Madeleine ROBINSON (1917 / 2004)

… elle s'appelait Liberté

Madeleine Robinson

En tchèque, son vrai patronyme était Svoboda, ce qui signifie liberté.

Elle ne pouvait porter nom plus approprié. Comédienne dotée d'une très forte personnalité, on lui reconnaissait une totale liberté d'expression, celle d'avoir tracé son parcours artistique sans aucune compromission et d'avoir eu le courage de dénoncer les travers de sa profession.

Oui, Madeleine Robinson était un modèle d'intégrité et de droiture, ce qui ne l'exemptait pas de coups durs et mesquins…

Yvan Foucart

Liberté, Liberté chérie…

Madeleine RobinsonMadeleine Robinson à 18 ans

Madeleine Robinson naît le 5 novembre 1917 à Paris, rue Jacob, tout proche du Saint-Germain-des-Prés qui n'était pas encore le quartier existentialiste qu'il devint dès la fin de la seconde guerre mondiale. Elle est la seule fille et cadette des quatre enfants (elle ne connaîtra jamais l'aîné, Friedo, qui mourut bien avant sa naissance) de Victor et de Suzanne Svoboda, tous deux émigrés tchèques. Si le papa s'avère le brillant chef pâtissier de chez Rumpelmayer, la maman ménagère deviendra plus tard receveuse de tramway. Le couple, non marié et mal assorti, se sépare aux dix ans de Madeleine.

Elle grandira avec ses deux frères (René et Serge) au Pré-Saint-Gervais, à la Porte de Pantin, passant une enfance particulièrement pauvre dans un logis de deux pièces d'un troisième étage sur cour. Madeleine et Serge furent plus d'une fois placés dans une ferme du Cantal au sein d'une famille déjà agrandie de neuf enfants, ce que l'on désigne aujourd'hui plus pudiquement de famille d'accueil. A cette époque, les hivers rudes étaient privés d'électricité, le chauffage n'existait pas si ce n'est celui des braises et la quasi inévitable gale des poux se terminait le plus souvent par le plus honteux des rasages.

Madeleine a seize ans lorsqu'elle trouve un emploi dans une usine de séchoirs électriques qu'elle complète de quelques sous en vendant les journaux de l'édition du soir à la station du métropolitain Latour-Maubourg. Lorsqu'elle dispose d'un peu de temps, elle tâte du dessin, sans grande conviction. Toutefois, vivement encouragée par sa tante, elle se présente devant le jury du Conservatoire d'art dramatique lequel, à l'unanimité, la recale pour son interprétation déprimante de Junie, l'amoureuse pathétique du «Britannicus» de Racine.

Nullement découragée, impavide, bien déterminée, elle se décide à suivre les cours de Lucien Pascal, mari de Gisèle Casadesus, mais les abandonne très vite au profit de ceux dispensés par Charles DullinCharles Dullin qu'elle vient de découvrir au Théâtre de l'Atelier. Celui-ci, intrigué et intéressé par cette jeune fille d'apparence trop frêle, plutôt mal fagotée avec ses chaussettes blanches en-dessous du genou et portant un béret basque, l'autorise comme auditrice libre car il réalise et devine un talent poindre alors qu'elle n'a pas les moyens de payer les cours. Dullin ne la prive ni de travail ni de conseils. Elle ne cessera de lui faire preuve de reconnaissance car elle sait qu'elle lui doit tout. Et plus encore, il fut son père, son guide, sa religion, sa foi et son soutien aux heures difficiles.

Pour arrondir ses fins de mois, elle pose pour des photos publicitaires et, comme ses camarades, fait de la figuration pour un cinéma tentateur venant de découvrir le sonore.

L'avant-guerre et l'Occupation…

Madeleine RobinsonMadeleine Robinson

Son premier engagement sera pour «Tartarin de Tarascon» (1934). Son nom n'est pas cité au générique, et pour cause, elle “figure” à une table de jeu à la gauche du grand RaimuRaimu. C'est tout et ce n'est pas si mal.

Viennent ensuite «Les beaux jours» (1935) de Marc Allégret au sein desquels elle partage les aventures d'une jeunesse estudiantine insouciante animée par Simone Simon et Jean-Pierre Aumont dont elle était tombée en pamoison deux ans plus tôt lors de la sortie du «Lac-aux-dames». Pour l'heure, Madeleine n'a qu'un petit rôle, le temps d'une phrase, mais quel plaisir que celui de retrouver l'usage de la parole !

