François GUERIN (1927 / 2003)

… Une éternelle jeunesse

François Guérin

Quel plaisir de rappeler à nos mémoires le souvenir d'acteurs aussi charmants que François Guérin, à l'apparence si juvénile et qui nous fit montre d'un talent irréprochable ! Il en fut de même lorsque le comédien céda peu à peu sa place au metteur en scène de nos meilleures pièces.

Sa présence sur les scènes de nos plus grands théâtres fut doublée d'une filmographie intéressante qu'il nous plait de décliner ici…

Yvan Foucart

Un bon coup de crayon…

François GuérinFrançois Guérin

François René Gilles Grondin voit le jour le 12 décembre 1927 à Paris (9ème), non loin de la Place Pigalle. Fils cadet d’un ingénieur dans l’aéronautique et d’une mère au foyer. Très heureux du dénouement de ses études secondaires enrichies du baccalauréat, ses parents ne veulent d'aucune manière lui dicter son avenir. Ce qui n'empêche le papa d'attirer son attention sur les succès souvent aléatoires du théâtre, alors que maman, plus douce et moins anxieuse, l'encourage à "…ce qui lui semble le mieux".

Pour l’heure, François éprouve un penchant pour le dessin “à la Faizant”, mais las d'attendre une hypothétique réussite après avoir inondé toutes les salles de rédaction de ses dessins humoristiques, il s'oriente vers l'illustration de livres et la conception de décors de théâtres. Pour se perfectionner dans ce dernier domaine, il s'inscrit au cours d'art dramatique de Marie Ventura, ex-sociétaire à la Comédie Française. Il s’y adonne avec tant d’allant et de plaisir qu'au bout d'un mois son professeur lui demande de “passer” une scène, lui trouvant un physique favorable.

L'essai transformé, François comprend qu'avec un tel professeur, la voie à emprunter, à la fois excitante et intellectuelle, est bien celle de l'art dramatique. Aussi, ayant appris que Jean Anouilh cherche un ingénu pour sa nouvelle pièce “grinçante” «La valse des toréadors» (1952), il décide de faire le siège de la Comédie des Champs-Elysées jusqu'à ce qu'il obtienne le rôle… et il y parvient ! Heureuse obstination qui prendra place dans ses souvenirs et qui lui permet de faire la connaissance d’une jeune partenaire dont c’est également la première prestation, Anne Vitrac, jeune veuve de l'écrivain Roger Vitrac.

Sollicité par l’Athénée, François quitte - provisoirement - Anouilh pour «Sud» (1953) de Julien Green dont c’est la première incursion théâtrale. Peut-on souhaiter de meilleure pièce, de meilleur théâtre, de meilleurs partenaires (en l’occurrence Anouk AiméeAnouk Aimée, Pierre VaneckPierre Vaneck et Michel EtcheverryMichel Etcheverry ? Un bonheur qu’il complète dès la fin des représentations par son mariage avec la charmante Anne, dans un bucolique petit village de la Haute-Saône. Dès lors, l’alliance au doigt, la comédienne choisit de renoncer à sa carrière…

Un jeune premier plein de charme…

François GuérinDanièle Delorme et François Guérin

Sa touchante gaucherie et son côté policé interpellent tant le théâtre que le cinéma, qui lui confiera souvent des rôles de jeune premier bien élevé. Pour l'heure, le voilà entre autre cousin et fiancé de Dany Robin pour «Douze heures de bonheur/Jupiter» (1952), malheureusement évincé au profit de Georges MarchalGeorges Marchal. Il incarne ensuite le fils d’un Michel SimonMichel Simon assumant un double rôle afin de rendre «La vie d’un honnête homme» (1952) plus joyeuse au prix des pires supercheries.

L'uniforme lui sied : le voici en sémillant lieutenant se consumant d'un amour fou pour l'espiègle et gracile «Mam'zelle Nitouche» (1953), chaperonnée par FernandelFernandel. Trois ans plus tard, nous le retrouvons nanti du même grade, de retour de la Grande Guerre (blessé seulement !) auprès de la charmante «Mitsou» (1956) née de l'imagination de Colette. La même année, coeur frivole, nous le retrouvons amoureux transi de Danik Patisson, jeune orpheline victime de voyous sans scrupules qui la font marcher «Le long des trottoirs» (1956). Il retrouve sa jolie partenaire, dont il a fait son épouse mais que convoite néanmoins l'inspecteur Michel Piccoli, dans «Rafles sur la ville» (1957).

Avec «Donnez-moi ma chance» (1957), Léonide Moguy en fait le fiancé compréhensif de la belle et naïve Michèle Mercier qui échouera au concours de Miss Cinémonde, ce qui ne l'empêchera pas de devenir la belle Angélique que l'on sait.

François poursuit sa carrière en incarnant «Ramuntcho» (1958), le célèbre héros basque de Pierre Loti, dans sa troisième mouture cinématographique. Il rejoint courageusement les rangs de la résistance au sein de laquelle «La Chatte sort ses griffes» (1959), avant de devenir l'assistant d'un chirurgien esthétique démoniaque (Pierre BrasseurPierre Brasseur) qui ne supporte plus de voir «Les yeux sans visage» (Georges Franju, 1959) de sa fille.

Accaparé par le théâtre, François Guérin s'éloigne des sunlights et nous devrons attendre cinq ans pour le voir, lieutenant pressé et agacé sur les plages dunkerquoises tout au long d'un «Week-end à Zuydcoote» (1964), coincé entre chars et épaves automobiles, en l'attente de l’évacuation des soldats britanniques regagnant piteusement leur mère patrie.

