il se sentait fier.

En 1967, deux journées passées sur le plateau de «Thérèse et Isabelle» de Radley Metzger, d'après le roman de Violette Leduc, marquèrent l'ultime contribution d'Anne Vernon au septième art.

Après plusieurs contributions théâtrales remarquées («Tartuffe» de Molière, etc), elle entreprend en 1971, dans le cadre des Galas Karsenty-Herbert, une tournée en francophonie avec «Quatre pièces sur jardin», comédie alerte due à la plume composée de Barillet et Grédy; elle y reprend les quatre rôles créés à Paris par Sophie Desmarets.

Les tournées Charles Baret prennent le relais. Lorsque le rideau tombe une dernière fois sur la scène du Théâtre Montansier de Versailles, il marque aussi la fin de la carrière théâtrale de la comédienne. Son union avec René Gainville arrive également à son terme.

En 1972, une dernière apparition à la télévision pour une mini-série bien oubliée, «Pont dormant», met un point final et irrévocable à son métier de saltimbanque.

Les couleurs éphémères…

Anne VernonAnne Vernon (2010)

Désormais retirée dans le Var, désireuse de goûter à des joies plus tangibles, Edith Vignaud est revenue vers ce que sa jeunesse lui a révélé et qui restera à tout jamais sa grande passion : la peinture… sa peinture. Qu’elle soit primitive ou classique, peu importe, même si elle apprécie beaucoup les oeuvres de Breughel. Jean-Marie Drot, réalisateur et producteur à la télévision, est l'un des premiers à l'encourager à exposer, ce qu'elle fait avec succès à Paris, à Saint-Tropez, à New York ou ailleurs en signant ses œuvres de 3 lettres mystérieuses, FMR ( à lire phonétiquement).

En 1988, elle s'est remariée avec Jean-Pierre Prouteau, secrétaire d’état à la Petite et Moyenne Industrie sous le septennat de Valéry Giscard d’Estaing, son compagnon depuis quelques années. Dix-sept années de bonheur s'envolèrent avec la disparition de celui-ci, survenue à l'automne 1998.

Le métier artistique lui a occasionné de merveilleuses rencontres, permis de riches échanges; le cinéma lui a donné l'opportunité d’apprécier la personnalité et l'intelligence de grands créateurs, comme Jacques Becker ou Roberto Rossellini, pour lesquels elle avoue toujours une totale admiration.

Si, n'ayant jamais brûlé du “feu sacré“, elle déclare n'avoir rien fait pour réussir au cinéma, sa certitude est faite de ne pouvoir se passer de la peinture. Son éloignement des scènes et des plateaux ne lui cause aucun souci, même si elle s'étonne et se réjouit de l'intérêt qu'elle suscite auprès des cinéphiles et dont le volume du courrier qu’elle continue à recevoir lui donne une bonne mesure.

Nous avons pu nous réjouir des propos d’une Edith attentive, sereine et non dénuée de ”pep's“ sous le lapis-lazuli du beau ciel varois, son havre de tranquillité. Entourée d’amis prévenants, nous la savons heureuse en compagnie de ses quatre chiens fidèles au regard plein d'affection, Pady (offert par son amie Brigitte Bardot), Julot, Roussette et Fifi.

Anne Vernon, c'est tout simplement un professeur de charme et de courtoisie jamais pris en défaut.

Documents…

Sources : propos recueillis auprès d'Anne Vernon que nous remercions pour sa gentillesse et sa disponibilité, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Caroline chérie…

Pierre Barillet, l’auteur dramatique à succès qu’Anne Vernon eut le bonheur de servir, a bien voulu nous décrire l'actrice comme suit :

"Intelligence aiguë, rapidité d’esprit, beaucoup d’humour, tempérament profondément artiste, passionnée, courageuse, une élégance et une distinction naturelles qui font cruellement défaut à nos comédiennes aujourd’hui."

Pierre Barillet
Yvan Foucart (avril 2011)
Ed.7.2.1 : 16-1-2016