Pier ANGELI (1932 / 1971)

… une adolescente sage

Pier Angeli

Elle venait de fêter ses dix-sept ans lorsqu'elle secoua le cinéma européen, et en premier lieu celui de Cinecittà où elle venait de tourner son tout premier film.

Elle nous était apparue, fine silhouette, telle une adolescente sage, au sourire chaste et aux prunelles d'un vert-gris sur un visage rayonnant d'innocence. Personne ne pouvait imaginer son destin tragique, celui d'un ange douloureusement déchu.

Pour ses fans, le souvenir toujours présent de Pier Angeli, ou plus exactement d'Anna Maria Pierangeli, reste d'une grâce à jamais intacte.

Yvan Foucart

Annarella…

Pier AngeliPier Angeli

Anna Maria Pierangeli, que le papa appellera du diminutif affectueux d'Annarella, naît le 19 juin 1932 à Cagliari, en Sardaigne, précédant de vingt minutes Marisa, sa sœur jumelle et future actrice Marisa Pavan. Le père Luigi, ingénieur architecte, mène à bien d'importants projets dans le domaine de la construction civile. Enrica, la maman assume son rôle d'éducatrice des principes les plus respectables avec un caractère et un esprit de décision qui forcent l'admiration.

Anna Maria gardera peu de souvenirs précis de son île natale qu'elle quitte à trois ans lorsque la famille s'établit à Rome. Une pleurésie la prive d'école de longs mois durant. Rétablie, elle suit des cours privés d'art plastique. Les deux jumelles s'entendent à merveille, bien que leurs personnalités soient différentes. Autant Anna Maria est exubérante et démonstrative, autant Marisa apparaît tranquille et secrète. Patrizia, leur benjamine, naîtra seize ans plus tard; on l'apercevra également dans quelques films («Nous ne vieillirons pas ensemble», etc).

C'est au réalisateur français, d'origine ukrainienne, Léonide Moguy, qu'Anna Maria doit d'être engagée, à l'aube de ses dix-sept ans, pour son premier film. Il convainc facilement les producteurs, les célèbres frères Rizzoli, d'en faire Mirella, la vedette principale de «Demain, il sera trop tard» (1949). A défaut du papa, qui ne tient pas le métier d'actrice en très haute estime, il réussit à convaincre Enrica d'autant plus aisément que celle-ci, jeune fille, avait souhaité devenir comédienne. L''intérêt porté à son aînée efface définitivement cette frustration.

Avec son lumineux sourire et sa gracile silhouette d'adolescente, Anna Maria, à l'issue de son premier tournage se voit récompensée par le prix de la meilleure interprétation féminine au Festival de Venise (1950). Le film, primé dans plusieurs pays, obtiendra un très gros succès commercial.

Cette réussite en appelant une autre, Moguy la dirige à nouveau pour «Demain est un autre jour» (1951) dont le thème central traite le douloureux problème du suicide juvénile. Hélas, le second opus n'aura pas le succès du premier.

Pourtant, la toute puissante Metro-Goldwyn-Mayer, qui a repéré les premiers pas prometteurs d'Anna Maria, lui propose l'habituel contrat de sept ans. La jeune fille étant mineure, Mme Pierangeli, veuve depuis peu, doit le parapher. Elle se voit tenue de quitter la Péninsule avec ses deux autres filles et de s'envoler pour cette merveilleuse Californie au perpétuel été. Même si l'on est aux Etats-Unis, il convient de veiller, “of course”, à l'ouverture “automatique” des portes vers un avenir cinématographique assuré pour la jeune vedette…

Pier Angeli…

Pier AngeliPier Angeli

La famille s'établit d'abord à Westwood, avant d'acheter une maison à Brentwood, sur Sunset Boulevard. A cette époque, Anna Maria est la seule Italienne à obtenir un tel contrat émanant de la puissante firme au lion rugissant. Arthur M. Loew Sr et ses attachés de presse trouvant l'association de son prénom et de son nom trop longue , lui choisissent un pseudonyme aux syllabes simples et singulièrement abrégées : Pier Angeli (prononcer Piir).

