Maria MAUBAN (1924 / 2014)

… un devoir de mémoire

Maria Mauban

Maria Mauban fut une très grande comédienne, une icone du théâtre un peu délaissée par le septième art. A tel point que l’on se demande parfois si son nom rappelle quelques souvenirs à nos cinéphiles de moins de quarante ans.

De cette amnésie quasi générale, elle ne fut pas la seule victime. Maria Mauban fit partie de ces comédiennes trop vite délaissées par les professionnels, les décideurs du grand écran alors que le public des scènes théâtrales ne put l’oublier.

A croire que celui-ci possède une mémoire bien plus fidèle que la leur…

Yvan Foucart

Une enfance bourgeoise…

Maria MaubanMaria Mauban

Maria Mauban, de son vrai nom Marcelle Marthe Marguerite Michel, naît à Marseille le 10 mai 1924 à "La Muscatelle", la maison de campagne de sa grand-mère, située au quartier des Caillols faisant à l'époque figure de petit village. Elle est la benjamine des quatre filles d'Albert Michel, professionnel du journalisme et de la politique, et de Marie Libero, issue d'une lointaine immigration italienne.

De vieux livres de Dickens, Stevenson, London et quelques Pierre Benoît constituent les premiers compléments de culture à ses études primaires dispensées par l'Ecole Sévigné, un établissement d'obédience catholique. Elle reçoit ensuite l'enseignement secondaire du lycée de jeunes filles de Longchamp, tout en s'adonnant avec application à des cours de danse.

Pourtant, c'est davantage la comédie qui l'attire. Elle demande conseil à Louis DucreuxLouis Ducreux, acteur, auteur et ami de la famille, mais surtout co-directeur avec André Roussin, du "Rideau gris" de Marseille. Son adoubement la galvanise à monter à Paris, d'autant plus qu'il la recommande à une amie limitant ses cours à une sélection sévère. Stimulée, pleine de volonté et d’optimisme, elle s’inscrit au Conservatoire d’art dramatique qui la refusera trois années de suite ! Son espoir d'entrer à la Comédie Française s'anéantit, ce qui ne l’empêchera pas de débuter, en 1945, sur la scène du Théâtre des Ambassadeurs, remplaçant Madeleine RobinsonMadeleine Robinson souffrante, dans «Une grande fille toute simple» du même André Roussin. Dès lors, et jusqu'à la fin des années quatre-vingt, nous pûmes apprécier régulièrement la jolie Maria sur la plupart des scènes des théâtres privés, que ce soit dans le répertoire "classique" ou "au boulevard".

Parmi ces titres, citons «Domino» de Marcel Achard (1949); «Félix» de Henry Bernstein (1950), «Caterina» (1951) de Félicien Marceau,«Le miroir» (1956) d'Armand Salacrou (1956), «Ami-ami» de Barillet et Grédy (1958), «La collection Dressen» de Marc-Gilbert Sauvajon (1959), «On ne sait comment» de Luigi Pirandello (1962), «Mary Mary» de l'Américaine Jean Kerr (1963), «Service de nuit» de Sidney et Muriel Box (1958), pièce qu'elle anima avec beaucoup d'humour après en avoir signé l'adaptation française.

Elle ne délaissa pas les incontournables classiques giralduciens et shakespeariens qu'elle appréciait beaucoup, comme «La guerre de Troie n’aura pas lieu» (1962) ou «Hamlet» (1977). Son interprétation d'«Andromaque» (1965), l'héroïne de Racine, fut le joli cadeau que lui fit la Compagnie Renaud-Barrault. Enfin, dans «Sarah et le cri de la langouste» de John Murrell (1984), son dernier spectacle parisien, elle nous gratifia d'un face à face magistral avec Jacques DufilhoJacques Dufilho. Si elle aima se produire dans la capitale, elle veilla toujours, participant à des tournées en province ou dans les pays francophones, à faire le bonheur d'un plus large public auquel «Les parents terribles» de Jean CocteauJean Cocteau (1991/1992) lui permit de faire ses adieux

