Claude DAUPHIN (1903 / 1978)

… Legrand-Dauphin de France

Claude Dauphin

Du jeune premier exquis, à la mèche tombante et à la pomme d'Adam en ascenseur, jusqu'au crépuscule de sa vie où il apparaît chenu et le visage émacié, Claude Dauphin fut le comédien le plus respecté et le plus aimé des critiques.

Il fit constamment preuve d'élégance, de pudeur et de gentillesse. En outre, il avait en lui quelque chose de britannique, de gentleman… so british.

Yvan Foucart

"Surtout pas comédien !"

Claude DauphinClaude Dauphin, titi parisien

Claude Dauphin, de son vrai nom Legrand, était le fils de Franc-Nohain, poète, humoriste et journaliste à "L'écho de Paris" et de la peintre Madeleine Dauphin. Son frère aîné, Jean Nohain dit “Jaboune”, fut l'un de nos plus populaires animateurs de la radio et de la télévision. Quant à Francine, la cadette, elle fut conceptrice de dessins d'enfants chez Nathan. Son grand-père paternel était tonnelier à Corbigny dans la Nièvre, non loin d'un cours d'eau bien paisible, le Nohain : ceci expliquant cela.Son grand-père maternel était confiseur à Béziers.

Claude naît trois ans après son frère, très exactement le 19 août 1903 à Corbeil où la famille passe les vacances. Les Legrand habitent Paris, rue du Faubourg-Saint-Honoré. Dès qu'ils sont en âge d'organiser leurs jeux, les enfants s'emparent du grenier et le transforment en théâtre. Revêtus de draps de lit, ils “donnent” «Athalie» ou «Les plaideurs» devant un public constitué de leurs parents très dubitatifs, de la cuisinière qui a la tête ailleurs et de quelques camarades réquisitionnés, faussement attentifs.

Plus sérieusement, Claude effectue ses études chez les Pères Maristes, puis aux lycées Condorcet et Louis-le-Grand. Il passe le baccalauréat de sciences et lettres, puis celui de philosophie, avec l'idée bien ancrée d'être un jour comédien, prétention qui n'a pas l'heur de faire plaisir à papa. Mais Claude plaide sa cause, semble-t-il avec éloquence puisque l'auteur de ses jours finit par conclure : "Homme de théâtre, soit, mais surtout pas comédien ! La décoration, par exemple, c'est très bien, tu iras aux Beaux-Arts !". Obéissant, c'est donc comme décorateur et costumier que le jeune homme effectue ses débuts dans les coulisses du Théâtre de l'Odéon. Il y trouve un camarade partageant les mêmes aspirations et qui se métamorphosera bien vite en jeune premier romantique tout auréolé de mysticisme : Pierre Richard‑WillmPierre Richard-Willm.

Claude parvient à convaincre Firmin GémierFirmin Gémier, son directeur, de lui confier un rôle dans une petite pièce en vers qu'il met justement en répétition, «Le chapeau chinois». Gémier, qui l'apprécie, lui décèle de réelles dispositions d'acteur et lui distribue sans hésitation le rôle du jeune premier. Piquant détail : l'auteur de la pièce n'est autre que Franc-Nohain qui, gentiment piégé, revient de ses idées préconçues !

Marcel Karsenty l'engage à son tour pour interpréter en tournée le rôle principal créé par Roger TrévilleRoger Tréville dans «Langrevin père et fils». L'auteur, Tristan Bernard, emballé par sa fraîcheur et son enthousiasme, le sollicite par la suite pour la création à Paris de sa nouvelle pièce «Que le monde est petit» (et il l'était, aimait-il répéter) avec Jeanne Marny et Jacques Grétillat, pièce qui devient un film l'année suivante, réalisé par Jean Hémard sous le titre de «La fortune» (1931).

"Oh que si !"

Claude DauphinClaude Dauphin (1939)

Entre les deux guerres, Claude devient l'un des interprètes favoris de Henry Bernstein, alors directeur du Théâtre du Gymnase, pour qui il crée, notamment, «Le messager», suivi de «Espoir», «Le voyage» et «Le cœur». Il participe aussi très activement à des émissions radiophoniques avec son frère et Maurice Diamant-Berger (futur André Gillois), telles "Les incollables", "En correctionnelle", etc.

