Philippe LEMAIRE (1927 / 2004)

… le séducteur au coeur triste

Philippe Lemaire

Philippe Lemaire fut par excellence la coqueluche des adolescentes des années cinquante. Charmant, séduisant, ce beau blond aux yeux bleus, aux fossettes éclatantes possédait une très forte capacité de séduction dont il savait habilement user.

S'il pouvait jouer à la perfection les tendres comme les durs, peu savent que ses rôles ne reflétaient pas du tout sa vraie nature. Il mena sa carrière humblement avec une discrétion parfois teintée de mélancolie et, parfois même, d'anxiété.

Pourquoi ? La plupart de ses intimes en sont toujours à l'ignorer…

Yvan Foucart

Une enfance traumatisante…

Philippe LemairePhilippe Lemaire (1948)

Philippe Lemaire naît le 14 mars 1927 à Moussy-le-Neuf, un petit village rural de la Seine-et-Marne, proche d'un Roissy loin d'imaginer son avenir aéronautique et sa population quadruplée. Il n'aura guère le temps de s'y attacher car, à ses deux ans, Robert, son père, décède. Violet, sa maman de nationalité anglaise, choisissant le suicide, le laissera orphelin à neuf ans. Il la connut très peu, mais cela ne l'empêchera pas de l'idolâtrer sa vie durant.

Si on ne lui connaît qu'une soeur, Ella (née en 1918), il eut davantage de demi-frères et demi-sœurs issus des précédents mariages de son père. Recueilli par la plus âgée d'entre elles, une femme un tantinet originale auprès de laquelle il passera une grande partie de son adolescence à Fontainebleau, il traverse une période difficile marquée par une scolarité perturbée. Un grand écart d'âge fut l'obstacle d'une meilleure connaissance de sa fratrie à l'exception de la plus jeune de ses demi-sœurs ainsi que ses neveux et nièces, lorsque – heureux – il pouvait leur rendre visite à St-Jean-de-Luz, cette perle de la côte basque qu'il appréciait tant.

La guerre finie, et bien qu'il découvre un Paris libéré, un atavisme familial le pousse à rêver à de lointains horizons océaniques. Il souhaite s'engager dans la marine, mais ses amis l'encouragent plutôt à fréquenter les studios des photographes de mode, très friands de beaux gosses au sourire craquant. D'autres lui conseillent de s'inscrire aux cours de comédie de René Simon. Ce qu'il fait, s'offrant l'occasion de côtoyer, entre autres, Nicole Courcel, Philippe Nicaud, Pierre Mondy… et Nicole Pinton qu'il épouse en juillet 1949 et que l'on apercevra, sous le nom de Nicole Lemaire, dans quelques films et tournées théâtrales. Leur divorce sera prononcé deux ans plus tard sans que l'intéressée ne manifeste la moindre rancune : bien au contraire, elle reconnaîtra son côté cavaleur, mais ne cessera de louer son charme et sa gentillesse.

Pour l'heure, Philippe hante les plateaux de cinéma et réussit à se faire engager, pour ce qui n'est encore qu'une figuration dans le «Roger la Honte» (1945) que réalise André Cayatte. Sa carrière évolue avec Henri Decoin qui lui propose le rôle du petit ami d'une jeune pianiste (Dany RobinDany Robin) amoureuse de son professeur (Louis JouvetLouis Jouvet) dans «Les amoureux sont seuls au monde» (1947). Cayatte le reprend dès l'année suivante pour sa version moderne des amours shakespeariens des «Amants de Vérone» (1948).

Un nouveau jeune premier…

Philippe LemairePhilippe Lemaire

Pour Philippe Lemaire, 1949 s'avère l'année déterminante. Propulsé par «Nous irons à Paris» (1949), une comédie délicieuse de Jean Boyer, agréablement rythmée par Ray Ventura et ses collégiens, il forme avec Françoise Arnoul un couple trépidant, plein de fraîcheur et de joie de vivre, à tel point que celle-ci sera sa partenaire fétiche pour les quatre prestations à venir.

Lancé, il enchaîne les films. Ainsi, pour «Maria Chapdelaine» (1950) d'après le roman de Louis Hémon, il reprend quinze ans après Jean GabinJean Gabin, le rôle du trappeur, l'un des prétendants de Michèle MorganMichèle Morgan, parfaite héroïne québécoise; dans «Mon ami le cambrioleur» (1950), Françoise Arnoul le sauve d'un suicide amoureux; ils poursuivent ensemble avec «Mammy» (1950), laquelle n'est autre qu'une Gaby Morlay quasi aveugle pour les besoins du scénario mais qui, loin d'être dupée, se montre reconnaissante de leurs attentions et prévenances.