Pier, puisqu'il faut désormais l'appeler ainsi, débute dans des films de bonne facture commerciale. Elle n'a aucune difficulté à s'imposer et vole très rapidement de réussite en réussite. Sa cote au box-office grimpe sans cesse. Le succès revient dès «Teresa» (1951) de Fred Zinnemann, son premier film américain tourné aux studios romains de Cinecittà. Elle incarne la jeune et touchante épouse italienne d'un GI sous l'emprise de parents n'éprouvant que peu de sympathie pour leur belle-fille. Le rôle lui vaut dans la presse hollywoodienne une comparaison flatteuse avec Greta Garbo (Elsa Maxwell), mais aussi la reconnaissance matérialisée par le Golden Globe de la “new star of the year”. Toujours à Rome, elle enchaîne avec «The Light Touch/Miracle à Tunis» (1951) où, artiste peintre habile en reproductions, elle n'a de cesse d'innocenter son escroc de mari (Stewart Granger) et de tenter de le remettre dans le droit chemin.

Après avoir été pressentie pour le premier rôle de «Lili» de Charles Walters qu'obtiendra son amie Leslie CaronLeslie Caron, elle se retrouve en Allemagne auprès de Gene Kelly. Tapi sous les décombres d'un bombardement américain, «Le Diable fait le troisième» (1952); seule rescapée, la jeune Wilhelmina ne peut s'empêcher de rejeter une part de responsabilité sur un ancien capitaine, autrefois sauvé par ses parents. D'une «Histoire de trois amours» (1953), elle vit le dernier sous la coupe de Kirk Douglas, son partenaire de plateau avec lequel elle exécute des numéros de trapèze. Complètement ébloui par sa maîtrise et sa grâce juvénile, Kirk ne peut s'empêcher de lui faire une cour empressée à laquelle elle s'efforce de ne pas céder ! D'ailleurs, Mme Pierangeli, qui n'ignore rien de la voracité de ce frivole chevalier servant, veille sur les tendres appâts de son petit Chaperon Rouge et parvient à éloigner le loup !

A Paris, aux studios de Billancourt, Pier incarne la jeune et primesautière pensionnaire de «Mam'zelle Nitouche» (1953) auprès d'un Fernandel à double visage. Déjà, Hollywood la rappelle pour le tournage de «Sombrero» (1954), un triptyque sentimental. Jeune et jolie tzigane éprise de ce “mexican lover” de Ricardo Montalban, elle n'hésite pas moins à enflammer bien d'autres cœurs.

Elle poursuit avec «La flamme et la chair» (1953), tourné aux studios londoniens de la MGM, à Naples et Positano pour les extérieurs. Lana Turner, la flammeLana Turner, retrouve là un de ses compagnons d'autrefois, le renard argentin Carlos Thompson, aujourd'hui de l'agneau par l'odeur alléché…

Prêtée à la Warner Bros, la gracieuse demoiselle se doit de boire jusqu'à la lie «Le calice d'argent» (1955), un péplum ambitieux et couteux dans lequel elle apparaît en jeune épouse d'un Paul NewmanPaul Newman très mal à l'aise et mécontent de sa jupette romaine. Oublions, oublions… L'année suivante, elle retrouve l'acteur, plus assuré derrière ses gants de boxe, pour «Somebody Up there Likes Me/Marqué par la haine» (1956), excellente évocation de la vie du pugiliste Rocky Graziano dont elle campe à nouveau l'épouse compréhensive et dévouée.

Prêtée à la Colombia, Pier débarque à «Port Afrique» (1956) dont les extérieurs se tournent au Maroc. Chanteuse de night-club, elle aide un aviateur de l'armée à retrouver les assassins de son épouse dont la mort a été maquillée en suicide.

C'est reparti pour un tour de trapèze avec «Merry Andrew/Le fou du cirque» (1957). L'acrobate, éprise d'un professeur d'archéologie égaré chez les lions (Danny Kaye), s'y montre plus lumineuse que jamais ! «Les vendanges» (1957), son dernier film pour la MGM, la projette en Provence, ainsi qu'aux studios niçois de la Victorine. Elle y incarne la nièce d'une Michèle MorganMichèle Morgan aux amours écourtées : a-t-on idée de grappiller avec un saisonnier (John Kerr) !

