Anne VERNON (1924)

Article de Paule Marguy, paru dans le N° 147 de la revue "Mon Film" (15-6-1949)

Dans un article sur Dany Robin, nous avons déjà parlé d'Anne Vernon.

Elle était, disions-nous, la troisième roue d'un charmant attelagé à trois qui comprenait aussi Dany Robin et Catherine Fath, mais à cette époque de gaieté et d'insouciance pour ces trois jeunes filles Anne Vernon s'appelait encore Édith Vignaud…

Anne Vernon, une interview…

Anne VernonAnne Vernon
Un coup de règle sur les doigts

- Vous portez une bague fort bien ciselée, mademoiselle.

- C'est un talentueux artisan, André Col, qui en a eu l'idée pour moi. J'étais allée le trouver avec des bouts d'or en lui disant : "J'ai une fâcheuse habitude, celle de me ronger les ongles, et le voudrais me faire faire une bague assez volumineuse parce que je me rappellerais, en la regardant, que j'ai le devoir, envers ma profession, de laisser la pointe de mes doigts tranquilles."

- Il fut intéressé, naturellement ?

- Il me répondit : "Quelques coups de règles sur vos mains seraient peut-être plus efficaces !". Mais il se mit à l'ouvrage et son oeuvre est si délicate que sa vue seule m'ôte toute tentation de m'abimer les ongles.

- Pourquoi avez-vous changé de nom ?

- Parce que le prénom d'Edith est très démodé en Angleterre. Là-bas, dans les comédies, il est porté par les vieilles filles sèches et les institutrices à lorgnon. De plus, le mot Vignaud est très difficile à prononcer pour les Anglais. Alors…

- Anne Vernon est née !

- En réalité à Saint-Denis, dans la Seine ; mon père était industriel, mais très sensible aux agréments du théâtre et, dès l'âge de quatre ans et demi, il me fit faire ma première apparition sur la scène, dans un salon parisien où l'on jouait parfois la comédie, et dans un monologue intitulé : «Laure et sa poupée». Il paraît que je fis pleurer l'auditoire…

- N'empêche qu'il a tout de même exigé que vous persistiez dans vos études.

- J'ai fait mes classes jusqu'en première et, ensuite, je suis entrée aux Beaux-Arts. Puis, j'ai été engagée chez Rochas, comme modéliste.

- C'était une chance ?

- Je pense bien ! C'est là que j'ai vu Madeleine Sologne en chair et en os pour la première fois. Elle se faisait habiller pour «L'Éternel Retour».

- Et qui, encore ?

- Micheline Presle, que l'on parait pour «Falbalas».

- Et vous avez eu envie de devenir, comme elles, une fille enviée, fêtée, en vue…

- Un jour, j'ai fait la connaissance d'André Paulvé. Il m'a engagée à me faire donner des cours par Tania Balachova, qui m'a fait jouer dans «Huis clos». J'ai débuté au cinéma, dans «Le mannequin assassiné». Enfin, Donald Wilson, qui parcourait l'Europe pour trouver "sa jeune fille idéale", m'a fait l'honneur de me choisir pour le rôle de Renée dans «Warning to Wantons» (Avertissement aux coquettes) et m'a emmenée en Angleterre. Enfin, je suis revenue à Paris pour y tourner le principal rôle féminin d' «Ainsi finit la nuit», avec Claude Dauphin et Henri Guisol.

Viendra-t-il ?

- Attachez-vous beaucoup d'importance à l'amour ?

- Il est certain que, pour une femme, sa passion doit passer avant son métier, mais chaque jour l'homme donne de telles preuves d'inconstance qu'il n'est pas très prudent de se reposer sur un seul être, vulnérable par nature, et que le destin même peut nous enlever.

- Et, cependant…

- Cependant, j'aimerais beaucoup me marier. Le grand bonheur du mariage, ce doit être d'avoir des enfants de l'homme qu'on aime.

- Avoir des enfants d'un être qui nous est odieux me semble le comble de l'horreur.

- La première qualité d'un ménage, pour trouver le bonheur, c'est la même façon d'avoir de l'humour.

- Et puis ?

- Les mêmes goûts pour goûter les mêmes loisirs ,pendant les vacances, ou quand on ne travaille pas, à Paris.

- Le bonheur conjugal, pour vous, dépend-il d'une vertu ?

- Oh oui : la patience ! Et aussi la bonne humeur que je n'ai pas, avoue Anne Vernon. Mais, hélas ! ajoute-t-elle, j'ai rarement rencontré un homme réunissant tout ce que je désire de lui.

- La “coïncidence” amoureuse est la preuve d'une addition difficile à faire. N'avez-vous pas été demandée en mariage ?

- Non, j'attends encore cet événement.

- Les jeunes Anglais ne vous ont-ils pas recherchée ?

- Si, mais pas pour les choses rares ou sérieuses.

- Comment imaginez-vous votre futur mari ?

- J'aimerais assez qu'il ne soit pas comédien, qu'il ait une situation stable, une profession qui me fasse honneur ; qu'il comprenne mes lectures, qu'il puisse me faire des critiques utiles sur ma manière de jouer. Je ne suis pas attirée par un type particulier.

- Mais pour se promettre à un monsieur, il faut qu'il… qu'il vous trouble…

- Je n'ai pas de genre d'homme.

- Vous devriez épouser un peintre. Au fait, n'avez-vous pas exposé vous-même ?

- Si, à la galerie Véronèse. Vous parliez des jeunes Anglais, tout à l'heure… Je n'ai pas d'aventure sentimentale à vous narrer, mais je puis vous raconter une histoire de fantôme.

- Voyons toujours…

- Quand je suis arrivée en Angleterre, il n'y avait pas de chambre à louer dans la plupart des hôtels. Finalement, à force de recherches, je finis par découvrir un hôtelier complaisant, tout à côté du studio où l'on tournait. C'était une aubaine. "Mais", me dit-on, "la chambre qui est libre n'a pas été habitée depuis Jack Shrimpton". "Qui était ce monsieur ?" demandai-je. "Ah ! Mademoiselle, c'était un fort beau garçon, tout jeune, vingt-cinq ans, qui s'est pendu par amour…. Et, maintenant", avoua le directeur de l'établissement, "c'est le fantôme. Chaque nuit, il revient, il crie, il pleure, il appelle celle qu'il aime… Mademoiselle veut-elle toujours la chambre ?". Je m'installai dans les lieux hantés, je mis des rideaux aux fenêtres, je fis poser un tapis et de bons fauteuils.

- Jack Shrimpton vint-il, au moins, une nuit ? Lui avez-vous parlé d'amour, de son amour ?

- Non. Une fois, j'ai entendu des bruits extraordinaires, mais j'ai grondé le fantôme… et il n'est plus revenu !

Paule Marguy
Ed.8.1.1 : 16-1-2016