Burt LANCASTER (1913 / 1994)

… violence et passion

Burt Lancaster

Burt Lancaster fut non seulement l’un des acteurs des plus accomplis qui soit, mais aussi et très tôt l’un des producteurs indépendants des plus avisés à la tête du triumvirat de l’une des plus grosses firmes hollywoodiennes.

Un acteur complet, ce qui lui permit de passer aussi bien de la tragédie à la comédie, du boxeur paumé au flibustier style Douglas Fairbanks, du cow-boy façon John Wayne au militaire intransigeant… jusqu’au prince sicilien impuissant face au déclin de son aristocratie. Et s’il fut dirigé par les plus grands metteurs en scène à défaut d'assumer la fonction lui-même (ce qu'il fit pour deux films), ce fut parce qu’il avait le don, le feeling, de les choisir avec soin et en toute connaissance.

Burt Lancaster fut un tout grand monsieur du cinéma américain tels Gary Cooper, Clark Gable et Kirk Douglas, ses partenaires, ses amis aussi, pour lesquels il fit toujours don du plus grand respect.

Yvan Foucart

Un bel athlète…

Burt LancasterBurt Lancaster

Burton Stephen Lancaster naît le 2 novembre 1913 dans le quartier populaire newyorkais d’East Harlem, quatrième des cinq enfants de James, le père, contrôleur au bureau postal de Madison Square, et d’Elizabeth, la maman, tous deux protestants d’origine irlandaise.

Sorti des classes primaires, Burt entre à la DeWitt Clinton High School du Bronx. Il termine ses études avec soulagement, se reconnaissant bien volontiers quelques faiblesses du côté des mathématiques et des formes géométriques, matières auxquelles il préfère la musique symphonique, l'opéra et le théâtre qu'il pratique déjà en amateur. Mais ce sont surtout les disciplines sportives, le basket-ball en particulier et la gymnastique par dessus tout, qui lui ont permis de briller. Aussi s’inscrit-il à la New York University dans l'espoir de devenir professeur de sport. Impatient, il s'en échappe très vite afin d’assouvir sa passion. Il travaille de concert avec Nicholas Cuccia, un petit bonhomme d’origine italienne, boxeur poids mouche et ami de longue date, qu'il entraînera plus tard dans ses aventures cinématographiques sous le pseudonyme de Nick CravatNick Cravat.

Pour l’heure, les deux hommes participent aux tournées du Kay Brothers Circus, voltigeant en des numéros de trapèze éblouissants. Il concrétisent bientôt leurs talents en obtenant un engagement auprès du Ringling Bros and Barnum and Bailey Circus, faveur n'est pas accordée à tout le monde ! Sous ce chapiteau, Burt fait la connaissance de June Ernst, une partenaire de piste, dont le charme l’éblouit au point tel qu’il la conduit devant l’autel nuptial. Hélas, cette passion ne brûla que d'un feu de paille, même si leur séparation rapide ne sera officialisée par un divorce que lorsque le coeur du bel athlète battra sous d'autres lampions, onze années plus tard !

En 1939, gravement blessé au doigt, Burt est contraint de renoncer au trapèze. Il exerce alors quelques métiers peu rémunérateurs et guère intéressants, comme serveur de restaurant, pompier, vendeur dans des centres commerciaux de Chicago, etc. En 1942, son appel sous les drapeaux met temporairement un terme à ses errances professionnelles. Membre des services de divertissements de l’armée de terre, il débarque à ce titre en Afrique du Nord, gagne l’Italie et l’Autriche. De bonne foi, notre homme voudra bien reconnaître que son affectation au Théâtre aux Armées, malgré la multiplicité des champs de bataille, se traduisit par une absence totale de manipulation des armes !

Violence…

Burt LancasterBurt Lancaster

Démobilisé, le jeune homme se voit proposer par Irving Jacobs, directeur du Lyceum Theatre de Broadway, un rôle de sergent dans «A Sound of Hunting» (1945), une pièce qui se révèlera un four. Harold Hecht, un “talent scout” hollywoodien, le remarque et attire sur lui l'attention du producteur Hall B. WallisHall B. Wallis. Celui-ci l’engage, mais, n’ayant pas dans l'immédiat de rôle à lui proposer, le cède à Universal pour «Les tueurs» (1946), un film noir de Robert Siodmak. Sans expérience, il se voit doté du rôle principal, un ancien boxeur déchu et trahi par sa compagne (magnifique Ava Gardner, déjà incandescente et bien vite fatale). Toujours pour Universal, il enchaîne avec «Brute Force/Les démons de la liberté» (1947), au scénario guère joyeuxqui le fait mourir en tentant de s’évader d’un pénitencier surpeuplé et malmené par un gardien chef sadique (Hume CronynHume Cronyn).

