Elvire POPESCO (1895 / 1993)

… un parfum d'Orient

Elvire Popesco

Elvire Popesco, c'était plus qu'une présence : un volcan, une allure aristocratique, une élégance, une pétulance roucoulant un irrésistible accent venu de l'Est… et un talent qui ne contribua pas peu à en faire ce monstre sacré qui marqua si profondément le théâtre français.

Reine incontestée du boulevard, elle aurait très bien pu l’être également pour le répertoire classique. Ses personnages de scènes et celui qu'elle jouait dans sa vie une fois le rideau baissé se rejoignaient jusqu'à n'en faire plus qu'un seul.

Quant au cinéma, il se nourrit d’elle grâce aux multiples adaptations de ses comédies qui firent le plaisir d’un public ne pouvant l'applaudir sur les planches. Aujourd’hui, il faut bien l’avouer, ses films, pour la plupart oubliés, ne font l'objet que de quelques projections tardivement télévisées. Mais ce traitement ne nous a pas fait oublier sa voix, éternellement présente…

Yvan Foucart

Coquetterie…

Elvire PopescoElvire Popesco

Que de controverses quant à la date de naissance de ce monstre sacré, tant il est vrai qu'Elvire Popesco prit le plaisir de la dissimuler dans le tiroir de ses propres oublis. Coquetterie d'actrice ? Sans doute. On cita 1890 (décédée fin 1993, cela lui aurait fait plus de 103 ans… Pourquoi pas ?) et d'autres “certitudes”, année après année jusqu'à 1896. Sa tombe au Père Lachaise mentionne l'année 1895, qui est celle de son état civil roumain, de même que celle retenue par le marbrier parisien qui ne commit aucune erreur, contrairement à ce qui lui fut parfois opposé.

Elvira Popescu, qui deviendra Elvire Popesco à sa naturalisation française, voit le jour le 10 mai 1895 à Colentina, une commune alors distincte, mais devenue aujourd’hui un simple quartier de Bucarest. Fille d’Iorgu et d’Oprina Popescu, commerçants aisés, elle termine ses études au collège de la capitale, puis entre au conservatoire d'art dramatique dont le professeur n'est autre que son oncle, l'acteur Nicolescu. Elle débute comme pensionnaire, à 19 ans, sur la scène du Théâtre National de Bucarest, troupe qu’elle abandonne cinq ans plus tard afin d’assurer la co-direction du Théâtre Excelsior en compagnie du comédien Alexandre MihalescuAlexandre Mihalescu.

Elvire passe ensuite deux bonnes années au Théâtre Mic, petite salle mais génératrice de créations de pièces françaises traduites en roumain. (rappelons qu’à cette époque, la Roumanie, francophile depuis longtemps, avait choisi et privilégié l’enseignement du français en seconde langue). Enfin, encouragée par Jean Richepin, l'écrivain, poète et auteur dramatique de passage à Bucarest, elle décide de gagner Paris et son Théâtre de l'Œuvre pour offrir, à titre de réciprocité, quelques représentations en roumain de «La passion rouge» de Mihail Sorbul, une pièce qui, malheureusement, ne récolta qu’un très faible écho.

Cette déception professionnelle est vite effacée, grâce essentiellement au dramaturge Louis Verneuil dont elle tombe follement amoureuse et avec lequel elle engage une liaison passionnée, encombrée de quelques brouilles mémorables telles que les aime le Tout-Paris de l'époque ( et de tous temps !). Verneuil ne s’y arrête pas pour autant et lui propose le rôle dévolu à Maria Orska, une comédienne d’origine ukrainienne, défaillante pour sa «… cousine de Varsovie». La dite cousine devait se révéler taillée “sur mesure” pour Elvire qui, ignorante du polonais requis, roucoule son charmant gazouillis en un roumain davantage maîtrisé ! La pièce fait merveille et elle en sort éblouissante, face à un public applaudissant à tout rompre : la comédienne tient sa revanche !

Dès lors, les auteurs les plus talentueux lui façonnent des pièces amusantes, personnelles, allant jusqu’à tenir compte de ses inoubliables et inimitables “rrr…”. Citons quelques-unes l’ayant conduite au succès : «L'amant de Madame Vidal» et «Une femme ravie», sans aucun doute les oeuvres les plus représentatives de Louis Verneuil qui en écrivit beaucoup d’autres durant leurs six années de vie commune ; «Un monde fou» de Sacha GuitrySacha Guitry ; l’incontournable «Tovaritch» de Jacques Deval qui en fait la grande-duchesse déchue, transportant des artichauts dans son cabas. Par la suite, elle s'essaye dans un registre plus “sérieux”, voire classique comme au temps de sa jeunesse, telle «Phèdre», une héroïne à laquelle elle rêvait souvent de revenir. Constamment applaudie par un public voulant la garder, coquine et rusée jusque dans ses rôles d’aïeules, elle se montre encore, entre autres, dans «Elvire» d’Henry Bernstein (1940), «Feux du Ciel» de Jean Tranchant (1943), «La machine infernale» de Jean Cocteau (1953, avec Jean Marais), «La contessa» de Maurice Druon (1962), etc. André Roussin n'est pas en reste, qui lui offre «Nina» (1949), «La Mamma» (1957), «La voyante» (1963) et «La locomotive» (1967).

