Isabelle COREY (1939 / 2011)

Article paru dans le N° 528 de la revue "Mon Films" (3-10-1956)

Persuadée qu'elle ne viendrait plus, je m'étais mise à lire mon journal.

Un aimable employé guettait les jeunes femmes qui entraient au bar George V, navré de me voir attendre en vain. Enfin, je vis surgir devant moi une jeune beauté : c'était Isabelle Corey…

Isabelle Corey, une interview…

Isabelle CoreyIsabelle Corey
Dans le même berceau…

- Corey c'est un pseudonyme, n'est-ce pas ?

- Je m'appelle en réalité Isabelle Cornet. Papa est ingénieur des Travaux Publics. Je suis née à Metz, mais j'avais quatre mois quand je vins à Paris.

Elle est encore essoufflée ; elle garde un air contrit et charmant.

- Vraiment, vous m'excusez d'avoir été si en retard… J'ai été retenue chez un producteur.

- C'est pardonné ! Avez-vous fait quelques études ?

- Jusqu'à mon bac. Je ne l'ai pas passé… parce que j'ai rencontré Jean-Pierre Melville.

- C'est donc par chance que vous avez fait du cinéma ?

- Tout à fait. J'étais dans la rue, il y a un an ; c'était au mois d'avril. Je flânais, loin de m'imaginer que mon destin d'actrice se dessinait. Je croisais une voiture dont le conducteur voulut freiner. Il y avait des encombrements ; elle suivit la file, je la croyais loin lorsqu'une jeune femme courut après moi : "Mademoiselle !… Mademoiselle !" Je me disais : "C'est moi que l'on appelle ? Qui est cette dame ? Je ne la connais pas !". La dame se trouva en face de moi et, me tendant une carte de visite : "Je suis la secrétaire de Jean-Pierre Melville, le metteur en scène ; il vous prie de passer au studio ; il aimerait vous faire faire un essai" .

- Que ressentiez-vous alors ?

- Rien… Je ne réalisais pas. Je tenais encore la carte à la main, sans comprendre, lorsque je m'aperçus due la dame s'était éclipsée.

- Comme une fée…

La jeune fille sourit, avec un joli froncement de son petit nez.

- Vous avez raconté cette aventure à vos parents, je suppose ?

Dès que je suis rentrée à la maison ! Mes frères se sont moqués de moi…

- Quel âge ont ils ?

- Claude a dix-huit ans et Francis neuf ans. Claude me disait : "Tu parles ! Il y en a cent, des jolies filles à qui l'on promet de faire du cinéma !".

- C'était une manière de vous stimuler.

- Oui, précisément, acquiesce Isabelle.

-- Et vous êtes allée voir Melville !

- Quinze jours après, je me suis évadée. Je me suis littéralement envolée vers le studio. J'ai vu Melville. Il a pris des photo. Il ni'a fait lire une scène devant le micro d'un magnétophone. Il m'a proposé un contrat. J'étais éblouie !

Isabelle parle doucement, d'une voix imperceptible. Toute sa vie, certainement, elle se remémorera avec la même émotion la minute extraordinaire de sa chance.

- Je lui suis très reconnaissante de m'avoir évité les bouts d'essai. Je suis timide. J'ai horreur des examens.

- Et à quelle date avez-vous tourné votre premier film ?

- En juin. C'était «Bob le flambeur». J'y ai le rôle d'une ingénue perverse, d'une petite garce. Une fois le film terminé, j'ai pris des cours avec Denis d'Inès. J'ai tourné ensuite dans »Et Dieu créa la femme" aux côtés de Brigitte Bardot.

- Quels projets ?

- Un contrat m'est proposé pour un film allemand, «Sel et pain», qui sera tourné en Yougoslavie. Dans cette production, j'incarnerai une fille de pêcheurs que se dispute trois hommes…

- A votre naissance, tant de choses agréables ont été réunie, clans votre berceau !