Convaincu par ces deux thrillers noir et blanc, Hal Wallis le rappelle à la Paramount, le nomme shérif et le charge de mettre un terme aux agissements d'un racketteur, et de lui ravir le coeur de la froide Lizabeth Scott, vedette de «La furie du désert» (1947). Faible époux de la riche Barbara Stanwyck, fille de milliardaire, dans «Raccrochez, c’est une erreur» (1947), il laisse son épouse invalide se débrouiller toute seule avec l'assassin qu'il a lui-même commandité ! Le tournage à peine achevé, notre homme se marie discrètement à Yuma, dans l’Arizona, avec Norma Anderson, une veuve de guerre, radio-sténographe, qu’il a connue lors de son passage sous les drapeaux. Cette union durera 23 ans, et leur donnera cinq enfants : James, Bill (futur scénariste), Susan, Joanna et Shighle.

La carrière du nouvel acteur, déjà bien lancée, se complète de participations à des pièces radiophoniques, très en vogue à l’époque. En 1948, Burt, qui souhaite acquérir un peu d'indépendance, fonde la Norma Production Inc., en association avec son agent, Harold Hecht. «Kiss the Blood off my Hands/Les amants traqués» (1948) marquent leur première création, dans laquelle Joan Fontaine, une jolie infirmière, vole au secours du beau brun qui a tué accidentellement un patron de bar. Les films noirs se succèdent : dans «Criss Cross/Pour toi, j’ai tué» (1949), il apparaît en convoyeur de fonds menacé de divorce par son épouse éprise d’un gangster; dans «La corde de sable» (1949), il rejoint des aventuriers corrompus en quête de la fortune dans une petite ville minière d’Afrique du sud. Heureusement, il nous divertit davantage dans des oeuvres utilisant au mieux ses capacités athlétiques, comme «La flèche et le flambeau» (1950) où, accompagné de son fidèle Nick Cravat, il accomplit des prouesses acrobatiques (les deux hommes refusant d'être doublés) qui justifie les faiblesses de la belle Virginia MayoVirginia Mayo !

Burt Lancaster aborde son premier western avec «La vallée de la vengeance» (1950), illustrant le conflit entre deux amis d'enfance, le bon et le méchant (Robert WalkerRobert Walker). «Jim Thorpe, All American/Le chevalier du stade» (1951), est un hommage à l’athlète métis malheureux des Jeux olympiques de 1912. «Ten Tall Men/Dix de la légion» (1951) en fait un sergent se lançant dans une mission suicidaire à laquelle il échappera, trouvant même récompense dans les bras d’une princesse berbère. Enfin, le voici de retour pour de nouvelles pirouettes virevoltantes dans «Le corsaire rouge» (1952) avec un Nick Cravat que l'on préféra muet, sa voix ayant été jugée inutilisable !

… et passion !

Burt Lancaster«Vera Cruz» (1954)

Beau gosse, cheveux blond-roux “made in Ireland”, le sourire ultrabrigt, fondant ou carnassier selon le rôle, Burt Lancaster comprend vite ce que ses fans attendent de lui. Aussi, recherche-t-il des personnages de grande intensité dans des scénarios fortement dramatisés. Il apparait ainsi en médecin alcoolique et ratée dans «Reviens, petite Sheba» (1952), qui n'est autre que la petite chienne de son épouse. En 1953, le célébrissime «From here to eternity/Tant qu’il y aura des hommes» le plonge dans l'enfer de Pearl Harbour. Ce film au superbe casting (Montgomery CliftMontgomery Clift , Frank SinatraFrank Sinatra, Deborah Kerr, etc), bénéficiant d'une réalisation irréprochable de Fred Zinnemann, crée un petit scandale avec .la scène où, sur la plage hawaïenne pas encore ravagée par les tirs de l'ennemi sournois, le sergent-chef (Burt) et l'épouse insatisfaite du capitaine (Deborah), s'abandonnent à des étreintes torrides, enroulés dans des vagues houleuses qui demanderont quelques coupures aux yeux des censeurs d'une époque qui se voulait vertueuse. 8 oscars tout de même pour les morceaux ayant échappé au massacre !

