Dany ROBIN (1927 / 1995)

… légère et souriante

Dany Robin

Dany Robin fut la plus ravissante et la plus populaire des ingénues du cinéma français des années cinquante. Qui pouvait résister à ce petit visage gracile et amusant, à ce nez légèrement retroussé, à ce sourire plein de spontanéité, à cette candeur volontiers facétieuse ?

Certains lui reprochèrent un peu trop vite sa contribution à des comédies se voulant un tantinet sirupeuses. Une appréciation pour le moins rapide d'autant qu'elle sut très habilement nous convaincre de son talent et de sa sensibilité lorsque ses compositions devinrent plus riches, plus denses.

Et cependant, aujourd'hui, elle nous semble très injustement oubliée…

Yvan Foucart

Un petit rat…

Dany RobinDany Robin

Danielle Robin, bien vite rebaptisée Dany, naît le 14 avril 1927 à Clamart dans la banlieue ouest de Paris. Elle y habite jusqu'à ses 17 ans, effectuant une partie de ses études secondaires au Cours privé Maillard. Le papa, originaire du bas-Berry, doté d'un sens particulièrement inventif, est ingénieur en tout. Quant à la maman, de souche périgourdine, elle veille, zélée, sur l'éducation de ses deux filles, Dany et Colette, l'aînée de trois ans qui sera tout aussi prévenante en suivant attentivement la carrière de sa benjamine (plus tard, elle s'orientera à son tour vers le septième art, devenant une excellente script-girl).

Du haut de ses neuf ans, Dany accompagne en chaussons de danse les musiques diffusées par Radio-Paris. De passage à la maison et discernant chez la jeune fille des dons évidents, sa tante convainc ses parents de l'inscrire aux cours de danse dispensés par Madame Chasle.

Deux ans plus tard, Dany fréquente assidûment les cours de Jeanne Schwarz, une célèbre danseuse étoile qui croit tout autant en son avenir de ballerine. Elle la présente au concours du Conservatoire National de Paris d'où son élève sort avec un deuxième prix. Mieux : au second concours, le jury lui décerne le premier prix, lui permettant d'entrer comme coryphée à l'Opéra National. Par la suite, le petit rat rejoint un court moment la troupe des "Ballets de Paris" de Roland Petit. Les “jetés battus” s'arrêteront là.

Dany, à 16 ans, se produit devant Maurice EscandeMaurice Escande, alors sociétaire de la Comédie Française. Celui-ci, surpris par la déclamation toute de naturel et d'ingénuité dont elle fait preuve dans l'inévitable tirade d'Agnès («L'école des femmes»), l'encourage avec insistance à suivre des cours d'art dramatique et à se présenter au concours d'entrée du Conservatoire. Octobre 1943, l'adolescente est reçue première en compagnie d'un jeune garçon de quatre ans son aîné : Gérard PhilipeGérard Philipe.

De plus, cette distinction lui gagne l'immortalité grâce à «Premier Prix du Conservatoire», un court métrage de René Guy-Grand précieusement conservé aux Archives du Film. Ce parcours l'autorise à entrer au cours très prisé d'André BrunotAndré Brunot, puis à celui de Béatrix DussaneBéatrix Dussane.

La même année, Marc Allégret la repère et lui offre un rôle dans son film «Lunegarde» (1944), tiré d'un roman de Pierre Benoît. Il se limite à une seule (et mémorable) réplique qu'elle adresse à Gabrielle Fontan : "Les carottes sont cuites !". Un rôle pour le moins discret, d'autant qu'il ne figure pas dans le texte de l'académicien !

Les portes s'ouvrent…

Dany Robin«Les portes de la nuit» (1946)

Malgré l'échec relatif de son film «Les portes de la nuit» (1946), Marcel Carné sera l'initiateur de son véritable départ cinématographique et de son début de notoriété grâce à son irréprochable interprétation de la fille de Julien Carette, la petite et touchante marchande de croissants. Persuadé que là se trouve sa voie, le metteur en scène lui interdit de retourner au Conservatoire, appuyant son dictat d'une phrase définitive :… "Là, où on n'apprend rien !". Elève studieuse, elle venait d'y être honorée d'un deuxième accessit de comédie. Nonobstant, confiante, elle quitte le Conservatoire, radiée à jamais, obéissant ainsi à un réalisateur… qui ne la fera plus tourner !