Dans la décade précédant l’entrée en guerre, il tourne pas moins de quarante films dont «Faubourg Montmartre» (1930) son premier rôle, certes court, mais quel plaisir d’entrer dans une distribution menée par une Gaby MorlayGaby Morlay fraîche et dynamique. Suivent «Tout s'arrange» (1931) sous la houlette de Henri Diamant-Berger, frère aîné du précédent; «Un homme heureux» (1932) pour un chassé-croisé amoureux; puis en jeune directeur d’une parfumerie dans «Une jeune fille et un million» (1932); en fils d’une mère nobiliaire et possessive dans «L’abbé Constantin» (1933); en roi de la chaussure dans le célébrissime «Dédé» (1934) l’opérette de Willemetz et Christiné; «Faisons un rêve» (1936) pièce à trois personnages portée à l’écran par Sacha GuitrySacha Guitry qui le dirige en tant qu’invité du prologue; en prisonnier italien pour «Les perles de la couronne» (1937) le dernier “cadeau” du Maître, irrité et jaloux de l’attachement que Claude voue à Bernstein, son rival théâtral; «Entrée des artistes» (1938), celle du Conservatoire, celle aux amours très souvent contrariées; «Conflit» (1938) en maître chanteur gigolo au centre d’une substitution de bébé organisée par deux sœurs; changement radical avec «Battement de cœur» (1939) qu'il ne peut maîtriser car il n'est autre que celui ressenti pour l’adorable et espiègle Danielle Darrieux; etc.

La drôle de guerre le trouve dans les chars de combat. A la très rapide capitulation de juin 1940, il gagne la Côte d'Azur pour y tenir quelques engagements aux studios de la Victorine dont «L’étrange Suzy» (1941) qu'assume … Suzy PrimSuzy Prim; «Une femme dans la nuit» (1941) en médecin attiré par une fausse infirmière en réalité une artiste maltraitée; «Félicie Nanteuil» (1942) merveilleusement dirigé par Marc Allégret, qui en fait l’amoureux transi d’une ambitieuse comédienne de théâtre (superbe Micheline Presle) néanmoins évincé par le beau Louis Jourdan qui le mène au suicide; «La belle aventure» (1942), où, décidemment malchanceux, il se retrouve à nouveau supplanté par le même Adonis, etc.

Il apprécie Cannes et la zone libre. Il monte une compagnie théâtrale composée, entre autres, de Marguerite MorenoMarguerite Moreno, Rosine DeréanRosine Deréan, Paul CamboPaul Cambol, Madeleine RobinsonMadeleine Robinson, Danièle DelormeDanièle Delorme, ainsi que d'un tout jeune comédien, fiévreux, timide, beau comme un archange, jusque là totalement inconnu, Gérard Philipe. Seulement voilà, la France est occupée, coupée en deux. Cette situation douloureuse et pérenne le décide, à l'automne 1942, de s'embarquer clandestinement avec sa sœur sur un bateau qui, de Cassis rejoint l'Angleterre, la liberté et le Général de Gaulle.

Il entre ainsi dans les Forces Françaises Libres à Londres et est nommé officier de liaison entre les généraux Leclerc et Patton lors du débarquement de juin 1944 en Normandie, ce qui lui vaut d'entrer avec les premiers chars de la 2ème DB dans Paris … aux côtés d'un correspondant de guerre inattendu, l'acteur-metteur en scène John Huston qu'il retrouvera par la suite dans des circonstances évidemment plus pacifiques.

Revoir Paris, son Paris libéré de l’occupation délétère et des studios qui s'ouvrent pour de nouveaux films. Quel bonheur que d'exalter l'héroïsme français grâce à «Cyrano de Bergerac» (1945), que suivent un enfant «Tombé du ciel» (1946), celui d’une jeune et jolie veuve qui ne laisse pas notre Claude indifférent; «Rendez-vous à Paris» (1946) où il s'éprend à nouveau d’une talentueuse cantatrice; «Croisière pour l'inconnu» (1947) en jeune banquier menacé mais constamment veillé par une adorable détective (Sophie Desmarets); «Ainsi finit la nuit» (1948), dans les bras de l’épouse de son meilleur ami; «Jean de la lune» (1948) dont il assume le rôle-titre, adaptation de la pièce de Marcel Achard, à la fois auteur et réalisateur; «La petite chocolatière» (1949), à croquer, puisqu'il s'agit de la délicieuse Giselle Pascal, tour à tour aguicheuse et mijaurée, devant laquelle il s’efforce de ne pas faiblir … mais à quoi bon puisque Cupidon triomphe toujours !

"… et dans les deux langues !"

