Liselotte PULVER (1929)

… douce et tendre Piroschka

Liselotte Pulver

Des yeux noisette pétillant de malice, un rire contagieux d'une spontanéité à nulle autre pareille, un charme inaltérable, sait-elle, jolie Suissesse, inoubliable Piroschka, qu'elle symbolise pour nombre d'entre nous, la nostalgie de nos printemps ?

Alors que Romy/Sissi, sa consœur autrichienne, se glissait dans sa robe à crinoline de future impératrice, Liselotte Pulver se plaisait dans les habits campagnards de la fille d'un chef de gare de la Puszta hongroise.

Dotée d'un talent évident, maîtrisant parfaitement quatre langues auxquelles on peut encore y ajouter le “schwyzer deutsch”, le délicieux patois de sa jeunesse, ses incursions artistiques en pays amis ne reflètent pas exactement l'étendue de ses possibilités. Ce n'est ni par manque d'ambition ni de discernement. Tout simplement par un profond attachement culturel à sa patrie, à son fidèle engagement aux théâtres et cinémas de sa langue maternelle.

Yvan Foucart

Des racines helvètes…

Liselotte PulverLiselotte Pulver

Liselotte Helen Pulver est née à Berne (Suisse) le 11 octobre 1929, fille cadette de Fritz Eugen, ingénieur agronome, et de Germaine, une chanteuse qui aurait souhaité s'orienter vers l'opéra, mais aux rêves de qui une troisième maternité mit un point final. Liselotte rejoint Emmanuel, le frère aîné, et Corinne, sa sœur et, sa vie durant, une complice et une confidente irremplaçables.

Attirée très tôt par le théâtre, Liselotte bénéficie des encouragements de la maman et l'accord du papa, à condition de mener à bien ses trois années d'études à l'école de commerce. Ce qu'elle fit. C'est donc à 20 ans qu'elle débute sur les planches bernoises dans «Clavigo», la première pièce de Goethe. Paul Kalbeck, le directeur du théâtre, mais aussi professeur au Conservatoire de Berne, sera son mentor. Pendant deux années, elle se produit au Schauspielhaus de Zürich, notamment dans «Our Town» du dramaturge américain Thorton Wilder, et «Kabale und Liebe» de Friedrich Schiller. Elle vouera une très grande fidélité au théâtre vers lequel elle reviendra régulièrement.

Simultanément, elle débute au cinéma avec un petit rôle dans «Swiss Tour» (1949) une co-production américano-suisse dotée d'un générique intéressant – Cornel Wilde, Josette Day et Simone Signoret –, ce qui n'empêchera pas de se heurter à un succès plutôt limité.

Qu'importe, l'année suivante, l'Allemagne et plus précisément le grand producteur Friedrich M. Mainz, la sollicite pour le premier rôle féminin de «Föhn/Sous la rafale» (1950), lui offrant pour partenaires le vétéran Hans AlbersHans Albers et le tout jeune Adrian Hoven.

Sa carrière germanique se bâtira avec de nombreuses productions ne réussissant pas toujours à passer les frontières. Sans doute, la responsabilité en incombe-t-elle au contexte peu favorable de l'époque, un passé trop récent retardant une réconciliation franco-allemande pourtant inévitable…

L'espiègle enfant…

Le rire et l'espièglerie qui caractérisent Liselotte Pulver en font une brillante tête d'affiche de comédies gaies. Pour autant, il ne faut pas occulter ses rôles dramatiques. Sa filmographie germanique d'une quarantaine de titres, très représentative, reflète d'ailleurs un juste équilibre. Citons «Der letzte Sommer/Le dernier été» (1954) qui lui vaut le Prix Fémina décerné par la Belgique pour son interprétation de la jeune héroïne au cœur tendre mais aux amours contrariées et difficiles avec le jeune étudiant idéaliste qu'incarne Hardy KrügerHardy Krüger. L'année suivante, avec «Piroschka», elle est consacrée meilleure actrice par son premier Bambi décerné par Burda Média, l'un des plus grands groupes de communication et de diffusion allemands. Elle en récoltera pas moins de quatre sur l'ensemble de sa carrière ! La reconnaissance du public lui est aussi acquise, séduit qu'il fut par cette tendre idylle entre un étudiant allemand succombant aux charmes des czardas, mais plus encore à ceux, languides, de la jeune et espiègle paysanne hongroise.