La fleur de l'âge…

Maria MaubanFernandel et Maria Mauban

Parallèlement Maria fit ses débuts cinématographiques avec «Patrie» (1945), un drame historique tiré d'une pièce de Victorien Sardou dont l'intrigue n'est pas sans rappeler celle de «La kermesse héroïque» de Jacques Feyder. Vedette dès son premier film, épouse infidèle d'un comte débordant de patriotisme et maitresse d'un jeune lieutenant, la nouvelle actrice apprécia ses deux partenaires, respectivement Pierre BlancharPierre Blanchar et Jean DesaillyJean Desailly, les seuls à parvenir à atténuer les rapports souvent tendus avec Louis Daquin.

Approchée par Marcel Carné pour «Les portes de la nuit» (1946), elle passa les essais face à un Yves MontandYves Montand mal à l'aise. Producteur et réalisateur sablèrent leur assentiment au champagne, avant que Maria n'apprenne, quelques jours plus tard, que le rôle venait d'être offert à Nathalie NattierNathalie Nattier. L'année suivante, Carné la sollicitant pour «La fleur de l'âge», elle le remercia, pleine d'aplomb, avec d'autant moins de regret que le film demeura inachevé !

Une bonne trentaine de titres suivront, parmi lesquels «Le cocu magnifique» (1946), adaptation de la pièce du dramaturge belge Fernand Crommelynck. Blonde Flandrienne pour la circonstance, Maria apporta son naturel et sa spontanéité, enjolivant cette farce, inévitablement destinée à un mièvre succès, faisant face avantageusement, le corsage ouvert, aux adolescent fascinés de nos salles obscures.

Elle retrouva Pierre Blanchar, pour qui elle avait une grande admiration, en détective privé du «Bal Cupidon» (1948) où elle essayait de démêler l'écheveau dans lequel elle s’était malheureusement fourvoyée. Elle ne sera pas mieux traitée en péripatéticienne amoureuse d'Henri Vidal, brave forestier et courageux chasseur de vipères, qui la tuera accidentellement non loin du célèbre «Quai de Grenelle» (1948). Deux ans plus tard, ressuscitée pour notre plus grand bonheur, elle retrouva Henri Vidal, marinier mais toujours amoureux, qui la dissimulera à bord de sa péniche, «La passante» (1950), afin de la soustraire à la furie de son meurtrier de mari.

Elle clôtura la décennie de façon bien plus agréable avec «Pas de week-end pour notre amour» (1949), un sentiment partagé avec Luis Mariano, que vient perturber l'ardeur et la jalousie dont peuvent faire preuve certaines admiratrices. Appelée sur le premier plateau d'Henri Verneuil - qu'elle désignera comme le meilleur metteur en scène qu'elle ait connu - elle passera en 90 minutes de «La table aux crevés» (1951) à l’autel nuptial en compagnie de Fernandel, ce grand comique toujours excellent lorsqu’il habite un personnage dramatique. Six ans plus tard, jeune veuve, elle le retrouvera, en «Chômeur de Clochemerle» (1957), un village imaginaire reconstruit par Jean Boyer dans… les Bouches-du-Rhône !

Cette période cinématographique, de 1945 à 1960 fut la plus prolifique de sa carrière, avec seize titres, dont «Le plus heureux des hommes» (1952), un peintre en quête de célébrité (Fernand Gravey), doit beaucoup de son bonheur à cette jolie libraire qui lui tourna la tête dans une histoire légère relevant à la fois du vaudeville et du genre policier.

