Valentina CORTESE (1923)

… une diva pas comme les autres…

…sous_titre… Valentina Cortese

Bientôt quatre-vingt-dix ans, une vraie légende…

Italiana ? Certo !

Désordonnée peut-être, déconcertante parfois, tantôt héroïne pathétique, tantôt éthérée. Un peu clown, aussi…

Une actrice-née, d'une ultra-sensibilité peu commune, qui mena une carrière cinématographique chargée de quelques éclipses mais, fort heureusement, sans jamais l'altérer, grâce sans doute à son tempérament et à son exubérance nous rappelant la Magnani voire la Masina, grâce aussi à son Strehler et à son Zeffirelli.

Cette diva, car c'en est une, n'est autre que Valentina Cortese.

Yvan Foucart

Une enfant de l'amour…

Valentina CorteseValentina Cortese, à 7 ans

Née d'une relation illégitime, Valentina Elena Cortese (Cortese étant le nom de sa mère) voit le jour le premier janvier 1923 à Milan, une date que certains biographes semblent éluder, de même que son véritable patronyme.

Confiée à mamma Rina, sa nourrice, et à papa Giovanni, elle grandit avec les enfants de ceux-ci à Agnadello, près de Crémone. Son enfance fut heureuse auprès de ces gens simples, des paysans éloignés de toute richesse. A l'âge de sept ans, son grand-père ayant découvert son existence, l'amena dans la famille maternelle à Turin et la confia à Elena, sa grand-mère, qui ne cessa jamais de lui témoigner un véritable attachement. Ce n'est que bien plus tard qu'à travers récits et rencontres Valentina apprendra que le comte Napoleon Rossi di Coenzo était bien son père et sa mère pianiste de concert.

Valentina ne garde que de beaux souvenirs de la maison de campagne des grands-parents bâtie dans le cadre lumineux de Stresa, l'endroit idéal offrant des échappées sur le lac avec les amis et amies de son âge (et surtout, la mémoire ne lui faisant pas défaut, celui de son premier baiser, donné à quinze ans). C'est dans ce cadre qu'elle s'essaya à la peinture, mais en découvrant bien vite que sa véritable vocation était ailleurs.

Elle rêve de planches, de tirades, de déguisements, avec en tête - déjà - l'impérieux besoin de créer une petite compagnie théâtrale avec les jeunes de la ville. Néanmoins, ses seize ans atteints, bien déterminée, elle quitte la Lombardie pour Rome, afin de s'intégrer le plus rapidement possible dans la vie artistique. Trop jeune pour être admise à l'Académie d'Art Dramatique, elle est provisoirement accueillie à l'Ecole de diction de la "Scalera Films" dirigée entre autres par Guido Salvani, celui-là même qui, deux ans plus tard, lui confiera son premier rôle cinématographique, certes court, dans «L'orizzonte di pinto» (1940).

Sans attendre, elle enchaîne avec «Le grand homme de Venise» (1941), recevant les encouragements de Rossano BrazziRossano Brazzi, le courageux et séduisant héros de cette histoire de cape et d'épée. Puis, en parfaite ingénue, blonde et diaphane, elle est séduite et abandonnée par le non moins fougueux Amedeo NazzariAmedeo Nazzari dans «La cena delle beffe/Le dîner des illusions» (1941), film attaqué par la censure catholique à cause de l'apparition du premier sein nu sur un écran italien, en l'occurrence celui de Clara CalamaiClara Calamai, la grande vedette de l'époque.

Durant les années de guerre, Valentina apparaît dans seize films, contrôlés non seulement par la censure religieuse, mais aussi par les autorités fascistes, des bandes dont le Duce, dit-on, se montrait très friand mais qui sont, pour la plupart, tombées dans les limbes de l'oubli.

En route vers Hollywood…

Valentina CorteseValentina Cortese (1949)

La guerre achevée, Valentina Cortese, peu satisfaite des scénarios qu'on lui propose et de la répétition des rôles de pleurnicheuse, tourne son talent et son énergie vers le théâtre. Elle s'y montre dans des pièces traduites, telles que «Mademoiselle» de Jacques Deval au "Théâtre Eliséo" de Rome, «Les mal-aimés» de François Mauriac, «Strange interlude» d'Eugène O'Neill, etc.