Liselotte PulverLiselotte 'Piroschka'

A ce succès s'ajoutent, entre autres : «Heute heiratet mein Mann» (1956), une aimable satire des couples modernes qu'elle anime de bout en bout; «Die zürcher Verlobung» (1957), une comédie alerte qu'elle maîtrise en véritable feu follet, tout en sourire et en fossettes; «Les confessions du chevalier d'industrie Félix Krull» (1957) pour le portrait d'un jeune vaurien désinvolte (Horst Buchholz) ; «Das Wirtshaus im Spessart / L'auberge du Spessart» (1957), un conte musical d'une infinie fraîcheur tourné dans de sylvestres décors naturels qui fut avec «Piroschka» l'un de ses premiers films à pénétrer les salles françaises ; «Helden/Le héros et le soldat» (1958) avec O.W. Fischer, une adaptation fidèle de la pièce de George Bernard Shaw présentée au Festival de Cannes ; «Das schöne Abenteuer» dont le tiers des prises de vues furent tournées à Nîmes (mais les arènes présentées comme celles de la préfecture gardoise sont en fait celles d'Arles, me communique mon webmaître, en bon crocodile courroucé !) ; «Das Spukschloss im Spessart» (1960) en charmante châtelaine complètement désargentée, sous la direction chevronnée de Kurt Hoffmann avec lequel elle ne tourna pas moins de dix films ; «Das Glas Wasser/Le verre d'eau» (1960) en reine d'Angleterre pacifique ; «Frühstück im Doppelbett» (1963) pour ses retrouvailles avec O.W FischerO.W Fischer, mais aussi pour y découvrir un Lex BarkerLex Barker inattendu, débarrassé de son pagne d'homme singe.

 

Et Liselotte devint Lilo…

Liselotte PulverLiselotte Pulver

Le succès remporté par «L'auberge du Spessart» ne sera pas étranger à l'attention vigilante que lui portent tant la France que les Etats-Unis. Jacques Becker est le premier étranger à la diriger dans «Les aventures d'Arsène Lupin» (1956) filmées dans les décors de la célèbre forteresse alsacienne du Haut-Koenigsbourg. Il lui confie le rôle de la jeune baronne, espionne de Guillaume, qui ne résistera pas au gentleman cambrioleur, auquel Robert Lamoureux apporte toute sa verve et sa malice. Elle enchaîne aux studios de Boulogne-Billancourt avec «Le joueur» (1958) de Claude Autant-Lara qui en fait la victime malheureuse des intentions combinées et malveillantes de Gérard Philipe et de Jean Danet.

Soucieuse d'adapter à l'écran le roman d'Erich Maria Remarque, «Le temps d'aimer et le temps de mourir» (1958), Universal Pictures, qui n'est pas restée indifférente au jeu de Liselotte, lui confie le rôle de son émouvante héroïne. Douglas Sirk dirige la belle Suissesse avec autant d'exigence que d'attention pour l'incarnation, qui constituera finalement l'une de ses plus belles performances, de la bouleversante épouse de John Gavin, soldat de la Wehrmacht dont le destin s'achèvera sur le front de l'Est. C'est l'occasion pour les moguls de cette superproduction, de raccourcir le prénom de l'actrice afin de le rendre plus phonétique. Liselotte, complaisante, devient donc, à tout jamais Lilo !