Une actrice chipée… à la Roumanie !

Elvire PopescoElvire Popesco

Et le cinéma, dans tout cela ?

Elvire Popesco l'avait abordé dans son pays, dès 1912, dans ce qui constitue un monument historique national, «Independienta Romania», un hymne à la constitution de sa patrie d'origine. En 1922, elle avait également participé à une insignifiante histoire de tzigane qu’elle n’eut aucune peine à oublier.

Sa carrière en France s'étale sur une trentaine de films, qui ne sont très souvent pas autre chose que la simple transposition de ses grands succès théâtraux.

La société des Films Osso l'immortalise sur ses couches de nitrate, pour la plupart impressionnées en Allemagne, dans des bandes telles que «Ma cousine de Varsovie» (1931) où, parente au tempérament volcanique, elle est chargée par son cousin de se débarrasser de l'amant (André RoanneAndré Roanne) de son épouse, l’éternel triangle aux imbroglios sentimentaux des plus confus, trame éternelle du théâtre de boulevard que l’on reconduira à satiété.

A partir de là, le septième art français ne la lâche plus. Pierre Colombier emprunte à Louis Verneuil «Une femme chipée» (1934) par un sympathique voisin dont l'héroïne ignorele côté gangster (Jules Berry). Le même Colombier la dirige bientôt en comédienne de l’illustre Maison de Molière et maîtresse de son Excellence «Le roi» (1936) (le tout fringant Victor FrancenVictor Francen) dont la venue en France dérange plusieurs amants habituels, comme Raimu. La même année, «L’homme du jour» (1936) n’est autre que Maurice Chevalier, brave électricien donneur de sang, qui sauve notre illustre et cabotine tragédienne, laquelle, pensant le remercier, l’associe en vain à son monde superficiel. Evaporée et extravagante, mais se croyant trompée, elle engage Victor Boucher pour jouer «L’amant de Madame Vidal» (1936), une aventure qui la replonge au coeur des infortunes conjugales.

En 1937, elle fréquente assidûment quelques Immortels inévitablement parés de «L’habit vert» (1937), titre célèbre du tandem De Flers et De Caillavet, dans une satire insuffisamment méchante pour faire de l'ombre à nos illustres académiciens. L'année suivante, exilée à Paris, elle assure une «Education de prince» à son fils (Robert Lynen) qu'elle confie à un précepteur (Louis JouvetLouis Jouvet), en attente d'un éventuel retour sur le trône de Silistrie. Vient ensuite la énième version de «Mon curé chez les riches» (1938) où l'inénarrable BachBach (qui se souvient de ce comique au visage rondouillard ?) ramène notre Elvire, fugueuse en compagnie du fils d'un notable local, dans le droit chemin. Enfin, prise pour «La présidente», (1938), elle balance d’un malentendu à l’autre, coincée entre un austère président de province (André Lefaur) et un ministre davantage séduisant (Henri Garat).

Bourgeoises et princesses…

Elvire PopescoElvire Popesco

Plus sérieusement, Abel Gance la distribue en princesse russe dans son «Paradis perdu» (1939), auprès d’une Micheline PresleMicheline Presle émouvante dans un double rôle. On la retrouve intrigante auprès de «L'héritier des Mondésir» (1939), le facteur Fernandel, moins benêt qu'il n'y paraît. Elle enchaîne avec les sketches écrits par son ami Sacha Guitry pour «Ils étaient neuf célibataires» (1939), se transformant en comtesse polonaise prête à un mariage blanc qui l'autoriserait à vivre dans notre Hexagone. Moins connu, «Le bois sacré» (1939) le restera pour une femme de lettres décorée d’une Légion d’honneur. Enfin, «Le valet maître» (1941) fait du domestique Henri Garat un as du bridge (!) qui raflera une fois de plus la mise, en l'occurrence son coeur (sa couleur préférée, sans doute !).

Changement de style et de décor pour «Le voile bleu» (1942), un mélodrame nécessitant une haute pile de mouchoirs pour être vue dans de bonnes conditions. Dans cette oeuvre que l'on qualifiera plus tard de pétainiste, l'émouvante Gaby Morlay, ayant perdu son mari sur le front peu après la naissance de leur enfant, voue le reste de sa vie à s'occuper de ceux des autres, heureusement épaulée par notre brave Elvire. Snif… Pour s'en remettre, notre vedette se transforme vite en «Frédérica» (1942), recevant par erreur des lettres d’amour passionnées écrites par un certain Charles Trénet, poète éperdu à la recherche d’une dulcinée qu'il voudrait disponible.

Mais bientôt, lucide quant à sa trajectoire professionnelle, Elvire Popesco finit par ressentir une profonde lassitude face à la redondance des rôles qu'on lui propose et qu'elle juge insuffisamment pourvu d'humanité. Ce sentiment explique son éloignement du boulevard et son long silence cinématographique entre 1942 à 1959. Il faut attendre «Plein soleil» (1959), le thriller de René Clément adapté du célèbre roman de Patricia Highsmith, pour la revoir en Madame Popova, directrice de ballet et protectrice de la sémillante Marie LaforêtMarie Laforêt.