Peu après, Denys de La Patellière le transforme en colonel bonapartiste recherché par son premier amour, la troublante «Caroline chérie» (1967) dont le charmant minois de France AngladeFrance Anglade ne nous a pourtant pas fait oublier celui de Martine CarolMartine Carol : il y a des films qu'il vaut mieux ne pas refaire.

Quatre autres années s’écouleront avant que, médecin attentif, notre homme ne secoure «Les petites filles modèles» (1971) de la comtesse de Ségur, lesquelles, devenues grandes, s'égarent dans des jeux érotiques à la mode du temps. Ainsi s'achève la carrière cinématographique de François Guérin. Nullement dépité, celui-ci nous confia que le temps était venu pour lui de cesser de jouer "… les adolescents en pleine crise de puberté, bégayant devant les jeunes filles" !

Comédien et metteur en scène…

François GuérinFrançois Guérin sur scène

Le théâtre lui assura une carrière plus durable : autant comme comédien que metteur en scène. Il enchaîna les pièces, dramatiques, classiques ou les vaudevilles avec autant de bonheur que de succès. Citons, entre autres, «Ornifle ou le courant d'air» (1955), seconde preuve de confiance d'Anouilh qui lui demanda de partager l'affiche avec sa fille Catherine, «Hibernatus» de Jean-Bernard Luc (1957), «Boeing-Boeing» de Marc Camoletti (1960), créée avec Perrette Pradier, «Duo sur canapé» du même auteur (1974), «L'idiote» de Marcel Achard avec Dany Carrel (1971), et «Le Nègre» de Didier Van Cauwelaert (1986), pour son ultime rôle.

Ses interprétations s'estompèrent peu à peu, laissant la place à ses qualités de metteur en scène, une aspiration complémentaire dans sa vie professionnelle. Il avouait lors d'une interview, en 1967 : "Mes rôles inchangés de jeune premier sympathique me donnaient l'impression d'être devenu un rond-de-cuir. J'ai donc voulu faire de la mise en scène. Jean Anouilh m'en a donné l'occasion en me prenant comme assistant pour la pièce de Vitrac, 'Victor ou les enfants au pouvoir" (1962). Les trois mois que j'ai passés avec lui m'ont servi d'école…".

Son plus grand succès en ce domaine fut, sans doute, de diriger «Le clan des veuves» au Théâtre Fontaine, avec Jackie Sardou, Mony Dalmès et l'auteur, Ginette GarçinGinette Garçin (1990). Nous l’apercevrons aussi dans plusieurs séries réalisées pour la télévision, cette "… grande mangeuse de comédiens qui nous procure trois jours de gloire dès lors qu'un très bon film vous en donne pour trois mois".

Cinquante années de bonheur s’éteignirent pour François et Anne, mais aussi pour leur fille Olivia, lorsqu'il décéda, suite à de graves problèmes circulatoires, le 26 octobre 2003 à l'Hôpital Européen Georges-Pompidou de Paris.

Il se dégageait de cet artiste une très grande sympathie, beaucoup de gentillesse, sur les plateaux ou ailleurs. Il ne nia jamais l’attachement dont il pouvait faire preuve envers les gens de la profession. Il admirait, entre autre, la simplicité et la gentillesse avec lesquelles Jean MaraisJean Marais lui prodiguait ses encouragements et ses conseils. En dehors de son métier, il aimait aussi la mer, celle de sa jeunesse lorsque la famille se déplaçait aux vacances à Saint-Jean-de-Monts (Vendée), et plus tard à Bandol, son havre méditerranéen. Lorsqu'il en avait le temps, il revenait à ce qui était devenu son principal loisir : le dessin et la peinture, des croquis humoristiques à la manière d'un Faizant ou d'un Cabu, et la peinture figurative, aquarelle ou huile. Il réalisa même son autoportrait dont il fit cadeau à sa mère.

Seuls, sans doute, les cinéphiles des années 50 auront gardé le souvenir de ce touchant et délicieux comédien. Il repose au cimetière ancien de Neuilly-sur-Seine, très proche des tombes de Pierre FresnayPierre Fresnay et d'Yvonne PrintempsYvonne Printemps, ses patrons, amis et partenaires du «Père» (1958), une très belle pièce d’Edouard Bourdet qui fit les beaux soirs du Théâtre de la Michodière.

Documents…

Sources : Nous tenons à remercier Soizik, la nièce de François Guérin, pour son amicale et précieuse collaboration. Pour le reste, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"François Guérin a le redoutable privilège - dans un siècle qui n'honore que les voyous et les mal foutus - d'incarner, avec une beauté classique, l'honnêteté et la candeur, avec tout juste ce qu'il faut de comique pour rappeler aux petits blasés que nous sommes, que les vertus sont toujours un peu ridicules à Paris.

Sa rareté, car l'honnêteté est maintenant l'insolite, lui a nui quelquefois, son emploi semblant l'éloigner du répertoire à la mode. Mais une réaction s'amorce, le dernier cri est en train de devenir une vieille lune, la moitié des hommes sont honnêtes et ça finira par se savoir dans les théâtres."

Jean Anouilh (1972)
Paris canaille…
Yvan Foucart (mai 2011)
Ed.7.2.1 : 27-1-2016