Elle enchaîne «Six heures à perdre» (1946), pour un rôle plus étoffé qui lui vaut son nom sur les affiches. Peu après, «Le destin s'amuse» (1946) tout autant qu'elle auprès d'un André Claveau, avant tout chanteur de charme à la voix veloutée, dont c'est l'une des rares incursions en tant qu'acteur. Dany termine l'année en beauté avec «Le silence est d'or» (1947) de René Clair, une évocation émouvante du cinéma muet. Elle y incarne une jeune figurante protégée par un vieux producteur auquel Robert Pizani prête ses traits et se désintéresse tout à la fois de Maurice Chevalier, fringant quinquagénaire et de François Périer, son premier amoureux, exclu par sa maladresse et sa pusillanimité.

Elle le retrouve tout aussi malhabile dans «Une jeune fille savait» (1947) d'après la pièce d'André Haguet. Mais son talent sera véritablement reconnu avec «Les amoureux sont seuls au monde» (1947) aux côtés Louis Jouvet., lui compositeur de musique renommé, elle son élève un peu trop sensible à son charme.

Ses débuts sur les planches s'effectuent au "Vieux Colombier" avec «Les vivants» (1946), une incursion rare d'Henri Troyat au théâtre. Les pièces s'enchaînent : Anouilh, Feydeau, Achard viennent orner sa carte de visite. Soulignons l'heureuse surprise qu'elle nous réserva, en février 1962, en brillante Célimène dans «Le misanthrope» de Molière auprès de Pierre DuxPierre Dux; ou encore son interprétation d'Elvire dans «Dom Juan ou le festin de pierre» (1963) du même auteur, le héros séducteur n'étant autre Georges MarchalGeorges Marchal.

Dany et Georges…

Dany RobinDany Robin

Ah ! le beau Georges qui fit battre tant de cœurs à la chamade et en particulier celui de Dany. Et pourtant, pour une fois, l'ordre est inversé, car c'est au cours d'une audition pour «Blondine» (1943) aux studios de Saint-Maurice, que Georges, vedette du film, ressentira une très forte attirance pour Dany, malheureuse et peinée d'avoir dû renoncer au rôle tant le dédit réclamé par l'Opéra s'avéra couteux. Fasciné par cette toute jeune ingénue, il ne peut s'empêcher de l'attendre dans la loge du concierge de l'Opéra afin de l'inviter à prendre le thé. Deux ans plus tard, la presse annonce leurs fiançailles.

Le mariage a lieu le 30 juillet 1951 à la mairie de Montainville dans les Yvelines dans une intimité limitée à leurs deux témoins : le notaire et la nurse de leur petite Frédérique. Le plus beau couple de l'écran vit un bonheur sans failles qu'ils cachent d'abord dans une très jolie chaumière de Montfort-l'Amaury, puis dans leur château de Bluche du XVIIIème siècle figé dans un immense domaine de vingt hectares dont la restauration leur imposera quelques contrats cinématographiques.

Loin des studios, ils se tiennent à l'écart des mondanités protégeant jalousement leur vie privée. Heureux de partager les mêmes goûts et les mêmes envies, ils y élèvent toutes sortes d'animaux avec une préférence toutefois pour les chevaux car ils se confirment d'admirables cavaliers. Passionnée de chasse comme son mari, Dany s'avère excellent fusil que ce soient pour les battues ou les chasses à courre, coiffée pour la circonstance du traditionnel "lampion" (petit tricorne galonné). Deux enfants naissent : Frédérique en 1950 (elle élève aujourd'hui des chiens de chasse dans sa superbe propriété du Loiret), et Robin en 1955 (spécialisé dans la quincaillerie, l'encadrement et et la restauration de tableaux, il est devenu régisseur de châteaux).

Nos deux amoureux tournent six films ensemble, au plus grand ravissement de leurs nombreux admirateurs : «La passagère» (1948) pour lequel, jeune fille de bonne famille ruinée, elle accepte un mariage blanc avec un ancien compagnon de jeux. Suivent «La voyageuse inattendue» (1949), en héroïne impliquée et accusée de complicité dans un vol de voiture; «La soif des hommes» (1949), en fille capricieuse d'une famille vigneronne installée sur une terre ingrate d'Algérie; «Le plus joli péché du monde» (1951), en orpheline sans ressources qui tente de se suicider au gaz.