- Je m'en rends bien compte. Je bénis mon signe astrologique les Gémeaux… et j'adore la vie !

Beaucoup plus tard…

Isabelle Corey a dit avec passion : "J'adore la vie !" et comme elle a raison.

- Pas de projets de fiançailles ?

- Oh non ! Plus tard… beaucoup plus tard. Quand j'aurai réussi. Pour moi, les garçons sont plutôt des camarades. J'ai été élevée dans un collège mixte, au lycée Montaigne, et lorsque je me suis retrouvée en sixième avec des filles, qui sont assez hypocrites, je me suis sentie très déprimée.

- Votre maman vous accompagné quand vous tournez hors de Paris ?

Isabelle ouvre tout grands ses yeux de fleurs bleues sur ma question, qui lui paraît pour le moins saugrenue.

- Ma mère a confiance, dit-elle, presque offensée, en redressant sa poitrine à la Monroe. D'ailleurs, insiste-t-elle, je lui raconte tout.

- Voilà qui est bien.

- Il y a assez de mes frères qui ne me prennent pas au sérieux !

L'idée d'être surveillée la dépasse.

- Vous gagnez déjà votre vie. Que faites-vous de votre argent ?

- Je le dépense… Dès que j'ai quelques gros billets, je saute dans l'avion et je vais à Nice. J'adore ce pays pour le soleil, la mer, la nonchalance… J'aime à rêver, allongée, tranquillement et goûter l'harmonie autour ale moi.

Elle incline vers moi sa tête charmante et, de nouveau, les yeux fermés

- J'adore la vie, les surprises, les cadeaux. inattendus, les voyages… Ah ! changer de pays !… Avez-vous remarqué que les adieux sur un aéroport sont moins tristes que sur le quai sinistre d'une gare ? J'aimerais vivre sur un voilier !

Que de frénésie contenue, que de rêves à vivre, quelle époque merveilleuse pour la jeunesse, avec les avions, ces océans traversés en quelques heures, ces fortunes dès l'adolescence, avec le cinéma !

- Vous avez raison d'être pleinement heureuse ! Connaissez-vous la montagne ?

- Un peu Megève… La montagne, je crois que c'est surtout les joies physiques, l'aspiration de l'air pur ; à la mer, je ne m'ennuie jamais.

- Dansez-vous ?

- Oui… sans excentricité.

- Que pensez-vous de Saint-Germain des Prés ?

- C'est passé, déjà. Je n'ai pas connu le vrai… celui de l'existentialisme. J'aime voir le Café de Flore quand il est rempli d'étudiants.

- Vous aimez sortir ?

- Je me plais à prendre mes repas dans les restaurants pour l'ambiance, les gens connus que l'on y rencontre. Je goûte fort la cuisine russe et la cuisine chinoise.

- Vous observez un régime ?

- Pas encore… Mais j'y penserai bientôt.

Et elle se redresse, offrant aux regards admiratifs son buste sculptural.

- Etes-vous coquette ?

- Oui, pourquoi le nier ? Mais j'aime la tenue de sport, qui est moins compliquée.

- Faites-vous du cheval, du ski, du golf ?

- Rien de tout cela. Je préfère lire, écouter de la musique agréable. En ce moment, je me dépêche de perfectionner mon allemand et mon anglais. Je vais passer quinze jour, à Munich peut-être trois semaines, pour m'exercer sur des textes avant d'aller en Yougoslavie.

- Aimez-vous les fleurs ?

-- Oh, oui !

- Quelle est votre couleur ?

- le bleu.

En effet, elle est vêtue de bleu ; une petite jupe, une veste de laine. Tout cela la moule et, quand elle m'a quittée, un jeune Américain vient me demander si elle est actrice et quel est son nom.

Isabelle Corey, faites beaucoup de films. L'art a besoin de la beauté ! Et que le bonheur soit le page fidèle attaché à ses. pas…

Paule Corday-Marguy
Ed.8.1.1 : 17-1-2016