Dany ROBIN (1927 / 1995)

Article de Bernard Alès, paru dans la revue "Ciné-Revue" (mai 1995)

"Je me suis exilée vingt-quatre ans par amour. Je renais enfin à la vie"

La dernière interview de Dany Robin

Dany RobinDany Robin et Georges Marchal

- Vous avez brusquement mis un terme à votre carrière après avoir tourné «L'étau» sous la direction d'Alfred Hitchcock. Pourquoi ;?

- Je venais de me remarier et mon mari m'a dit ;: "C'est fini, tu ne travailles plus." II me l'avait même demandé avant de jouer dans «L'étau». La veille de ma rencontre avec Hitchcock, je m'étais fait couper les cheveux très courts et je pensais n'avoir aucune chance de décrocher le rôle. Au Plaza, Alfred Hitchcock me pose une question assez inattendue ;: "Êtes-vous bonne cuisinière ;?" Je lui réponds que toutes les Françaises le sont. II enchaîne ;: "Quelle est votre meilleure recette ;?", je réplique ;: "Le faisan flambé au whisky." J'ai dû tout lui expliquer ;: les échalotes, les petits suisses dans le croupion pour le rendre plus doux, la cuisson… Durant tout le déjeuner, nous n'avons parlé que cuisine. Lorsque le sommelier est arrivé, Hitchcock m'a pressé de choisir le vin. J'avais eu la chance d'être "chevalier du tastevin" un mois plus tôt, dans la maison Calvet, où on m'avait offert une caisse de Château-Ozom 1962, un vin extraordinaire. Par bonheur, il y en avait au menu, ce qui m'a valu un "hum" de satisfaction de sa part ;!

- C'est de cette façon qu'il vous a engagée ;?

- Pas vraiment. À la suite de cette aventure, mon époux et moi sommes partis en vacances. J'oublie Hitchcock. Un soir, Michael reçoit un télégramme et pousse des "Oh, My God ;!". "Quoi, ta mère est morte ;?" l'interrogé-je. " - Non, on te veut pour le film. Je vais demander le double de ton cachet, et on te refusera." Nouveau télégramme, mêmes exclamations de mon mari ;: "Ils sont d'accord pour le prix, bon, je vais faire un contrat tellement diabolique qu'ils vont revoir leur position." En bref, celui-ci stipulait que si je tournais le lundi, ils devaient me payer la semaine entière. Ils ont tout accepté ;! Et Hitchcock a été absolument adorable avec moi, merveilleux ;! Tous les matins, il m'appelait dans sa caravane, me proposait un verre de Dom Pérignon, tout en me demandant des précisions sur la façon d'aborder telle ou telle scène. Dans une séquence, je devais pleurer en apprenant que mon amant était un espion. Alfred voulait m'aider à verser des larmes avec de la glycérine, mais je pouvais le faire naturellement. Nous avons recommencé la scène de trois façons différentes. À la fin du tournage, il a invité tous les Français qui jouaient dans le film, Philippe Noiret, Claude Jade, et nous a préparé un dîner…

… II m'a emmenée dans sa cave. Et qu'avait-il fait envoyer de Paris ;? Un Château Ozom 1962 ;!

- II avait la réputation d'être assez tyrannique avec les femmes. Vous avez bénéficié d'une chance peu habituelle ;?

- Oui, j'ai eu une chance extraordinaire parce qu'il n'aimait pas le sexe faible, ni même les comédiens. II me répétait ;: "Toi, au moins, tu n'as pas besoin de faire trois fois le tour du pâté de maisons pour être bonne." II venait de réaliser un film avec Paul Newman, qui, paraît-il, avait été assez difficile, et qui, pour être en forme avant un scène, lui disait ;: "Excusez-moi, je vais faire trois fois le tour du studio pour me mettre en condition ".

- N'avez-vous pas eu la moindre hésitation quand votre mari vous a suggéré d'interrompre votre carrière ;?