Elle a dix-neuf ans lorsque Léonide Moguy lui propose son premier rôle important avec «Le mioche» (1936) ; combien touchante est-elle en petite ouvrière enceinte de ce jeune étudiant qui l'abandonne, ce qui l'amène à renoncer à l'enfant. Le ton donne dans le mélodrame, mais sa prestation est très appréciée. Sa carrière cinématographique prend son envol à ce moment même ou Svoboda figure sur les génériques sous le nom de Robinson, eu égard, avouera-t-elle, au héros libre que lui inspira Daniel Defoe.

Quelques films de peu d'importance suivirent, à l'exception de «Grisou» (1938) offert par Pierre Brasseur, son partenaire et également auteur du scénario, pour lequel elle s'assume pleinement en femme des corons aux mœurs dissolues.

La guerre éclate. Madeleine rejoint son frère et sa belle-sœur en zone libre, à Nice. Elle entre dans la compagnie théâtrale du "Rideau gris" récemment constituée par André Roussin et Louis Ducreux. Elle complète, bien inopinément, la distribution de «Musique légère» (1942), une comédie que vient d'écrire ce dernier. Quant à Roussin, non insensible à son charme, il lui écrit une pièce sur mesure au titre révélateur : «Une grande fille toute simple» (1942). La pièce est créée au Casino des Fleurs à Cannes par la compagnie Claude DauphinClaude Dauphin, avec lequel elle scelle jusqu'à la fin de ses jours un pacte d'immuable amitié.

Durant ces années difficiles, elle ne néglige nullement le cinéma. Citons ce grand film noir de l'exigeant Jean Grémillon, «Lumière d'été» (1942), tourné en Haute-Provence. Entre un aristocrate vénal et un peintre penché vers la dive bouteille, elle incarne une jeune femme romantique dont un jeune ingénieur public (Georges Marchal), dirigeant la construction d'un barrage, s'éprend.

En 1943, «Douce» (1943), satire sociale du duo Bost-Aurenche, permet à Claude Autant-Lara de nous dévoiler l'aura sensuelle de Madeleine en gouvernante diablement calculatrice et habile…

Victoire !

Madeleine Robinson«La bonne tisane» (1957)

La guerre terminée, Madeleine regagne Paris. Elle apparaît successivement dans : «Les chouans» (1946), impétueuse, pleine de fougue et d'autorité, elle se met au service d'une chouannerie agonisante ; «La grande Maguet» (1947) en vieille bonne de campagne meurtrière par vengeance ; «Une si jolie petite plage» (1948), un film sombre d'Yves Allégret, dans lequel elle interprète une ex-pupille de l'Assistance Publique, utilisée comme servante dans un hôtel d'une plage du Nord ; «Entre onze heures et minuit» (1948) en modiste meurtrière toutefois sauvée par l'inspecteur qui l'inculpe ; «Dieu a besoin des hommes» (1950) en pécheresse de la petite île de Sein aux côtés d'un Pierre FresnayPierre Fresnay bouleversant d'humanité.

Dans «Le garçon sauvage» (1951), tiré d'un roman d'Edouard Peisson et brillamment dialogué par Henri Jeanson, sa présence magnétique pour la prostituée partagée entre son jeune fils et son protecteur lui vaut la "Victoire de la meilleure actrice de l'année".

Elle souhaite se retirer du milieu grâce à «Minuit, quai de Bercy» (1952), incarnant une veuve d'inspecteur de police au passé bizarre mais qui finit par se suicider ; «Leur dernière nuit» (1952) qu'elle partage en quête d'amour avec un chef de gang recherché par la police ; «Les possédées» (1955) de Charles Brabant, un drame sensé se passer durant un été torride sur une île désertique d'Italie.

En 1959, Claude Chabrol l'accueille dans la Nouvelle Vague avec «A double tour», épouse trompée de Jacques Dacqmine et mère d'un fils au chromosome pas tout à fait clair (André Jocelyn). Sa brillante interprétation lui vaut la coupe Volpi de la meilleure actrice à la Mostra de Venise. Cette même année, dans «Les arrivistes», Louis Daquin la transforme en Rabouilleuse de Balzac, une roulure intrigante qui sombrera dans la débauche. Dans «Le procès» (1962), son rôle auprès d'Anthony Perkins est court, mais elle y est dirigée par un Orson WellesOrson Welles au mieux de sa forme.