Résolument voyageuse, la douce Italienne se retrouve à Londres pour «Le silence de la colère» (1959), un magnifique rôle dramatique, à l'opposé de son emploi habituel. Etrangement méconnu en France, ce film en noir et blanc retrace les grèves ouvrières dans une région industrielle en difficulté. L'interprétation épurée de notre vedette, lors de la sortie anglaise et jusqu'à aujourdhui, sera saluée comme l'une de ses plus grandes performances.

Anna Maria…

Pier AngeliPier Angeli et Vic Damone

Les années 60, il faut bien le dire, sont celles du déclin. Parmi de nombreuses apparitions décevantes, on peut se montrer indulgent pour la grosse machine de Robert Aldrich, «Sodome et Gomorrhe» (1962) dont elle enrichit la distribution, esclave docile offerte au chef des Hébreux (Stewart Granger). «La bataille des Ardennes» (1965), tourné en Espagne par Ken Annakin, ne lui permet qu'une fugace participation, toutefois bien saluée.

«Octaman» (1971), distribué par une discrète compagnie de production, sera son dernier ouvrage, sans aucun relief, si ce n'est le plaisir des retrouvailles avec Kerwin Matthews, son partenaire du déjà bien fade «Banco à Bangkok pour O.S.S. 117» (1964). Cette prétendue science fiction s'avère un échec total.

Mais peut-on parler de Pier Angeli sans évoquer la retentissante idylle qui la lia plusieurs mois à James Dean ? Maman Pierangeli ne crut pas à la profondeur des sentiments de l'acteur et ne voulait pas de ce teenager, de ce “rebelle sans cause” comme gendre. Il est vrai que jouant ce rôle aussi bien dans la vie qu'à l'écran, il ne fit rien pour plaire à sa future belle-mère. Elle lui préféra un chanteur d'origine italienne, de surcroît catholique, ce qui à ses yeux ne pouvait que renforcer le sérieux de l'union : Vic Damone. Le mariage eut lieu le 24 novembre 1954 à l'église Saint Timothy de Brentwood. James Dean se tua quelques mois plus tard au volant de sa Porsche sur la route de Salinas. Pier et Vic eurent un fils l'année suivante qu'ils prénommèrent Perry. Marisa en est la marraine. Très vite délaissée par son crooner de mari, jaloux et flambeur, l'actrice réclamera un divorce qui sera prononcé trois ans plus tard.

En 1961, aux studios de Cinecittà, sur le tournage des «Moschettiere del mare/Ils étaient trois flibustiers», le réalisateur Steno présente Armando Trovajoli, célèbre chef d'orchestre signataire de plusieurs musique de films, à Pier Angeli. Bien que son aîné de quinze ans, le compositeur lui fait une cour empressée qui débouche rapidement sur un mariage, célébré à Londres le 14 février 1962. L'épouse a alors son deuxième fils, Andrew, mais cette union se solda par un même constat. Ces divorces douloureux suivis de tiraillements d'enfant répétitifs ne purent qu'aboutir à une avalanche de procès et à d'évidentes déstabilisations.

Pier Angeli a-t-elle complètement oublié James Dean ? On dit qu'elle rêvait toujours à celui qui fut le grand amour de sa vie. S'efforçait-elle d'oublier quelque chose ? Recherchait-elle un amour stable comme sa sœur l'avait découvert auprès de Jean-Pierre Aumont ? De déception amoureuse en déception amoureuse, elle s'étourdit dans la “dolce vita”, harcelée par des play-boys romains trop heureux de briller à ses côtés en s'affichant avec des airs de faux James Dean. Les excès de sa vie privée finissent par effrayer et douter producteurs et cinéastes. Ses amours sans lendemain la détruisent et altèrent une carrière qui se dégrade au fil d'oeuvres médiocres, insipides et indignes de son talent.