- Non, je me trouvais, professionnellement parlant, dans une période difficile, parce que j'ai toujours eu l'air plus jeune que je ne l'étais. J'avais 40 ans. On ne m'aurait peut-être plus proposé les personnages que je jouais.

- Comment avez-vous rencontré votre mari ;?

- En avion. Il s'est assis à côté de moi et m'a demandé: "Comment attache-t-on sa ceinture ;? C'est la première fois que je voyage." Je venais de mettre ma fille en pension en Angleterre et j'en pleurais. Je lui ai montré comment faire. Le comble, c'est qu'il n'a pas reconnu l'actrice que j'étais… et qu'il a demandé ma main ;! "Vous êtes fou, je suis mariée, j'ai deux enfants, vous ne m'épouserez jamais", lui ai-je répondu. Deux ans après, nous convolions.

- Vous avez été mariée auparavant avec Georges Marchal. Une autre passion ;?

- Je suis tombée amoureuse de lui quand j'avais 15 ans. Je n'en revenais pas qu'il ait jeté un regard sur moi. Je l'ai connu en venant passer une audition pour «Blondine» : je faisais la révérence à M. Marchal, que je trouvais beau, sublime. Mais la production avait omis de demander un congé, à mon intention, à l'opéra et j'ai refusé de jouer dans le film. Six mois plus tard, je l'ai retrouvé à un spectacle. "Ce que vous m'avez manqué, j'aurais tant aimé tourner avec vous", m'a-t-il dit. II m'a donné son numéro de téléphone. J'ai mis six mois avant de l'appeler. Le jour où nous nous sommes fixé un rendez-vous, l'escalier de l'opéra était animé des danseuses qui savaient que Georges Marchal venait me chercher. Nous sommes allés prendre le thé au Café de la Paix. Sur le chemin, nous avons croisé une dame (nous nous tenions par la main). Elle a regardé Marchal et lui a dit ;: "Dis donc toi, tu les prends au biberon, maintenant ;!" C'était Mistinguett. II m'a murmuré que j'étais la femme qu'il épouserait. J'ai été comblée avec lui pendant vingt-quatre ans. J'ai eu du mal à lui faire des enfants. "Ça tue l'amour", me répétait-il. Nous avons eu une fille (Frédérique), puis un fils (Robin). J'ai été très heureuse.

- N'aviez-vous plus envie de jouer ;?

- Je m'étais produite dans tellement de films, de pièces de théâtre que je n'avais jamais pris de vacances. Enfin, je n'allais plus devoir faire de diète pour rester mince…

… Au début, j'ai vraiment apprécié. Je jouais au golf et me baignais tous les jours. Nous avions une maison à Marbella. Je ne me suis pas aperçue que le métier me manquait.

- Qu'est-ce qui motive votre retour ;?

- En avril de l'année dernière, j'ai reçu un coup de téléphone de Jean-Claude Brialy, qui me proposait le rôle de la duchesse dans «Le bal des voleurs». J'ai relu la pièce, c'était la meilleure d'Anouilh. J'étais tentée mais je n'avais pas joué depuis vingt-quatre ans et j'en avais un trac fou. Finalement, c'était merveilleux de ressentir l'atmosphère du théâtre, les décors, les répétitions, voir les autres comédiens travailler. Tout d'un coup, j'ai souhaité jouer à nouveau.

- Quelle a été la réaction de votre époux ;?

- II m'a confié qu'il n'avait pas le droit de m'empêcher de jouer, pensant qu'après, je reprendrais la routine. Mais maintenant que j'ai regoûté à l'odeur du cirque, je veux y retourner. Oui, il s'y fait, mais difficilement. Rien que le fait de venir en France alors qu'il est irlandais est une difficulté. II ne comprend pas notre langue. II ne connaît pas un seul mot de français à part "Mon amour". Il n'aime pas tellement la nourriture française et n'est pas trop heureux d'être à Paris. Mais moi, je le suis. Je suis contente de revoir mes amis. Je renais enfin à la vie.

Bernard Alès
Ed.8.1.2 : 25-5-2017