D'aussi belles interprétations, plus mûres et plus expressives, ne l'empêchent pas de revenir prudemment vers le septième art, notamment avec «Roma città libera/La nuit porte conseil» (1946), une comédie-bouffe qui en fait une péripatéticienne auprès de Vittorio De Sica. Parmi d'autres titres, relevons : «Le juif errant» (1948), version moderne du retour à la Terre Sainte pour laquelle elle s'empare de son personnage avec une violence provocant l'admiration de son partenaire, Vittorio Gassman; «I miserabili/L'évadé du bagne» (1947) la mouture italienne des «Misérables» du père Hugo où, revêtue des oripeaux de Fantine et de Cosette, elle se montre encore particulièrement émouvante. «Il corriere del re/Le rouge et le noir» (1947) d'après Stendhal, en héroïne naïve et bafouée; «Cagliostro» (1948) en impétueuse bohémienne face à un Orson Welles magnétiseur et aventurier tel que l'imagina Alexandre Dumas père; «Shadow of the eagle» (1950) où elle se meut vibrante dans une atmosphère d'intrigue et de meurtre en rivale infortunée de Catherine II de Russie; «Femmes sans nom» (1949) en jeune Yougoslave enceinte derrière les barbelés d'un camp italien détenant des prisonnières sans identité; «La montagne de verre» (1949), en paysanne des Dolomites sauvant un pilote de la RAF dont l'avion vient de s'écraser…

La Grande-Bretagne et Hollywood la repèrent et la sollicitent. Darryl F. Zanuck, producteur pour la Twentieth Century Fox, l'introduit dans «Thieve's highway/Les bas-fonds de Frisco» (1949) en grande partie tourné dans la ville au célèbre fog venant du Pacifique. Elle y tient le premier rôle féminin, son salaire est devenu respectable et son nom transformé en Cortesa. “Prêtée” à la MGM pour «Malaya» (1949), elle campe une chanteuse italienne, égarée dans un tripot malais, qui s'éprend d'un ancien détenu incarné par Spencer Tracy.

Amoureuse, elle le sera réellement deux ans plus tard lors du tournage de «La maison sur la colline» (1951), vacillant à la suite d'un coup de foudre inattendu dans les bras de son partenaire Richard BasehartRichard Basehart, encore au début de sa carrière. Peu importe si le public boude la mise en scène de Robert Wise ou la moralité de l'ouvrage, Richard et Valentina, radieux, prennent le premier avion pour Londres où ils se marient le 24 mars 1951. Les voici très vite les heureux parents de Jack, qui naîtra sept mois plus tard à Santa Monica (Californie). Nos tourtereaux tourneront encore trois autres films ensemble mais, le mari se révélant cavaleur et sacrifiant plus qu'il n'est acceptable au culte de Bacchus, ne pourront éviter une séparation. Leur divorce sera officialisé le 11 septembre 1971…

L'air du pays…

Valentina CorteseValentina Cortese (1973)

Mécontente d'un Hollywood trop éloigné de son “rêve américain”, affirmant sans doute une personnalité un peu trop affranchie que traduisent certains de ses comportements (tel ce verre de whisky jeté à la figure d'un Zanuck indélicat), l'actrice se décide à retrouver sa mère patrie.

Un bien pour un mal : Joseph L. Mankiewicz, nouvellement producteur, l'invite à le rejoindre à Cinecittà pour compléter l'éclatante distribution de «La comtesse aux pieds nus» (1954), un parfait miroir de la faune des belles années du cinéma pour lequel il a prévu Ava Gardner, Humphrey Bogart, Edmond O'Brien et Rossano Brazzi dont elle incarnerait la sœur, la confidente.

D'autres films suivent : on la retrouve céramiste de talent, brûlante de mélancolie dans «Le amiche/Femmes entre elles» (1955) de Michelangelo Antonioni, qui lui offre là un des meilleurs rôles de sa carrière… et l'occasion de rafler le ruban d'argent du meilleur second rôle décerné par le syndicat national italien des journalistes de cinéma; «Barabbas» (1960), tout en élégance, détachée de son esclave, en l'occurrence son ami Anthony QuinnAnthony Quinn; «Le livre de San Michele» (1962) d'après le récit autobiographique du docteur suédois (O.W. Fischer) dont elle interprète l'amie, la grande tragédienne Eleonora Duse; «The Visit/La rancune» (1963) une coproduction américano-germano-italo-française avec en tête d'affiche Ingrid BergmanIngrid Bergman et à nouveau Anthony Quinn.

«Juliette des esprits» (1965) la fait plonger dans les visions oniriques féminines chères à Federico Fellini. «Les caprices de Marie» (1969) de Philippe de Broca en fait une joyeuse déphasée aux côtés de Marthe Keller. «L'assassinat de Trotsky» (1972) la présente en épouse du révolutionnaire communiste, tous deux réfugiés au Mexique. Enfin, avec «La nuit américaine» (1973), ode remarquable rendue au septième art, François Truffaut lui cisèle la plus belle composition de sa carrière, celle d'une diva italienne dépressive et confrontée à des problèmes de mémoire et d'alcoolisme. Elle décroche une nomination à l'oscar du second rôle, rejoignant ainsi deux autres compatriotes, Anna MagnaniAnna Magnani et Sophia LorenSophia Loren. Hélas, la précieuse statuette échoira à Ingrid Bergman pour sa performance dans «Le crime de l'Orient-Express» : serrant sa récompense, celle-ci s'adressa au public, soutenant, tout émue, que "… Cet Oscar n'est pas le mien, il appartient à Valentina !". Les critiques américains de cinéma, ainsi que la British Academy Awards, partageant son avis, décerneront leurs prix respectifs à la brune Italienne.