Un ange au paradis…

Pier Angeli«Des roses rouges pour Angélique»

La jolie, mais ô combien frêle et vulnérable Anna Maria, au visage aussi angélique que son patronyme, aux amours et aux espoirs déçus, nous quitta victime d'une crise cardiaque, un triste vendredi matin de septembre. A la veille d'un tournage pour la télévision américaine («Bonanza»), elle avait sollicité un médecin pour une piqûre de tranquillisant réclamant une proche surveillance qui n'eut pas lieu. Négligence fatale qui aboutit à un “choc anaphylactique”.

A ses obsèques, outre la famille, on put remarquer la présence de Vic Damone, Kirk Douglas et son épouse, Louis et Quique Jourdan, Liza Minelli, Debbie Reynolds, sa meilleure amie. Son corps fut ramené en France où vivaient sa mère et ses sœurs. Elle repose au cimetière des Bulvis de Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine). Mme Pierangeli l'a rejointe dix-neuf ans plus tard. Les deux tombes, placées l'une devant l'autre dans un même alignement, restent toujours parfaitement entretenues. Celle de Pier, durablement installée dans le souvenir de ses fans, est régulièrement visitée. Venus de différents coins de France, d'Europe et même d'Amérique, tous s'y recueillent silencieusement, peu à peu gagnés par une profonde émotion. Sur la fin tragique de sa belle-sœur, Jean-Pierre AumontJean-Pierre Aumont a écrit quelques jolis mots dans son ouvrage «Dis-moi d'abord que tu m'aimes».

Le 21 septembre de cette année 2011, la Casa del Cinema à la Villa Borghèse de Rome lui a rendu un vibrant hommage. Elle devait bien cela à celle qui avait tenu à garder sa nationalité italienne. Elle devait bien cela à la petite Mirella : «Domani è troppo tardi». «Someboy Up There Likes Me», l'une de ses prestations majeures, fut projeté dans sa version anglaise sous-titrée en italien. Parmi les invités, Marisa et Patrizia, ses sœurs qui l'ont tant aimée et qui retrouvèrent, après quarante ans, leur neveu Perry Damone, venu de Phoenix (Arizona).

Quarante années se sont écoulées… Si Pier, redevenue Anna Maria dès son retour aux studios de Cinecittà, a quitté le firmament cinématographique, son étoile est toujours bien présente dans le cœur de ses fidèles amis et de ses admirateurs. Jolie Annarella, tu n'avais pas mérité une fin aussi tragique.

Documents…

Sources : propos recueillis auprès de sa sœur Marisa que nous remercions pour son extrême gentillesse. Signalons aussi sa biographie la plus complète et la plus honnête, «Pier Angeli - A fragile life» de Jane Allen, ainsi que l'excellent site Pier Angeli (en italien et anglais) de Paolo Faillace qui nous a généreusement permis d'utiliser deux photographies tirées de son "album de famille".

Pour le reste, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont nous n'avons pas toujours gardé trace de l'origine. Pour le reste, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont nous n'avons pas toujours gardé trace de l'origine

Citation :

De son métier, retenons l'appréciation dispensée par ce réalisateur dont la réputation était plutôt de se montrer avare, mesuré, si ce n'est inexistant en matière de compliments :

"She has a God-given ability to transmit emotion without seeming to do anything, and an unerring instinct for the truth."

"(Elle a un don quasi divin pour communiquer ses émotions sans en avoir l'air, et une intuition infaillible de la vérité)"

Fred Zinnemann
Yvan Foucart (février 2012)
"Dis-moi d'abord que tu m'aimes"

Comme toutes celles qui ont connu une gloire trop soudaine et trop violente, comme toutes celles qui avaient plus de talent que ce qu'on exigeait d'elles, comme toutes celles qui s'enivrent de leurs rêves, et se refusent à regarder en face la réalité, elle s'est éteinte à trente-huit ans, sans que l'on sache exactement pourquoi…

Les roses ne durent qu'un matin. Les stars blessées ne vivent guère plus longtemps…

Jean Pierre Aumont

Ed.7.2.1 : 18-12016