Citons encore «Le gentleman d'Epsom» (1962) qui lui vaut l'immense plaisir de retrouver Jean Gabin ; «Piège pour Cendrillon» (1965) en gouvernante de la jeune amnésique pour laquelle elle a un regard maternel et bienveillant ; «Le voyage du père» (1966) en patronne d'une maison de rendez-vous lyonnaise qui peut se montrer douce et compréhensive auprès d'un père (Fernandel) à la recherche de sa fille ; «Le cœur fou» (1969) pour lequel Albicocco retrouve ses décors solognots et fait d'elle une femme folle d'un journaliste cédant aux névroses d'une jeune pyromane ; «Une histoire simple» (1978) pour une courte apparition en mère conseillère de Romy Schneider ; «J'ai épousé une ombre» (1983) en belle-mère conquise par le charme trouble d'une émouvante Nathalie Baye. Enfin en 1988, sous la direction de Bruno Nuytten, elle interprète la mère d'Isabelle Adjani fiévreusement investie par le personnage tragique de «Camille Claudel». Son dernier film, «L'ours en peluche» (1993), de Jacques Deray et avec Alain DelonAlain Delon, n'est pas le meilleur.

Sur les planches…

Madeleine RobinsonMadeleine Robinson au théâtre

Et le théâtre ? De ce registre qui n'est pas le nôtre, nous ne pouvons pas tout citer, alors limitons-nous à «La soif» de Henry Bernstein qu'elle crée en février 1949 avec un Jean Gabin en attente de son grand retour au cinéma français ; «Tchin-tchin» de François Billetdoux ; «Colombe» de Jean Anouilh ; «Un tramway nommé désir» de Tennessee Williams ; «Noix de coco» de Marcel Achard, etc. Et en exergue, «Adorable Julia» de Marc-Gilbert Sauvajon, son grand succès qu'elle joua 1480 fois ("Cinq ans de ma vie !" se plaisait-elle à répéter).

Et puisil y eut l'affaire «Qui a peur de Virginia Woolf ?».(1964), cette pièce difficile, incisive et violente d'Edward Albee, créée au Théâtre de la Renaissance. A son grand regret, Claude Dauphin, pourtant à l'origine du projet, est écarté par Franco Zefirelli, le metteur en scène. Michel Vitold obtient le rôle, mais déclare rapidement forfait en cours de répétitions et le cède à Raymond GérômeRaymond Gérôme. Si la pièce connaît un très grand succès, largement mérité, elle est toutefois douloureusement conçue dans un climat conflictuel permanent ponctué de monstrueuses joutes verbales. Un profond désaccord sur l'éthique du comédien surgit entre Madeleine et Gérôme. Les journaux de l'époque s'en font les gorges chaudes, mais le "scandale" permettra à la pièce de tenir l'affiche de nombreux mois. Si Véra Korène, la directrice, peut se féliciter du succès financier, Madeleine en sort moralement et physiquement exténuée et meurtrie. Près d'un an s'écoule lorsque Gérôme l'attaque en justice, lui reprochant d'avoir tout fait pour ruiner la carrière de la pièce. Démarche particulièrement inutile puisque le plaignant fut débouté et que Madeleine reçu le Prix du Syndicat de la critique de la meilleure comédienne !

En 2001, un Molière d'Honneur, couronnant sa carrière sur le splanches, lui est remis par Nathalie BayeNathalie Baye.

Jetons un rapide clin d'œil à travers la petite lucarne où, dès 1962, on la voit sur l'unique chaîne de télévision pour «Chéri» de François Chatel, reprenant le personnage de Léa face à Jean-Claude Brialy dans le rôle éponyme. En Marie de Médicis, elle le retrouve vingt ans plus tard, mais cette fois comme réalisateur pour «Cinq-Mars» (1981). Citons encore «L'affaire Seznec» (1981) pour laquelle Yves Boisset lui confie le rôle de la mère du condamné au bagne à perpétuité (Christophe Malavoy) face au président de la cour d'assises qui n'est autre que… Raymond Gérôme : ils avaient cru tous les deux que leurs scènes ne seraient pas ensemble !