La Cortese…

Valentina CorteseValentina Cortese (2001)

Prouvant, si nécessaire, l'étendue de son talent de tragédienne, Valentina Cortese s'investit également dans le théâtre. Sa rencontre avec Giorgio Strehler fut un tournant important, non seulement par ce qu'il apporta à sa carrière mais aussi parce qu'ils furent sentimentalement attachés par une vie commune de plus de quinze ans. Animée d'une énergie inlassable, la comédienne plongea dans l'univers “strehlien”, s'attaquant à des pièces de qualité et à des auteurs reconnus, tels Tchekhov, Shakespeare, Goldoni, Pirandello, Pinder, Brecht, etc. Pour ne retenir qu'un seul de ces rendez-vous, citons l'inoubliable Lioubov, pleine de sincérité et de générosité dans «La cerisaie» (1974) de Tchekhov. Souvenons-nous encore de la salle de "l'Odéon-Théâtre", à Paris, le rideau baissé, les spectateurs debout pour des applaudissements à n'en plus finir, devant une Valentina stoïque dont les beaux yeux verts, limpides, firent ce qu'ils purent pour retenir quelques larmes…

Strehler et Valentina ont vécu et travaillé ensemble. Fous de théâtre, talentueux, heureux, ils ont triomphé dans maints chefs-d'œuvre… et se quittèrent pour des raisons inexpliquées, confuses, mais différentes, qui leur firent comprendre qu'ils ne pouvaient plus travailler ensemble. Valentina avait déjà connu pareille passion, à dix-sept ans, avec Victor de Sabata, le célèbre chef d'orchestre et compositeur attaché à la Scala de Milan, bien plus âgé qu'elle, séparé de son épouse et père de deux enfants. Valentina et Victor ne purent dissimuler longtemps un amour aussi passionnel, un inévitable objet de scandale pour l'époque et qui les obligea à la séparation.

Sa rencontre avec Franco Zeffirelli fut tout aussi bénéfique, quoi que très différente. Le metteur en scène la dirigea en épouse d'Hérode (Christopher Plummer) pour les versions télévisées et cinématographiques de «Jésus de Nazareth» (1976), une production ayant nécessité neuf mois de tournage en Tunisie et au Maroc avec, en récompense, un succès international considérable. Par la suite, Zeffirelli la transforma en sobre mère supérieure pour «Storia di una capinera/Mémoire d'un sourire» (1993). Astucieux et intelligent, il ne l'éloigna pas de la scène, en faisant une superbe «Marie Stuart» (1978) de Schiller au théâtre "Manzoni" de Milan.

A son entrée dans la cinquantaine, l'actrice avouait son désir de finir sa carrière comme les personnages de Tchekhov ou de Tennessee Williams, en un destin pathétique et brûlant. Etait-elle sincère ? Sans aucun doute, mais rien n'empêche de changer d'avis, d'autant que le 27 septembre 1980, sous les cieux ensoleillés de Portofino, paradis de la côte ligurienne, elle convole pour la seconde fois avec Carlo De Angeli, son aîné de dix-sept ans, industriel pharmaceutique, décédé en 1998. Comment résister à quelqu'un d'aussi prévenant et gentil. Ce fut son ultime coup de coeur, sans histoires, une union de profonde compréhension totalement réciproque avec "un homme qui ne m'a jamais demandé quoique ce soit sur mon passé".

Beaucoup s'étonnèrent de la voir si souvent un foulard vaporeux serré sur la tête, enfoncé jusqu'aux cils, ne laissant apparaître que ses beaux yeux. Elle tint souvent à préciser que ce n'était ni une fantaisie ni un quelconque caprice, mais un héritage de son enfance paysanne dont elle s'est toujours montrée très fière et qu'elle n'est en aucun cas prête à renier.

Toujours dans l'actualité, en avril 2012, Valentina Cortese a publié son autobiographie en langue italienne sous le titre : «Quanti sono i domani passati» aux Editions Montadori. Si elle avoue partager des moments de sa vie avec ses amis et ses admirateurs, elle reconnaît en conserver certains, plus intimes, qu'elle tient à protéger. Qu'il en soit fait selon ses voeux.

Grazie mille, Valentina, per le ore che ci hai offerto ! (Mille mercis, Valentina, pour les heures que vous nous avez offertes !

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Valentina et François…

Citations :

François Truffaut parle de Valentina : "J'ai fait choix de Valentina parce que c'est l'une des rares actrices de notre époque qui ait encore l'allure d'une star."

Valentina parle de François : "Je perçois mon travail comme un acte d'amour… J'eus l'impression de retrouver non pas un être humain, mais une espèce d'ange, tellement il était transparent et gentil. C'était quelqu'un d'une tendresse et d'un sens de l'humanité impossible à décrire, il n'y eut jamais un moment d'irritation ni d'impatience. C'était une personne pleine de lumière."

Yvan Foucart (octobre 2012)
Ed.7.2.1 : 23-1-2016