D'un film à l'autre…

Maria MaubanMaria Mauban et Amedeo Nazzari

Maria Mauban franchit les Apennins à plusieurs reprises. Notamment, pour tomber dans les bras vigoureux de «Fra Diavolo/Donne e briganti» (1950), un Robin des bois à l'italienne (Amedeo Nazzari) ne craignant pas s'opposer à l'envahisseur français. Elle refit peu après un «Voyage en Italie» (1953) sous la conduite de Roberto Rossellini, au cours duquel elle fit état de son talent en incarnant une jolie boiteuse dont s’amourache frivolement du très Britannique George SandersGeorge Sanders, en froid avec son Ingrid BergmanIngrid Bergman d'épouse. Elle enchaîna auprès de Daniel GélinDaniel Gélin, journaliste prompt à répandre la «Rumeur publique» (1953), pour une cause qui ne fit guère parler d'elle, tout au moins dans notre Hexagone.

Un Hexagone où l'attendait Raoul André pour la placer dans le monde des call-girls, parmi «Les clandestines» (1954), qu'elle quitta, belle aventurière pour se reposer durant «Dix-huit heures d'escale» (1954) aux côtés de Jean-Pierre Aumont et de Georges MarchalGeorges Marchal. Plus tard, danseuse de cabaret, elle nous parût «En légitime défense» (1958) dans le décor peu reluisant du quartier de Montmartre.

Les années soixante s’ouvrirent sur «Les démons de minuit» (1961), un film peu réussi et justement oublié d'un Marc Allégret en petite forme où, toujours émouvante, elle assuma le rôle le plus ingrat. Sitôt terminé, elle rejoignit «Les nouveaux aristocrates» (1961), jouant les mères égoïstes, bien que désemparée d’avoir confié son fils à la philosophie d'un père jésuite, un Paul MeurissePaul Meurisse étonnamment sobre et souriant.

Le cinéma l'oublia durant six années, nonobstant un Chabrol alimentaire, «Le Tigre aime la chair fraîche» (1964) : pas nous !. Quant à André Hunebelle, il lui proposa neuf semaines de tournage en compagnie de Jean Marais pour «Fantomas contre Scotland Yard». Mais le théâtre, son jardin de prédilection, sa richesse culturelle, lui offrait alors de prendre place dans «La calèche» aux côtés de Pierre VaneckPierre Vaneck pour la création de la dernière pièce de Jean Giono (1966/1967). Désolé, Jeannot, ce sera pour une autre fois. Hélas, ce ne fut pas…

C'est dans d'heureuses circonstances que Maria Mauban fit son retour face à une caméra dans «Adolphe ou l'âge tendre» (1967) d'après le roman de Benjamin Constant. Si brève qu'elle fut, cette apparition eut l'avantage de lui permettre d'accompagner, pour ses débuts à l'écran, son fils Jean-Claude Dauphin, qu'elle soutiendra avec Claude, son mari dans le film, mais qui ne l’était déjà plus au civil !

C'est en aventurière rusée qu'elle croisa le fringant Gérard Barray sous l'apparence du héros de Frédéric Dard, le célèbre San Antonio, dans «Béru et ses dames» (1968). Elle monta «La liberté en croupe» (1970) sous le fouet d'Edouard Molinaro et sur le fond contestataire d'un mai 68 aujourd'hui tant décrié. Toujours prompt à étaler les amours juvéniles, Roger Vadim («Hellé», 1971) et Michel Lang («Une fille cousue de fil blanc», 1976), la dirigeront avec moins de bonheur qu'un Jean Girault pour une fois en verve de causticité («Le concierge», 1973).

Il le sera moins pour «Le gendarme et les extra-terrestres» (1978), si bien que ces derniers ne s'attardèrent pas longtemps sur notre planète ! Pour son 33ème et dernier long métrage, remplaçant une Claude Gensac retenue sur les planches, elle reçut l'approbation de Fufu en personne : il n'avait pas oublié la gentille partenaire auprès de laquelle il avait foulé, vingt-neuf ans plus tôt, le plateau de «Pas de week-end pour notre amour», au générique duquel il n'était même pas cité !