Pressentie pour être l'une des «Belles de nuit» de René Clair, elle préfère rejoindre Gilles Grangier, et surtout Georges, ne serait-ce que pour «Douze heures de bonheur» (1952); plus tard, «Quand sonnera midi» (1957), dans une chronique douce-amère d'une intensité nettement plus dramatique, elle se battra, perdue dans un lointain pays, pour innocenter son mari, un ingénieur français, arrêté par erreur et condamné à mort.

Une fin tragique…

Dany RobinDany Robin

Pour vivre heureux, vivons cachés. Nombre de journalistes se sont plaints de la “clandestinité” du couple formé par Georges Marchal et Dany Robin, manque d'égard, qui leur vaut quelques nominations aux célèbres "Prix Citron". Pourtant, l'actrice a beaucoup donné de sa personne : au Festival de Cannes, dans la délégation française envoyée à la "Semaine du film français" moscovite, aux premières de ses films, et même dans des manifestations de grande simplicité, comme la "Kermesse aux Etoiles", le Gala de l'Union des Artistes ou la Fête des fleurs organisée chaque année par la mairie de La Colle-sur-Loup !

La mitan des années 60 annonce une usure, une cassure. Le couple n'échappe pas à 24 années de bonheur, dont dix-huit de mariage. Aussi, lasse des infidélités d'un mari devenu dur et ombrageux, Dany prend l'initiative de leur séparation, un divorce douloureux, mal vécu par les deux intéressés qui, plus tard, renoueront des contacts amicaux.

Peu avant, convoquée par la Rank Organisation pour tourner des films en Angleterre, Dany rencontre Michael Sullivan, le producteur irlandais et agent des deux plus célèbres James Bond : Sean ConnerySean Connery et Roger MooreRoger Moore. Il devient son impresario. Actrice et agent se découvrent certaines affinités, qui débouchent sur un mariage. Michael qui connait bien les aléas et les dangers de la vie d'une star, lui demande de renoncer à sa carrière. Par amour, elle s'incline, alors qu'elle venait de prendre un nouveau départ avec Alfred Hitchcock et «Topaz/L'étau» (1969).

Le couple s'établit à Esher, un ravissant petit village du Surrey. Plus tard, ils quitteront l'Angleterre pour l'Espagne, préférant le soleil de Marbella, puis celui de Palma de Majorque. Cette retraite auprès d'un mari vivant à du cent à l'heure fait de notre héroïne une praticienne douée pour le golf, goutant les plaisirs de la pêche au gros et ne renonçant jamais à de grands voyages.

Au bout d'une retraite dorée de vingt-six années, Jean-Claude Brialy l'invite à venir jouer au Festival d'Anjou (1994), lui offrant le rôle de la duchesse dans «Le bal des voleurs» de Jean Anouilh. Avec l'accord de son époux, Dany remonte sur les planches. Charmant et délicat, Brialy lui fait la surprise de confier quelques répliques, à son petit fils, Romain. Le public l'acclame. Elle a retrouvé ses motivations, sa joie de vivre…

Hélas, la consternation s'abat la nuit de l'Ascension 1995, l'appartement de passage qu'ils louent à Paris près du Trocadéro est l'objet d'un terrible incendie dû à une défectuosité des circuits électriques de l'immeuble. Dany, grièvement brûlée, est emmenée à l'Hôpital Cochin où elle décède une heure après son admission. Michael, pour sa part, est évacué vers le service des grands brûlés de l'Hôpital Percy de Clamart où il succombe à son tour. Trois jours plus tard, elle devait s'envoler pour Cuba pour un téléfilm, «Bleu indigo», que Jean Sagols s'apprêtait à tourner pour TF1. Malheureusement, le destin ne lui offrira pas cette ultime joie.

Sa dépouille repose au cimetière de Montfort-l'Amaury, la localité francilienne où Dany vécut tant d'années de bonheur auprès de Georges Marchal ; leurs tombes ne sont pas très éloignées. La jolie et très originale épitaphe représentant le rideau rouge du théâtre et recouverte d'un vernis protecteur disparut lors des violents et exceptionnels ouragans de fin décembre 1999. Elle sera bientôt remplacée. Des fans fidèles se souviennent, se recueillent et déposent parfois quelques fleurs… ne serait-ce que pour «deux sous de violettes», celles-là mêmes que l'on dit messagères de la pudeur et de la fidélité.

