Pier ANGELI (1932 / 1971)

Article paru dans le N° 392 de la revue "Mon Film" (24-2-1954)

Il est difficile de décrire Pier Angeli.

Profonde, intelligente et fantaisiste à la fois, elle est donc mouvante, et ravit notre sensibilité de diverses manières. Sa beauté physique, sa gentillesse et le timbre de sa voix lui permettent de parler pendant des heures en nous gardant sous son charme.

Pure, mais point farouche, intensément artiste, mais raisonnable, elle ne s'est pas laissée griser par la vedette et jouit de sa vie féerique comme un enfant profite de très beaux jouets et rend grâces à sa mère de l'avoir élevée avec fermeté…

Pier Angeli, la vraie jeune fille du cinéma…

Pier AngeliPier Angeli
Oh ! La belle histoire !

"Je suis une découverte de Léonide Moguy. Mon vrai nom est Anna Maria Pierangeli, tout ensemble", dit-elle. Et son accent lui donne un charme de plus.

- C'est un conte de fées que vous vivez…

- Oui, et je m'en rends compte. Je vous disais donc que j'étais élève des Beaux-Arts, à Rome, où je faisais de la décoration.

- Vous êtes née dans la capitale italienne ?

- J'ai poussé mon premier cri en Sardaigne. Mais mon père était architecte, et j'avais trois ans quand il s'établit à Rome. Malheureusement un destin cruel l'a enlevé à notre affection…

- Et que faisait Léonide Moguy là-bas ?

- Il était en relations avec une grande actrice du cinéma muet : Rina de Liguoro. Mon père lui avait loué un appartement qui nous appartenait. Léonide Moguy, ne voulant pas séjourner à l'hôtel à cause de sa petite fille, lui demanda asile et c'est chez cette dame qu'il m'a vue pour la première fois. J'avais alors quatorze ans. J'en avais dix-sept quand j'ai tourné mon premier film, «Demain, il sera trop tard». Maintenant, je tourne «Mam'zelle Nitouche», sous la direction d'Yves Allégret.

- Et c'est pourquoi j'ai acheté une maison à Hollywood, il y a neuf mois. Elle est belle, ma maison, dit cette enfant ravissante en battant des mains.

- Voulez-vous la décrire ?

- Elle a seulement un étage; c'est un immense bungalow. J'ai dessiné tous les meubles, tout le décor; elle est l'image de ma méditation, c'est pourquoi je l'aime.

- Vous y vivez seule ?

- La gouvernante, ma petite soeur, et un gros chien y demeurent toujours. Ma mère me suit partout. Un moment, je me suis un peu révoltée que maman ne me laisse pas aussi libre que mes amies. Maintenant je la remercie de m'avoir élevée aussi strictement. Je me rends compte des dangers que j'aurais courus et de l'équilibre que je lui dois.

- Et votre chien, il opte pour la nationalité américaine ?

- Oui… C'est Donk, un fils de la célèbre et fidèle Lassie.

- Combien de fois avez-vous traversé l'Atlantique en avion ?

- Dix-neuf fois !

- Vous n'avez jamais peur ?

- Jamais. Une fois, comme j'avais trop chaud, j'ai ouvert un petit vasistas et tout le monde a eu très peur. Aussi n'ai-je plus recommencé…

Apostolat

- À ce jour, quel âge avez-vous ?

- Vingt et un ans.

- Et les bruits de fiançailles qui ont couru ?…

- C'est faux ; une pure invention.

- Vous n'avez jamais aimé ?

- J'ai rencontré des garçons qui me plaisaient pour aller danser, mais j'ai une grande peur de lier ma vie pour un bonheur de second ordre. C'est sérieux, le grand amour et, encore plus, le mariage.

- Vous êtes aussi raisonnable que séduisante.

- Un acteur français m'a demandé : "Tu n'es amoureuse de personne ?" J'ai ri et j'ai répondu : "Je suis amoureuse de tout et je prie le Bon Dieu de m'éclairer en cette matière".

Quand je dirai à un homme : "Je t'aime", je veux que ce soit vrai… Il y a des hommes très gentils. J'en ai rencontré : Jean-Pierre Guérin [NDLR : François ?], Jean-Pierre Aumont, Jean Debucourt, Fernandel… Ces hommes sont ”bien“ dans la vie. J'estime le culte que Jean-Pierre Aumont porte à la mémoire de Maria Montez. Il en parle tout le temps. On comprend qu'il vit avec son souvenir… Mais je ne suis pas sans coeur. J'ai de nombreux filleuls en Amérique, dans les hôpitaux où l'on soigne de grands blessés de Corée… Celui auquel je suis particulièrement attachée est paralysé de tout le corps, sauf de la tête…

- Vous êtes croyante ?

- Très. Sainte Anne est ma sainte préférée…

…Vous voyez, ce garçon a foi en moi et, lorsque je peux rester à son chevet, il fait des progrès. II vient de m'écrire une lettre.

- Comment cela ?

- Il l'a dictée… Quand il lit, il a un appareil pour tourner les pages avec sa bouche. À force de lui donner la volonté de guérir, il a fait de tels progrès qu'il peut fumer une cigarette.

- Quel âge a-t-il ?

- Vingt-deux ans. II est très beau, blond avec des yeux bleus.

Pier Angeli dit "blond" avec une musicalité qui allonge le mot qu'elle forme d'anglais et de français en mettant l'accent tonique de la mesure italienne. C'est vraiment adorable.

- Ne s'attache-t-il pas à vous plus qu'il ne faut ?

- Il m'a demandé si mes fiançailles étaient vraies. Je l'ai rassuré.

- Il prend l'habitude de vous.

- Quand je suis en Amérique, je vais le voir trois fois par semaine. Sa famille est si impressionnée par son état qu'il n'en reçoit jamais aucune visite. Sans moi, que deviendrait-il ?

- Et si vous vous mariez, que deviendra-t-il ?

- Avant que je parte pour la France, lors de mon dernier voyage, il m'a demandé de l'embrasser.

Je sens mon propre coeur s'arrêter en attendant que cet ange, qui est devant moi, continue.

"Et alors ?", questionnai-je dans un sourire, me remémorant une scène de «L'annonce faite à Marie».

- Ce fut une minute terrible pour moi…

Un silence… Et avec son sourire délicieux, sa simplicité qui fait tomber toutes les barrières, Pier Angeli raconte …

- Je l'ai embrassé… Maintenant, il travaille il prépare un nouvel examen. Le docteur m'a écrit : "Vous avez fait un miracle !"

Le rire, don de Dieu

"Elle peint", dit sa mère, qui vient d'entrer, et qui est fort jolie. "Elle peint et elle chante".

"Vous l'avez sûrement commandée au Ciel !", dis-je en riant.

"Mais je ris aussi", dit Pier, "et je sors avec de belles robes", ajoute-t-elle en déployant une corolle de dentelle blanche soulignée d'un losange de velours noir.

- Vous avez l'air d'une ballerine.

- Je la porterai chez Maxim s, où j'ai promis d'aller cuisiner des lasagnes.

- Sportive ?

- J'ai commencé le cheval… J'aime la mer et la couleur rouge… Ici, à Paris, on me fait des blagues. On m'apprend des mots qui font rire… Ainsi, j'ai dit à mon metteur en scène : "J'ai trop de lumière dans mes carreaux". Tout le monde s'est regardé. Je voulais dire les yeux… et tout le monde a ri. Moi aussi j'aime rire…

"Et", conclut Pier Angeli avec grâce, "ma joie, mon rire, c'est pour Paris!"

Paule Corday-Marguy
Ed.8.1.2 : 24-5-2017