«Taxi de nuit» (1951) constitue son premier passage apennin, le vedettariat du film étant assuré par Beniamino Gigli, célèbre ténor italien en fin de carrière. Les dates de tournage, mal retenues, sont perturbées par des encombrements dus aux pèlerins présents pour l'ouverture annuelle de la Porte Sainte du Vatican. Il ne renoncera pas pour autant aux promenades hors caméra, la nuit tombante, avec Danielle Godet, sa nouvelle partenaire, dans la ville éternelle qui s'égaye le soir sur les accents mélodieux de catari, catari diffusés dans les tavernes coloriées et animées.

L'incursion dans l'univers dénonciateur et très particulier de Curzio Malaparte, dont «Le Christ interdit» (1951) constituera l'unique prestation derrière la caméra, l'incite à rester dans la péninsule aux côtés de partenaires aussi talentueux que Raf Vallone et Alain Cuny.

«Nous irons à Paris» ayant remporté un grand succès, nous avons de bonnes raisons de reprendre la route. Cap au sud cette fois-ci, car «Nous irons à Monte-Carlo» (1951), sur le charmant rocher illuminé par l'éblouissante Audrey HepburnAudrey Hepburn et la toujours charmante Danielle GodetDanielle Godet : non seulement charmante, mais vigilante, qui déplore que les figurantes soient des proies trop faciles pour un Philippe ayant retrouvé son tempérament de papillon. Nous suivons ce dernier en candidat érudit des «Cent francs par seconde» (1952), hommage au crochet radiophonique des beaux soirs de Radio-Luxembourg qui le confronte à une décision délicate et cornélienne : le gain ou l'amour de la tendre et douce Geneviève Kervine. Le choix sera vite fait : «L'amour, toujours l'amour» (1952), et toujours la Côte d'Azur pour une intrigue sentimentale dont il est le séduisant héros face à des retrouvailles inattendues avec une amie d'enfance qui n'est autre que Brigitte Auber.

Jouer les méchants…

Philippe LemairePhilippe Lemaire et Giselle Pascal (1954)

Conscient du danger qu'il encourt à se cantonner dans de gentilles amourettes, il tient à casser son image de gendre idéal en acceptant parfois des rôles de voyous cyniques, voire veules. Il en est ainsi de «Minuit, quai de Bercy» (1952) et de sa belle interprétation du jeune professeur de grec suspecté d'assassinat d'une concierge d'immeuble.

«Quand tu liras cette lettre» (1953) de Jean-Pierre Melville lui permet, en gigolo séducteur de deux sœurs toutes prêtes à entrer au Carmel, de rencontrer la muse de Saint-Germain-des-Prés, Juliette Gréco. Ils tombent amoureux et trois mois plus tard, se marient à la mairie du VIIIème arrondissement entourés de leurs témoins, d'une foule d'amis et de toute une meute de journalistes. Leur voyage de noces les conduit dans un Liban francophile et cajoleur dont ils ne négligeront pas les beautés, ne seraient-ce que celles de l'antique Baalbek. Malgré la naissance d'une fille merveilleuse, Laurence (23 mars 1954, scripte aujourd'hui), trop de choses les séparent : Philippe n'est pas de la bande à Prévert, Sartre, Queneau et autres et ne fréquente pas les sous-sols enfumés de la rue Dauphine, préférant ses sorties avec Henri VidalHenri Vidal, Maurice RonetMaurice Ronet, Daniel GélinDaniel Gélin et son grand ami Daniel Cauchy. Juliette reconnaîtra avoir succombé à son sourire, lui reprochera très vite son apathie, son absence de conversation, son inquiétude constante quant à sa carrière. In fine, ils reprendront leur liberté, Philippe retrouvant ses copains des discothèques tandis que, pour son premier passage à L'Olympia, la jolie môme enflammera son public avec son nouveau grand succès dû à Léo Ferré, «Paris canaille».