Dany, c'était bien davantage qu'un joli minois, elle était étourdissante d'élégance et de romantisme, de grâce juvénile et nantie de sourires à nuls autres pareils. C'était surtout une très grande actrice.

Deux ou trois choses qu'il reste d'elle…

Dany RobinDany Robin et Georges Marchal

La filmographie de Dany Robin se décline en 53 titres,dont beaucoup de comédies sentimentales que l'on qualifierait aujourd'hui de mélancoliques. Néanmoins, on y trouve quelques pépites : «Deux sous de violettes» (1951), où elle campe une petite orpheline venue du Nord, fleuriste chez un patron abusif qui ne se gêne pas de la poursuivre de ses assiduités; «Une histoire d'amour» (1951), un mélodrame à l'état pur qui finit par un suicide, ultime film de Jouvet, avec lequel, hélas, elle n'a aucune prise de vue; «La fête à Henriette» (1952), en midinette vivant les aventures artificielles d'un quatorze juillet; «Les amants de minuit» (1953), pour une brève rencontre sentimentale sur fond de Noël, et «Julietta» (1953) où, coquine et fantasque, elle s'introduit dans la vie privée d'un avocat, lui offrent l'immense plaisir de tourner avec Jean Marais.

Retour au drame avec «Un acte d'amour» (1953), consommé à la libération de Paris : réfugiée sans famille, elle trouve un abri provisoire dans les bras d'un G.I. en l'occurrence Kirk Douglas qui, hors plateau, ne pourra s'empêcher de lui faire une cour aussi empressée qu'inutile. Ayant avantageusement tourné les versions, anglaise et française, la 20th Century Fox lui propose l'habituel contrat de sept ans qu'elle refuse, trouvant cet exil sous les palmiers et les orangers bien trop pénible sans les siens.

«Les révoltés de Lomanach» (1953), une co-production franco-italienne tournée dans le parc naturel de la Brière rappellent la lutte fratricide entre les Chouans et les anti-royalistes. Dany incarne la châtelaine fidèle à la royauté opposée au séducteur italien Amedeo Nazzari, son ennemi républicain pour le film. L'année suivante, elle succombe, entre deux avions, au charme d'un pilote "américain" qui n'est autre que l'Allemand Dieter Borsche au cours d'une «Escale à Orly» (1954). Pour complaire à «Napoléon » (1954), Sacha Guitry en fait Désirée Clary, future reine de Suède, mais pour l'heure fiancée de Bonaparte. La voici au bas de l'échelle, fausse brune devenue cantinière et amoureuse de «Cadet-Rousselle» (1954), son picaresque héros auxerrois; «Le coin tranquille» (1957), favorable à une belle histoire d'amour en forêt de Rambouillet, sera pourtant ravagé par un violent incendie.

Citons encore :«Frou-frou» (1955), l'un des premiers films français tournés en cinémascope et relatant les aventures sentimentales d'une jeune bouquetière au Maxim's devenue chanteuse; «La Française et l'amour» (1960) pour le sketch de la femme adultère tiraillée entre un mari évasif et un jeune garçon désinvolte incarné par Jean-Paul Belmondo ; elle le retrouve l'année suivante, nettement plus déterminé malgré les apparences, dans «Les amours célèbres» (1961) de la frivole Princesse de Monaco et du duc de Lauzun.

Documents…

Sources : propos recueillis auprès de Dany peu avant son décès lors de ciné-clubs parisiens, les 17 février et 31 mars 1995, des contacts très amicaux qui auraient largement mérités un Prix Orange… n'en déplaise à une certaine presse. Mais aussi la très précieuse collaboration de Colette, sa sœur, et de Robin, son fils. Pour le reste, documents personnels, plusieurs images glanées ça et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citations :

"Elle est la fleur bleue du cinéma français. Elle a poussé sur les planches et sa première corolle fut un tutu à l'Opéra. Je la connais peu, mais je l'ai regardée vivre et travailler depuis des années. Elle est toujours parfaite, toujours juste à l'écran, et cependant aucun personnage ne reste attaché à son nom."  (Jean Vietti, journaliste parisien)

Elle est mutine et boudeuse, comme dans ses rôles. Très complaisante et bien élevée, ce qui est rare… et nantie d'un très grand sens de l'humour"…  (Ciné-Revue, 1953)

Dany Robin
Yvan Foucart (mars 2012)
Ed.7.2.1 : 19-10-2015