La scène, l'écriture et l'amour…

Maria MaubanMaria Mauban

Pourquoi le cinéma français nous a-t-il si mesuré le talent de Maria Mauban ? Pourquoi pareille cécité de la part des producteurs ? Pourquoi lui a-t-on le plus souvent présenté des scénarios confondant de pauvreté ? Peu lui chaut d'ailleurs, puisque le théâtre la combla. A la question "Préférez-vous jouer au cinéma ou au théâtre ?", elle répondit, intelligemment et sans rancune, citant son amie Simone RenantSimone Renant : "Si j'avais un garçon ou une fille, me demanderiez-vous lequel des deux je préfère ?" ("Echos du cinéma", 1961).

Comédienne raffinée et intelligente, elle fit également preuve d'un talent d'auteur qu'elle exprima sous le pseudonyme de Claude Chauvière, du nom de sa belle-mère. Elle écrivit, entre autres, «Le fils d'Achille», une pièce jouée par Robert Murzeau et Renée-Marie Potet, On lui attribue généralement une autre comédie, «Amicalement vôtre», ainsi qu'un roman, «Anne, ma chère Anne», dont on ne retrouve aucune trace. Elle fut enfin secrétaire générale de l'Union syndicale des artistes interprètes, avant d'être admise au rang de Chevalier de la Légion d’honneur et récipiendaire de l’Ordre national du mérite.

Maria fit la connaissance de Claude Dauphin, mari de Rosine Deréan, revenu du front en capitaine. Elle tint à légitimer leur liaison en convolant à Neuilly-sur-Seine le 8 juillet 1953 afin d'assurer l'identité de leur fils, Jean-Claude. Celui-ci, devenu l'époux de Laura, la fille du chanteur Georges Ulmer, lui donnera un ravissant petit-fils, Julien.

Maria aura beaucoup aimé Claude Dauphin. Il était, de son propre aveu, un homme délicieux par sa culture, par son humour, sa gaieté, un homme très attachant avec lequel elle entretient une longue amitié, se téléphonant, se passant des pièces à lire…. Leur divorce entériné, Maria convola huit mois plus tard avec Jean Versini, industriel en produits pharmaceutiques et frère aîné du comédien André VersiniAndré Versini, pour une heureuse union longue de près de trente ans, brisée par le décès de son mari des suites d'un cancer, en septembre 1983.

Après avoir séjourné à Vincennes, Maria habita longtemps un appartement, non loin de la Porte de Montreuil à Paris. En 1994, elle se retira dans la campagne reposante du Pays gâtinais. Elle y coula des jours sereins emplis de merveilleux souvenirs, d'amies venues lui rendre visite ou ayant maintenu avec elle quelques contacts épistolaires, telles Françoise ArnoulFrançoise Arnoul, Micheline LuccioniMicheline Luccioni et Nicole CourcelNicole Courcel. Malheureusement, atteinte d'un mal réclamant des soins très attentifs, elle fut contrainte de quitter sa demeure pour rejoindre un centre hospitalier adapté à sa revalidation.

Tout au long de sa carrière, quelques journaux surent souligner sa beauté émouvante, son charme éliagique, et même pour certains, la sévérité de son visage.S'ils avaient mieux regardés, ils l'auraient vu très souvent éclairci par le plus lumineux des sourires, lequel, allié à son élégance toute naturelle, nous permet de ne garder d'elle que le plus éblouissant des souvenirs. Car Maria Mauban nous a quittés le 26 août 2014, depuis la maison de retraite médicalisée d'Ouzouer-des-champs (Loiret).

Documents…

Sources : documents personnels, correspondances avec Maria Mauban (Montcresson 1997-1998) ainsi que l'aimable et enrichissante collaboration de Laura Ulmer; pour le reste, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Maria Mauban…
Yvan Foucart (juin 2013)
Ed.7.2.1 : 26-1-2016