Trois années s'écoulent. United Artists et Billy Wilder la réclament pour «One, two, three/Un, deux, trois» (1961), une charmante oeuvrette tournée en grande partie à Berlin. Elle n'eut pas un grand retentissement en France, mais reste comme l'un des meilleurs souvenirs de l'actrice, transformée par les scénaristes en clone de Marilyn avec la double mission d'assurer la commercialisation du Coca Cola et d'en faire le symbole de l'américanisme en URSS !

Liselotte Pulver regagne ensuite Paris pour la reconstitution historique de l'épopée américaine du général «Lafayette» (1961). A ses côtés, elle campe une bien capiteuse et piquante Marie-Antoinette. Fallait-il qu'elle perdit la tête pour quitter la cour de Versailles et rejoindre la côte vendéenne où l'attendent les «Maléfices» d'une Juliette Gréco mi-femme mi-sorcière, mais surtout séductrice d'un époux infidèle dont elle paiera l'inconstance (1961) ? Cette même année, elle participe comme jurée d'un Festival de Cannes présidé par Jean Giono.

Après trois années de travail en Allemagne, elle revient en France, bourgeoise délaissée par son mari (Philippe Noiret), pour «Monsieur» (1964) Jean Gabin, un valet de chambre chenu aux regards subtilement discrets. Elle quitte cette propriété cossue de la vallée de Chevreuse et se retrouve, par la volonté de la Gaumont et sous l'oeil de la caméra dynamique de Christian-Jaque, attachée contre «Le gentleman de Cocody» (1964) et se balançant au bout d'une corde accrochée à un hélicoptère, au-dessus de la baie d'Abidjan !

Ne voulant pas être en reste, la MGM en fait une déléguée soviétique dans «A global affair/Papa play boy» (1964), une satire amusante des milieux de l'ONU avec un Bob Hope pince-sans-rire aux répliques lancées de son flegme habituel.

Encore la France, mais avec un changement radical de décors et de costumes : «La religieuse» (1965), film tiré de l'œuvre maîtresse de Diderot adaptée avec soin par Jacques Rivette, n'en sera pas moins frappé d'interdiction pendant plus d'un an par la censure française. Superbe, Liselotte réussit à donner le ton juste au personnage ingrat, fantasque et ambigu de la mère supérieure du couvent. L'année suivante, moins scrupuleuse, elle s'associe à Jean Gabin, «Jardinier d'Argenteuil» en semaine et faussaire le dimanche afin de mettre un peu de beurre dans ses épinards.

En 1971, «Le trèfle à cinq feuilles», tourné dans le Vaucluse, lui offre au moins la fortune de retrouver Philippe Noiret pour former un couple aussi sympathique que farfelu.

Vers d'autres horizons…

Liselotte PulverLiselotte Pulver

Si le cinéma délaisse Liselotte Pulver à l'aube des années 1980, c'est avec un plaisir croissant qu'elle s'invite à la télévision dans des pièces d'auteurs («L'alouette» de Jean Anouilh en 1956, etc) , mais aussi dans de nombreuses séries populaires qui font la joie de millions de téléspectateurs où son rire, toujours aussi communicatif, s'avère le parfait antidote aux dépressions les plus prononcées.

Elle ne négligea jamais le théâtre avec lequel tout a commencé. Il suffit de rappeler sa brillante interprétation dans le rôle difficile de «Emilia Galotti» de Lessing au prestigieux Festival de Salzbourg (1957). On la revit très souvent à Zürich et à Hambourg affronter des œuvres fortes, telles que «Le dialogue des Carmélites», «Ondine», «La dame de chez Maxims'», «Comme il vous plaira» de Shakespeare, etc.