Histoires d'hommes que la cohabitation de deux aventuriers, d'une comtesse et d'un trésor sur la route de «Vera Cruz», ou la lutte d'un Indien pour la fierté du peuple «Apache» (1954, tous deux de Robert Aldrich). L'acteur ne signe son contrat pour «La rose tatouée» (1955) que du bout d'une plume hésitante, sachant le rôle prévu pour Eli WallachEli Wallach qui l'a joué durant quatre ans sur les scènes new-yorkaises. Soutenu par l'auteur Tennessee Williams, il s'en sort pourtant fort bien parmi les décors suintants du Keywest, magnifiquement entouré de deux partenaires italiennes, Anna Magnani et Marisa PavanMarisa Pavan.

Quel plaisir de se remettre au «Trapèze» (1956) du Cirque d’Hiver de Paris. Hélas, le synopsis en ayant fait un acrobate amer et meurtri après un triple saut manqué, le reléguant définitivement au bord de la piste. Retour vers l'Arizona, à Tombstone plus précisément, où se déroule le fameux «Règlement de comptes à O.K. Corral» (1956) rondement mené par le shérif Wyatt Earp, avec l'assistance d'un Doc Holliday (Kirk Douglas) aussi adroit au poker qu’au lancer de couteau. Nous retrouvons l'acteur autour d'une des «Tables séparées» (1959) d'une pension de famille de la côte anglaise où, écrivain retiré, il traîne derrière lui le souvenir de son ex-épouse, riche et somptueuse.

Burt Lancaster aborde tous les genres avec bonheur. Sa cote ne cesse de monter à l'aube d'une nouvelle décennie. Sous «Le vent de la plaine/The Unforgiven» (John Huston, 1960), il l’entame en frère aîné de la douce Audrey Hepburn réclamée par un chef indien accusant sa famille de fermiers de l’avoir enlevée et élevée comme une des leurs. Il investit pleinement le personnage de «Elmer Gantry le charlatan» (1960), ex-séminariste, commis-voyageur et prédicateur implacable. Nouvelle traversée de l’Atlantique pour assister au «Jugement à Nuremberg» (1961) produit et réalisé par Stanley Kramer, son condisciple du Bronx. En docteur militaire accusé d’élimination juive et de stérilisation sous le régime nazi, il fait face au juge du tribunal, un Spencer TracySpencer Tracy à l’immense talent. Enfin, «Le prisonnier d’Alcatraz» (1962), sa troisième collaboration avec John Frankenheimer, retrace la détention d'un prisonnier devenu ornithologue sur l'îlot bien connu.

Jusqu'au bout du rêve…

Burt Lancaster… avec Jeanne Moreau dans «Le train» (1964)

Le temps lui a taillé un visage grave. Sans doute se sent-il arrivé à l’apogée de sa carrière. Il pressent, il sait, qu’il ne bénéficiera plus jamais de rôle aussi emblématique que celui offert par Luchino Visconti avec «Le guépard» (1963). Apportant un regard douloureusement nostalgique sur cette fresque historique au tournant d’une Sicile secouée par les chemises rouges garibaldiennes, Burt assume le rôle principal du prince Fabrizio di Salina, vivant l’effondrement de sa classe, offrant sa dernière valse à la fille du maire (Claudia Cardinale, éclatante de beauté), et figé par des larmes qu’il ne peut dissimuler face à une déliquescence s’avérant inévitable et élégiaque.

L'acteur retourne aux Etats-Unis pour «Sept jours en mai» (1964), le temps nécessaire à un général putschiste pour (tenter de) renverser le gouvernement des Etats-Unis. Le voici en France, résistant détournant «Le train» (1964) qui transporte vers l'Allemagne des œuvres d’art de notre patrimoine. «Les professionnels» (1966), quatuor de mercenaires dont il fait partie, partent à la recherche d'une Claudia Cardinale faussement kidnappée, quelque part dans le désert mexicain.

Les années 70 décollent avec «Airport» (1970), premier d'une série de films catastrophes dont le public ne tarde pas à se montrer friand. Retour au cinéma d'action, le voici à nouveau shérif,vieilli et solitaire, mais toujours «L’homme de la loi» (1971). Eclaireur, il tente de s'opposer à la «Fureur Apache/Ulzana’s raid» (1972) des Indiens victimes de génocides perpétrés par l’armée américaine. «Scorpio» (1972), chassé-croisé fatal pour l'agent usé qu’il incarne, lui offre l'avantage de retrouver Alain DelonAlain Delon, animé cette fois de bien vilaines intentions !