Côté jardin…

Madeleine RobinsonMadeleine Robinson

Après “l'affaire Virginia Woolf”, Madeleine quitta définitivement la capitale pour Ferney-Voltaire dans l'Ain, à quelques kilomètres de la Suisse. Elle y séjourna dix années puis, épuisée par les tracasseries administratives ou législatives françaises, elle se décida à franchir la frontière pour emménager au bord des eaux davantage tranquilles du lac Léman. Durant quatre ans, elle donnera des cours à l'école romande d'art dramatique tantôt à Genève tantôt à Lausanne.

Selon ses confidences, les compagnons de sa vie ne lui ont rien apporté si ce ne sont qu'illusions. Elle se maria la veille de Noël 1940 à la mairie de Marseille avec Robert Dalban, père de son fils, Jean-François, à la suite "d'un pari stupide". Elle n'aura pas suffisamment de mots pour qualifier l'insignifiance de son mari. L'union sera brève, mais le divorce ne sera prononcé qu'en 1946. Elle convola en secondes noces neuf mois plus tard à Chennevières-sur-Marne avec Guillaume Amestoy, qui fut tellement peu présent, commerçant tantôt en France tantôt aux Etats-Unis, qu'elle n'en parla jamais, pas plus que de son divorce (1950). Deux mariages, deux échecs, il n'y aura pas de troisième tentative.

Durant trois ans, elle partagea la vie de Jean-Louis Jaubert, le leader des Compagnons de la Chanson, de qui elle aura une fille, Sophie-Julia, née en mars 1955. On lui sait aussi une longue liaison avec José-Luis de Villalonga, laquelle ira à la dérive comme les précédentes. De ces manques affectifs à répétition, elle prendra son parti et, résignée, construira sa vie seule sans souffrance particulière, si ce n'est la disparition tragique de Sophie-Julia, victime à trente-huit ans du sida.

Après 27 années de quiétude et de douceur passées à Montreux, puis à Lausanne, ayant opté pour la nationalité suisse, Madeleine Robinson nous quitta le dimanche 1er août 2004. Selon ses dernières volontés, elle fut incinérée le 6 août et ses cendres furent dispersées là où elle l'avait souhaitée.

Elle avait la tête bien rivée sur les épaules, d'une complète intégrité et d'humilité. Elle se plaisait à répéter : "J'ai fait du cinéma, j'étais comédienne… tout simplement, je n'ai jamais été une star. Pour moi, la star, c'est la dame que l'on embrasse à la fin ; et moi, je n'ai jamais eu de jeune premier qui m'embrasse à la fin !".

Quelque part, là-haut, fier de sa “Svoboda”, le petit bonhomme voûté qui ne paie pas de mine et qui doit encore de temps en temps hanter l'ex-place Dancourt à Paris, doit se réjouir du parcours sans faute de son élève, de cette grande fille toute simple, maigre, à l'éternel béret basque. Qui sait, peut-être se sont-ils retrouvés ?

Documents…

Sources : «Belle et Rebelle» de Philippe Sarda et Grégoire Montangero (2001 Editions Publi-Libris, Suisse), l'excellente mise à jour de son autobiographie parue en 1978 sous le titre «Les canards majuscules» édité par Robert Laffont, documents personnels, correspondances avec Madeleine Robinson, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Remerciements : à monsieur Raymond ChiratRaymond Chirat, historien du cinéma et co-auteur, avec Maurice Bessy, de «Histoire du cinéma français - Encylopédie des films», pour l'aimable lettre qu'il daigna nous adresser lorsque nous lui avons demandé de bien vouloir s'exprimer au sujet de Madeleine Robinson.

Citation :

"Je connais Madeleine Robinson depuis très longtemps, et je l'ai toujours connue belle, de cette beauté violente et dédaigneuse qui ne doit rien aux onguents et aux brosses, parce que c'est le soleil qui s'est chargé de l'affaire dès le début…

Elle peut-être drôle et tragique, elle a un rire superbe et des larmes déchirantes.

Elle a quelques ennemis dans son sillage - ceux qui n'aiment ni la liberté, ni la beauté, ni le rire, ni les larmes, ni le cœur, ni le génie. Ceux surtout qui n'aiment pas le triomphe des autres.

Depuis que ça dure, elle sait que dans les ténèbres de la salle ou au grand jour de sa vie généreuse, elle a l'immense public de ses amis. On s'est sans doute aperçu que je suis de ceux-là."

Claude Dauphin
Madeleine Robinson et Claude Dauphin…
Yvan Foucart (avril 2012)
Ed.7.2.1 : 18-1-2016