Pressentie pour «Le Cid» d'Anthony Mann (1961), elle dut y renoncer, étant retenue sur le plateau de «Le page du roi Gustave-Adolphe» (1960), un épisode romancé de la vie affective du souverain suédois (Curd Jürgens). Elle n'en ressentira aucune amertume car elle perçoit pour son autre partenaire, de quatre ans son aîné, une inclination sans appel. Il est Bavarois, jeune, beau et intelligent. Il s'appelle Helmut Schmid. Lilo en tombe follement amoureuse. Ils se marient l'année suivante en Suisse, dans la petite église bucolique de Luins dominant les vignes et le lac Léman : un couple exemplaire, sans histoire pour une presse people toute béate totalement dépourvue de scoops croustillants. Trente et une années magnifiques jusqu'à ce 18 juillet 1992 où Helmut succombera à une crise cardiaque lors de son hospitalisation dans un centre de revalidation très connu de l'Oberland bernois. Ils eurent deux magnifiques enfants, Marc Tell (1962) et Charlotte Melisande (1968) qui décédera tragiquement à l'âge de 21 ans.

Liselotte se retira dans sa villa vaudoise et s'installa dans une quiétude bien méritée qui lui permit de se consacrer à la littérature. On lui doit quatre livres de souvenirs à gros tirage, malheureusement uniquement disponibles en langue allemande. Signalons, indissociable, le récit plein de tendresse que lui consacra sa sœur Corinne, productrice, rédactrice et correspondante auprès des chaînes de télévision allemandes : «Lilo, meine Schwester» (Edition H. Erpf, 1990).

On avait prédit à Liselotte Pulver une carrière à la Romy SchneiderRomy Schneider, voire comparable à celle d'Audrey HepburnAudrey Hepburn. Il n'en fut pas tout à fait ainsi, sa carrière étant davantage centrée sur l'Allemagne et la Suisse alémanique. Elle n'en exprima aucun regret. Elle se savait capable de tout et son talent fut tel qu'il sauva plus d'un film.

Outre ses 4 “Bambis”, que ce soit en Allemagne, en Suisse ou ailleurs, elle multiplia les honneurs, les distinctions et les hommages dont il est impossible de dresser une liste exhaustive. Dernièrement, à l'instar de la célébrissime Walk of Fame de Los Angeles, la ville de Berlin posa son étoile sur son mini “Boulevard der Stars” appelé à se prolonger jusqu'au centre de la capitale. Peu avant, le 28 décembre 2009, pour son quatre-vingtième anniversaire et en reconnaissance à sa belle carrière, la grande cité lui attribua la “Golden Kamera” devant un public debout qui l'applaudit longuement.

Mais, sans nul doute, le moment le plus important de sa vie d'artiste se produisit le 7 juillet 1955. Ce jour-là, exilé en Suisse depuis trois ans, Charles Chaplin apparut dans les vallons de l'Emmental, sur les lieux de tournage de «Uli, der Pächter» pour rencontrer Liselotte en habits de fermière. Les encouragements, les félicitations et une main chaleureuse tendue par ce grand Monsieur du cinéma ne purent que lui aller droit au cœur.

Pour Liselotte Pulver, seule comptait la vie. Elle l'a aimée, elle l'a parcourue tel un cabri doté d'une exceptionnelle vivacité. Elle l'a aimée, de même que Shakespeare (l'auteur, mais aussi l'un de ses chevaux de course à qui elle avait donné son nom), les mélodies de Gershwin, les menuets de Mozart, les gens, le public qu'elle abordait avec gentillesse et simplicité. Oui, elle l'a aimée, et elle l'aime encore et continue de nous apporter, grâce au cinéma, quelques uns de nos plus beaux instants de bonheur.

Aujourd'hui, si le souvenir de «Ich denke oft an Piroschka» est toujours présent, nous avons tout simplement la grande envie d'y ajouter : "Wir denken oft an unsere unvergessliche Lilo !".

Documents…

Sources : propos recueillis auprès de Liselotte et de Corinne, sa sœur, que nous remercions pour leur gentillesse et leur très grande disponibilité. Pour le reste, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont nous n'avons pas toujours gardé trace de l'origine. Par ailleurs, Liselotte Pulver a fait l'objet d'une page dans la 65ème planche de la galerie La Collectionneuse..

Un sourire clair comme de l'eau…
Liselotte Pulver
Yvan Foucart (janvier 2012)
Ed.7.2.1 : 5-7-2015