On retrouve bientôt Philippe Lemaire dans «La rage au corps» (1953), parfaite gouape voulant séduire une jeune nymphomane; pour «Les clandestines» (1954) il se montre un peu plus attentionné en aidant Nicole Courcel à sortir d'un réseau de call-girls; dans «Marchandes d'illusions» (1954), il est le jeune peintre innocemment épris d'une prostituée des Halles; toujours peintre, mais cette fois montmartrois mourant d'amour pour «Frou-frou» (1955), la belle aventureuse; quant à Alexandre Astruc, il en fait le jeune photographe protégé et amoureux d'Anouk Aimée dans son premier long métrage, «Les mauvaises rencontres» (1955); enfin, dans «M'sieur la Caille» (1955), il campe avec talent le héros pleutre, proxénète et homosexuel du roman de Francis Carco.

Changement de décors plutôt malheureux : dès les premiers jours de tournage des «Salauds vont en enfer» (1955), il contracte une fracture au bras et l'obligation de céder son rôle à Serge Reggiani. Quelques semaines de repos plus tard, «C'est une fille de Paname» (1956), Danielle Godet, qui provoque leurs retrouvailles sans faux-fuyants.

Après «Quai du point du jour» (1959) avec Raymond Bussières et Dany Carrel, il convole à Nice avec Claude Mouton, danseuse à l'Opéra et par la suite professeur. Double mariage puisque Daniel Cauchy devient son beau-frère en épousant Jacky, sa sœur cadette. Philippe et Claude auront un fils, Eric (né le 25 mars 1962, aujourd'hui technicien dans un laboratoire de vidéos), né quelques heures avant Didier, le fils de Daniel et de Jacky ! La ressemblance se poursuit, au point que leurs deux mariages finiront par un divorce !

Une fin de carrière grisonnante…

Philippe LemairePhilippe Lemaire

Pour Philippe Lemaire, les années 60 marquent le début d'une carrière en retrait, même s'il est à l'aise dans les costumes d'époque : lieutenant de police constamment ridiculisé par un Belmondo cabriolant dans «Cartouche» (1962); duc d'Angoulême et ami bretteur de Gérard Barray dans les deux «Pardaillan» (1962/1963); marquis conspirateur dans «Le masque de fer» (1962); intrigant à la cour du Roi-Soleil, mais néanmoins sensibles aux avantages vénusiens de Michèle Mercier, dans deux épisodes de la série des «Angélique» (1964/1965) . Citons encore l'officier allemand du IIIème Reich dans «Le vice et la vertu» (1963) de Vadim ainsi que l'ingénieur impudent du «Germinal» (1963) d'Yves Allégret.

Force est de reconnaître que son nom n'occupe plus la première place des génériques. Ignoré de la Nouvelle Vague et rejeté par d'austères "Cahiers du Cinéma", il ne peut qu'accepter des tournages quelquefois mineurs tant en Italie, qu'en Espagne ou en Allemagne, voire même d'involontaires participations à des films frôlant le “hard” qui n'apporteront rien à sa gloire et ne pourront le relancer.

Son parcours “petite lucarne” lui apporte certaines satisfactions, grâce à d'excellentes séries : «La fortune des Rougon», «Malican père et fils», «Ces messieurs de Bois-Doré» et quelques «Maigret». Toutefois, son meilleur souvenir restera à jamais celui du greffier de «Au nom du peuple français» (1988), une mémorable émission imaginée par Yves Mourousi, la première en son genre, refaisant le procès de Louis XVI, les téléspectateurs-jurés devant rendre leur verdict par minitel.

Terminons son parcours cinématographique nous le remémorant conteur arabe pour le «Liberté, égalité, choucroute» (1985) de Jean Yanne qu'il retrouvera plus tard en chef des méchants recherché par deux flics aussi dissemblables que «Gomez et Tavarès» (2002); «Mariage mixte» (2004) où il apparaît vieilli, la barbe blanchie, mais admirable père bougon de Patrick Chesnais; «Arsène Lupin» (2004), ultime représentation en cardinal se déplaçant dans une chaise de handicapé, crucifix en main, et finissant tragiquement.

N'oublions pas sa présence sur les scènes, entre autres : «Ils ont vingt ans» (1948) de Roger Ferdinand, en amoureux éperdu, rôle qu'il reprendra au cinéma; «Jésus la Caille» (1952), gros succès qui précéda également le film; «Fleur de cactus» (1967) avec Sophie Desmarets dans le rôle de l'épine; «Une fille dans la soupe» (1971) avec Marion Game; «La soupière» (1991), l'inusable succès de Robert Lamoureux, etc. Mais nous retiendrons surtout «La panne» de Friedrich Dürrenmatt (1994) donnée au Centre dramatique de Limoges.