Claude DauphinClaude Dauphin dans les années 40

Après la guerre, sa parfaite maîtrise de l'anglais lui permet de mener une double carrière : à Paris et à Hollywood. Non seulement cinématographique car il brilla également, admirable de justesse, dans plusieurs pièces à Broadway («Happy Time» en 1950, etc) ainsi que lors de tournées à travers les Etats-Unis. A l’instar de ses amis Jean-Pierre AumontJean‑Pierre Aumont, Charles BoyerCharles Boyer, Louis JourdanLouis Jourdan, et DalioDalio, il fit partie de la colonie française “hollywoodisée” de l’après-guerre.

En 1949, un différent l'oppose à Bernstein, auteur et pour l’heure directeur du Théâtre des Ambassadeurs, au sujet de «La soif» qu'il interprète auprès de Jean Gabin, dont c'est le retour en France. Claude désire se libérer du rôle car Universal et Robert Siodmak l’attendent pour un tournage en Italie, «Deported» (1950) dont il incarne le policier voulant remettre un gangster italo-américain (Jeff Chandler) sur le droit chemin. Bernstein, dont les sautes d'humeur sont connues de tous, lui interdit d'y participer en l'accusant de jalousie excessive eu égard au succès remporté par Gabin. Claude, irrité d'un prétexte aussi faux qu'insensé et d'une totale absence de souplesse, laisse tomber la pièce tout en prenant soin de se faire remplacer par Roger Tréville. L'affaire fait grand bruit au point que le conflit devient financier et doit être arbitré par Louis Jouvet et Jean-Pierre Aumont.

L'année cinématographique 1951 s'avère indubitablement faste pour notre acteur, ne serait-ce que pour son rôle de barbeau veule dans le «Casque d'or» de Jacques Becker, lequel dirigea avec maîtrise son merveilleux trio d'acteurs Simone Signoret, Serge Reggiani et Claude Dauphin. Il faut y ajouter le personnage du médecin que lui confie Ophüls dans le 1er sketch de son nouveau film, «Le plaisir».

Apprécié des Américains, Claude entame une carrière internationale. Il traverse plusieurs fois l’Atlantique pour, entre autres, «Avril à Paris» (1952), devenant le partenaire de la capiteuse Doris Day dans cette comédie rafraîchissante de David Butler; en ami et confident d'un Bing Crosby correspondant de guerre américain à la recherche de son «Petit garçon perdu» (1952); «Le fantôme de la rue Morgue» (1954), l’un des premiers films en 3-D (à lunettes polarisées) pour lequel on le découvre en inspecteur à moustaches chargé d’éclaircir d’horrifiants meurtres commis dans la rue précitée.

Des allers-retours avec Paris ne lui permettent pas d'éviter «Les mauvaises rencontres» (1955) où, à nouveau comme médecin, il se montre favorable aux pratiques abortives. Le voici, tour à tour, ancien amant d’une avocate qu’il fait passer comme alcoolique dans «Pourquoi viens-tu si tard ?» (1958) ; auteur dramatique aux succès fuyants et arbitre inattendu d’un collier dérobé dans «Le diable et les dix commandements» (1962) ; confident de Marie Bell pour «La bonne soupe» (1963). Agréable, ce clin d’œil qu'il nous envoie dans «Adolphe ou l'âge tendre» (1968), lequel n’est autre que Jean-Claude, son fils, héros de cette intrigue de la littérature romantique.

Entretemps, il est au générique international de «La rancune» (1964), une adaptation bien réussie de la pièce de théâtre du suisse Dürrenmatt, avec Anthony Quinn et Ingrid Bergman ; «Lady L» (1965) nous le présente en commissaire de police poursuivant l’anarchiste épris de la dame en question. Enfin, dans «Paris brûle-t-il ?» (1966), ce n'est pas sans une certaine émotion qu'il reprend ni plus ni moins le propre rôle qu’il tint vingt ans plus tôt dans les F.F.L.

Pour sa décennie soixante-dix, citons ses derniers rendez-vous : tout d'abord celui « … de la mort joyeuse» (1972) en prêtre très boy-scout ; «Nous voulons les colonels» (1972) pour lesquels Mario Monicelli en fait un président de la république menacé d’un coup d’état ; «L'important c'est d'aimer» (1974) en odieux maître-chanteur ; «La course à l'échalote» (1975) en notaire détenteur d’actes de cession enviés par une bande de malfrats ; «Le point de mire» (1977) en notaire dans ce parfait thriller ; «La vie devant soi» (1977) dans la peau du vieux docteur Katz, qui lui permet des retrouvailles avec son amie de toujours, Simone Signoret.