Plus ambitieuses, les retrouvailles avec Visconti pour «Gruppo di famiglia in un interno/Violence et passion» (1975), le projettent en professeur retraité reclus dans sa somptueuse demeure. Avec «1900» (1975), Bernardo Bertolucci se livre à la scrutation de l’Italie d'après guerre, lui offrant un personnage dans la continuité du prince Fabrizio. En 1983, Sam Peckinpah lui confie la direction des services secrets américains pour «Osterman Week End» , film d’espionnage critiqué et controversé. Le tournage à peine terminé, Burt, pris de malaise, doit subir un quadruple pontage coronarien. Dès lors, les compagnies d’assurances rechignent à le le couvrir. Aussi doit-il se tourner vers une télévision plus conciliante, qui lui permet d'incarner le patriarche hébreu «Moïse» (1974).

L'athlète d'East Harlem aura mené son petit bonhomme de chemin d'acteur «Jusqu'au bout du rêve» (1989), son dernier film pour le grand écran, qui lui permet de passer le bâton à Kevin Costner, lequel a su en faire bon usage.

Un homme de convictions…

Burt LancasterBurt Lancaster

Homme de convictions, attaché au parti démocrate, Burt Lancaster s'engagea dans plusieurs combats, comme ceux contre le maccarthysme ou la guerre au Vietnam. En 1969, «Castle keep/Un château en enfer», considéré comme une œuvre anti belliciste alors que les Etats-Unis était en pleine guerre, fut conspué par une fraction estudiantine. A la même époque, il soutiendra la cause de Martin Luther King, défendra les droits des homosexuels et appuiera Elizabeth TaylorElizabeth Taylor dans ses combats contre le sida. Par ses participations ou ses productions, il aida quelques réalisateurs de télévision à se faire un nom dans le septième art et des hommes comme John Frankenheimer, Sydney Pollack ou Stanley Kramer lui doivent plus ou moins quelque chose.

Séducteur ? Il le fut certainement, sans cesser d'afficher une certaine pudeur du côté de sa vie privée : à peine peut-on lui attribuer quelques probables liaisons avec Joan Blondell et Shelley Winters. Après avoir rencontré Susan Martin en 1985 et l’avoir prise comme secrétaire, il en fera son épouse le 10 septembre 1990. Trois mois plus tard, une attaque cérébrale l'affaiblira partiellement, lui imposant par moments l'utilisation d'une chaise roulante. En septembre 1994, sentant sa fin prochaine, il célèbrera le quatrième anniversaire de sa dernière union. Un mois après, le 20 octobre, il s'en ira, victime d’un arrêt cardiaque, son fidèle Nick Cravat l’ayant précédé pour une fois de quelques mesures.

Le rideau est définitivement tombé sur cet acteur aux nombreuses récompenses, parmi lesquelles il nous plaît de citer son unique oscar (malgré 4 nominations) reconnaissant sa brillante prestation pour «Elmer Gantry». N'oublions pas également celui qu’il reçut en tant que co-producteur pour avoir eu l'oeil de permettre à «Marty» (1955), un “petit film social” inattendu, de venir au monde.

Son talent versatile lui permit de passer de la comédie à la tragédie. Excessif par instants, exigeant (à commencer par lui-même), véritable force de la nature, Burt Lancaster pouvait dissimuler sa fougue débordante derrière un grand éclat de rire ou d’un beau regard conciliant. Charmant, abordable pour ceux qui le respectait, l'homme ne manquait pas d'une certaine distinction. Son étoile se trouve évidemment sur le Hollywood Walk of Fame of Los Angeles, proche de celle de Joanne WoodwardJoanne Woodward, la première actrice honorée de la sorte. En respect de ses volontés, sans hommage ni funérailles officielles, son urne fut déposée au cimetière de Westwood Village Memorial Park à Brentwood, sous une dalle toute simple, avec pour seule inscriptionBurt Lancaster

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

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John Wayne était une grande star. Mais il jouait toujours du John Wayne. Il ne pouvait s’envisager autrement qu’en mâle.

Avec Burt Lancaster, c’est différent. La preuve qu’on peut être à la fois un acteur plein de sensibilité et un macho."

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Kirk Douglas 
Coup double !
Yvan Foucart (février 2013)
Ed.7.2.1 : 25-1-2016