Le bonheur n'est plus dans le pré…

Philippe LemairePhilippe Lemaire

Après trois mariages suivis de trois échecs, Philippe Lemaire pouvait-il encore croire et accéder au bonheur ? Oui, si l'on s'en réfère aux vingt dernières années de sa vie qu'il partagea avec Ophélie Deleschaud, sa compagne aimante et douce. Il avait également ses enfants autour de lui, en parfaite harmonie. Comme beaucoup des saltimbanques, il adorait son métier et se montrait constamment en quête de l'amour du public, sachant, si nécessaire, masquer sa fragilité, sa timidité, par un sourire.

Pourtant survint cet acte fatal, déconcertant, difficile à comprendre. L'âge arrivé, une carrière qui s'essouffle, des rôles qui se raréfient, un physique qui s'étiole, le tout baignant dans une nostalgie de plus en plus envahissante, ont sans doute fait naître en lui un état dépressif. Ses proches se souviennent qu'il évoquait sa carrière de façon étonnamment discrète, souvent laconique, sans encensement, toujours en retrait, sans se soucier que l'on parlât ou non de lui. Contrairement à la plupart des comédiens, il ne gardait aucun souvenir de ses films, aucune coupure de presse, aucune photographie. C'était sa façon d'être, son caractère.

Toujours est-il que, l'après-midi du lundi 15 mars 2004, le lendemain de son 77ème anniversaire, il nous quitta de la manière la plus brutale qui soit, en se jetant sous les rames du métro, à la station Pyramides toute proche de son domicile. Triste ironie, ce soir-là, les retards accusés des lignes de métro firent que les répétitions de «Jésus la Caille», son œuvre porte-bonheur dont les représentations devaient débuter quinze jours plus tard à l'Espace Pierre-Cardin furent annulées

Philippe Lemaire fut incinéré au crématorium du Père-Lachaise, à la date anniversaire de sa fille Laurence. La foule ne se pressait pas, mais l'on put relever la présence discrète, entre autres, de l'acteur Alain CourivaudAlain Courivaud, son nouvel ami, délicat et dévoué, qui prononcera un éloge funèbre particulièrement émouvant, d'Alexandre Arcady et son équipe de «Mariage mixte», de Daniel et Jacky Cauchy, de Juliette Gréco. Pour se rapprocher de celle qu'il n'avait cessé d'adorer, ses cendres furent dispersées le jour anniversaire de son fils Eric, le 25 mars, non loin de la tombe de sa mère inhumée à Saint-Jean-de-Luz.

Que pouvons-nous retenir de ses 80 films ? Un palmarès qui peut paraître inégal, ne serait-ce que par la faiblesse de nombreux scénarios. Chacun se fera son appréciation : on peut aimer tel ou tel film sans être obligé de le situer sur une échelle des valeurs bien difficile à étalonner. Notre tristesse s'atténue par le souvenir que nous gardons de lui et son image reste celle d'un jeune garçon dynamique, plein de vitalité et de charme, qui sut nous entraîner, de bien enthousiasmante façon, dans cet inoubliable tourbillon que fut son point de départ, «Nous irons à Paris».

Documents…

Sources : propos recueillis auprès de Laurence, sa fille, et d'Eric, son fils, ainsi que d'Ophélie, sa dernière compagne, que nous remercions tous trois pour leur gentillesse et leur très grande disponibilité. Pour le reste, documents personnels, plusieurs images glanées ça et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Philippe Lemaire…

A propos de Philippe Lemaire…

"Nos chemins se sont croisés sur un plateau de théâtre dans la complicité et les rires, et très vite nous nous sommes liés d'amitié. Nous partagions nos folies, et les joies et les peines de nos vies. Et Philippe me donnait à partager ses émerveillements provoqués par la vie et les hommes.

Derrière le masque pudique de son apparente insouciance et de son goût insatiable pour la plaisanterie m'est apparue très vite une profonde gravité face à la vie : les plaies toujours ouvertes de son enfance et de sa prime jeunesse, son souci permanent pour tous ceux chers à son coeur, son coeur grand et généreux. Et aussi qu'au delà de la reconnaissance de l'acteur lui était nécessaire, vitale, la légèreté du jeu, cet abandon aux joies pures de l'enfance qu'il retrouvait au théâtre ou devant la caméra.

Un jour, Philippe a décidé de quitter la scène, et depuis me manque sa main sur mon épaule, son sourire, son écoute et ses mots justes."

(Alain Courivaud)
Yvan Foucart (mai 2012)
Ed.7.2.1 : 20-1-2016