Dès son apparition, la télévision américaine, rapidement prisée du public, deviendra l'impitoyable concurrente du septième art, produisant de nombreux feuilletons et des séries auxquelles participent la plupart des comédiens. Il en fut de même pour Claude qui apparut en Rodolphe, l’archiduc autrichien de «Mayerling» (1954) au côté de Marisa PavanMarisa Pavan en jeune baronne Marie Vetsera. Pour la France, sa présence sera tout aussi importante, films, pièces et de nombreux feuilletons dont le dernier pour TF1, «Ce diable d'homme» (1978) dans lequel, sous la direction de Marcel Camus, il campe de maîtresse façon un saisissant Voltaire sur la fin de sa vie.

"Tu seras comédien, mon fils…"

Claude DauphinClaude Dauphin (1952)

Sait-on qu’en avril 1951, à l'Opéra de Paris, Claude Dauphin signa, simple retour aux sources, la création des décors de «L'enlèvement au sérail» de Mozart ? Sait-on qu’il était un excellent littéraire ? Dans «Les derniers trombones», édité un an après sa mort par Jean-Claude Simoen, il relatait le tournage en Italie, et ses à-côtés, du film d'Ettore Scola «La plus belle soirée de ma vie» (1972), tiré d'une nouvelle de Dürrenmatt. Le film réunissait quelques “monstres sacrés” tels Michel Simon, Charles Vanel, Alberto Sordi et Pierre Brasseur (lequel décéda durant les prises de vues). Il y décrivait avec humour, intelligence et une très grande sensibilité la vie des gens du spectacle. Sa vie, in fine.

Impénitent séducteur, Claude connut une vie sentimentale pour le moins compliquée, mais dont il s’en tira toujours avec succès. Il fut marié trois fois, à trois comédiennes. Tout d'abord avec Rosine Deréan avec laquelle il forma un couple extrêmement sympathique et dont il adopta le fils, Patrick. Son second mariage se fit avec Maria MaubanMaria Mauban qui lui donna un fils, Jean-Claude, futur acteur. Enfin, il convola une dernière fois dans une petite ville du New-Jersey avec Norma May Eberhardt, une jeune starlette de la télévision américaine décédée en 2011.

Il vécut ensuite avec Ruda une Américaine, dont il adopta la fille, Antonia, une jolie rousse aux yeux pétillants qui, après avoir fréquenté l'Actor's Studio, entama une carrière d’actrice, mais qu'elle abandonna au profit d'une agence artistique. Et bien entendu, on ne peut omettre sa longue liaison avec Anne Vernon, rencontrée sur les plateaux de Boulogne-Billancourt lors du tournage de «Ainsi finit la nuit».

Triste ironie ? Sa dernière apparition sur scène fut pour «Mort d’un commis-voyageur» qu’il reprit en tournée avec les Tréteaux de France. Ce fut l’un de ses meilleurs rôles. Le 16 novembre 1978, alors qu'il venait de commencer les répétitions de «L'avocat du diable» au Théâtre Montansier de Versailles tout en tournant un téléfilm dans l'après-midi, il fut pris d'un malaise et dut être emmené d'urgence à l'Hôpital Laënnec. Victime d'une occlusion intestinale, son cœur généreux qui battait pour l'amitié, pour la vie, s'arrêta peu avant minuit. Un cœur gros comme le sien ne peut être que vulnérable. On se rappelle notamment ses multiples participations, à titre gracieux, à de nombreuses soirées données au bénéfice des grands blessés de guerre ou aux comédiens nécessiteux de Pont-aux-Dames. Triste oubli, le prix Orange ne lui fut jamais attribué.

Son espoir était de connaître l'an 2000 : il aurait eu 97 ans. Hélas, Dieu (un rôle qu'il avait cependant tenu dans «La création du monde et autres business» d'Arthur Miller, en 1974), ne l'aura guère entendu. Ses obsèques eurent lieu au cimetière parisien du Père-Lachaise. Jaboune, inconsolable, le rejoignit deux ans et demi plus tard dans l'empyrée des artistes, lequel dut assurément retentir de leurs rires complices.

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Le Dauphin de France…

Citation :

"Je n'ai jamais appris à jouer la comédie, je n'ai fréquenté ni le Conservatoire ni ses succursales et c'est sans doute aux dix années passées au Théâtre de l'Odéon où je peignais les décors et où j'observais chaque jour au travail les comédiens les plus admirables et les ringards les plus affligeants que je dois d'avoir appris ma leçon."

Claude Dauphin, «Les derniers trombones»
Yvan Foucart (décembre 2012)
Ed.7.2.1 : 23-1-2016