Son ultime interprétation fut pour «Austerlitz» (1959) d'Abel Gance, lequel transformera notre exubérante Roumaine en… Corse (il n'y a pas de sottes origines !) ; à cette heure, en Laetitia Bonaparte, mère de l'Empereur, elle use d’un accent enfin autorisé, avantage dont elle sait opportunément profiter, laissant tomber, faussement innocente, la célèbre réplique "Pourvou què cèla dourè…". On sait que cela ne “doura” pas !

Sur scène…

Elvire PopescoElvire Popesco

Elvire retrouve la scène, s’impliquant davantage dans la direction de ses théâtres, celui de Paris (1955 / 1965) aux côtés d’Hubert de Malet, porteur d’une influence très efficace quant aux choix des pièces ; puis celui du Marigny (1965 / 1978), dans une co-direction à laquelle s’ajoute Robert ManuelRobert Manuel, sociétaire honoraire de la Comédie Française, un trio qui réaménagea la salle pour en faire la plus luxueuse de Paris ; ils la quitteront en 1978.

A ces postes, notre charmante Elvire connut quelques déboires et dû faire face à quelques démêlés judiciaires, à la requête notamment de Michel SimonMichel Simon et Martine CarolMartine Carol. Non rancunière, elle sut apaiser… et pardonner.

Sa carrière fut brillante, alimentée de l’inépuisable passion que l’on peut avoir pour son métier. L’âge venant, elle souffrit beaucoup d’une arthrose à la hanche… qu'elle oubliait aussitôt le rideau levé. Mais dame nature ne se montra pas si compréhensive et, la douleur s'accentuant, elle fut contrainte, sur le tard, à se déplacer en s’appuyant sur une canne.

Plusieurs récompenses jalonnèrent sa prestigieuse carrière, dont un Molière d'honneur saluant ses soixante-cinq années de théâtre. Il lui fut remis lors de la première cérémonie tenue le 28 mai 1987 sur la scène du Théâtre du Châtelet qu’elle dut rejoindre encadrées par deux soutiens. Deux ans plus tard, le président François Mitterrand lui épingla les insignes de commandeur de la Légion d'Honneur.

Elvire Popesco fut mariée au comédien Aurel Athanesescu, son partenaire au Théâtre National de Bucarest et père de sa fille Tatiana. Ce fut ensuite le tour de Manolescu Strurga, ministre des Finances et de l’Agriculture. Enfin, le comte Sébastien Foy lui donna son titre, avant de décéder en 1987. Quant à sa liaison avec Louis Verneuil, elle se situa entre son second et son troisième mariage ; lorsqu’on le retrouva noyé dans la baignoire d'une chambre d'hôtel (il s'était tranché la gorge avec un rasoir), elle tint à lui rendre hommage en observant un jour de relâche : la consumation d'une vieille passion ne dispense pas d'un minimum de gratitude !

Outre son appartement parisien de l'avenue Foch, Elvire Popesco vécut longtemps sur les hauteurs de Mézy-sur-Seine (Yvelines), une campagne d’où elle pouvait voir Paris et la Tour Eiffel, ainsi que toute la vallée de la Seine. Elle occupa une ancienne et riche demeure ayant appartenu au couturier Poiret. C’est là qu’elle aimait "recevoir" son monde, celui des théâtres, de la politique et de la littérature. Mais, c’est de la suite Marcel Proust du Grand Hôtel de Cabourg qu’elle descendait régulièrement, les embruns absents, respirer l’air vivifiant de la mer.

Elvire Popesco nous quitta le samedi 11 décembre 1993 à midi, en son appartement parisien. Ses obsèques eurent lieu en l’église orthodoxe roumaine de notre capitale. Quarante-et une années plus tard, elle rejoignait Louis Verneuil au Père-Lachaise, sa tombe n'étant guère éloignée de celle de son ancien amant. Des témoins dignes de confiance nous ont affirmé que, les nuits où la lune faisait relâche, on pouvait les entendre s'échanger de nouvelles répliques…

Documents…

Sources : «Elvire Popesco, reine du boulevard» de Charles Ford (éditions France Empire, 1989), documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Elvire Popesco…

Au théâtre, avant les 3 coups du gendarme…

"La chère Elvire déplaçait les portants, remontait les toiles de fond, transportait les accessoires, puis se précipitait dans sa loge, se déshabillait, se rhabillait, se remaquillait, se recoiffait et, dans un état de rage indescriptible, pestant contre ces cochons de directeurs, faisait en scène une entrée dans le charme, offrant au public son plus exquis sourire, son élégance, cette gaieté communicative, cette joie rayonnante et inépuisable, cette part de bonheur qui font qu'Elvire est quelqu'un d'invivable… avec qui il fait bon vivre."

(Henri Jeanson)
Yvan Foucart (vril 2011)
Ed.7.2.1 : 26-1-2016