Anouk AIMEE (1932)

Fille de la mer et du vent…

Anouk AiméeAnouk Aimée

Jamais un pseudonyme ne fut aussi bien porté. Il lui vient de son premier film, «La maison sous la mer» (1946), qu'elle tourna sous la direction d’Henri Calef, lequel l'avait remarquée à la sortie d'un cinéma des Champs-Elysées. Longue jeune fille brune à la silhouette de tanagra, elle avait tout juste 14 ans. En paraissait plus. Déjà secrète. Déjà frémissante de sensibilité… Séduit, le réalisateur lui offrit un petit rôle, celui d'une fille d'auberge timide et retenue prénommée Anouk

Elle fut une véritable enfant de la balle, fille des comédiens Henry Murray (décédé en 1981) et Geneviève Sorya (décédée en 2008) et petite-fille de Lucien Rozenberg et Madeleine Soria, profondément attachés au théâtre. Nicole Françoise Florence Dreyfus, de par son père d’origine juive, naît au domicile familial à Paris (17ème) le 27 avril 1932. Dreyfus, un nom célèbre, mais difficile à porter surtout lorsqu'on est adolescente et qu'un danger permanent venu d'outre-Rhin vous oblige à vous réfugier dans une semi clandestinité. Difficile à porter lorsqu'en plus sa mère est arrêtée à la ligne de démarcation par les Allemands, puis emprisonnée et torturée.

Nicole, dénoncée par ses condisciples de classe auprès d’un soldat de la Wehrmacht au sortir de son école de la rue Milton au pied de Montmartre, tremble, pleure, alors que celui-ci la reconduit chez ses grands-parents sans aucune explication. Etonnée, mais soulagée par ce mystérieux comportement, elle finit par comprendre qu’elle vient d’échapper de justesse à son arrestation. Il n'empêche, il faut impérativement quitter Paris; aussi sera-t-elle bien vite accueillie par ses parrain et marraine charentais, plus exactement de Barbezieux, lesquels la protégeront sous le véritable nom maternel de Durand. De plus, baptisée catholique, cela lui évita de porter l’étoile jaune. Par la suite, ayant rejoint sa mère dans la zone dite libre, elle entra dans un pensionnat de Bandol, s'appliqua à des cours de danse à Marseille, et par la suite, poursuivit des études secondaires à Megève et en Angleterre.

Sa vocation première fut de devenir à la fois pharmacienne et danseuse, mais «La maison sous la mer» (op.cit) annihile ce projet, malgré des extérieurs peu agréables en ce début hivernal. Prise au jeu de la caméra, elle s'inscrit dès son retour à la capitale, aux cours de comédie d'Andrée Bauer-Thérond.

L'année suivante, elle impressionne Marcel CarnéMarcel Carné et Jacques PrévertJacques Prévert qui la retiennent pour «La fleur de l'âge» (1947), dont ils viennent de commencer les prises de vue à Belle-Ile-en-Mer, lui offrant même son premier baiser de cinéma. Hélas, le film connaîtra toutes sortes de déboires et resta inachevé, et l'on en déplore aujourd'hui encore la perte mystérieuse des bobines de tournage.

A cette époque, également tombé sous le charme de cette gracieuse sylphide, Jacques Prévert en fait sa filleule et complète son nom en lui accolant tout naturellement "Aimée". Le poète-scénariste tient à son actrice. Associé cette fois à André Cayatte, il persuade celui-ci de l'engager pour le rôle de la Juliette moderne doublant l’actrice (Martine Carol) dans «Les amants de Vérone» (1948), une transposition du drame shakespearien se déroulant dans les milieux cinématographiques. Anouk s'y révèle parfaite, sa consécration immédiate : Prévert avait raison.

En février 1949, pour la Saint-Valentin, elle n'a pas encore 17 ans lorsqu'elle se marie avec Edouard Zimmermann, un industriel parisien bien plus âgé dont elle divorcera deux ans plus tard.

Les heureuses rencontres…

Anouk AiméeAnouk Aimée

Anouk Aimée attire l'attention d'un éclaireur de la Rank et passe des plateaux français à ceux de Pinewood à Londres, complétés d'extérieurs en Tunisie pour «La salamandre d'or» (1950) qui sera récompensé d’un prix au Festival de Locarno. Elle incarne la jeune autochtone éprise d’un archéologue britannique. Bien acceptée des critiques ceux-ci feront part d'idylles tantôt avec Ronald Neame, son réalisateur, tantôt avec Trevor Howard, son partenaire. Façon intelligente de perfectionner davantage son anglais…

Toutefois, dès son retour à Paris, Nico Papatakis, patron de "La Rose Rouge" lui ouvre les portes de son cabaret à Saint-Germain-des-Prés, riche de fréquentations très ponctuelles des emblématiques Prévert, Picasso, Jean Genet, Jean-Paul Sartre, ainsi que de Jean CocteauJean Cocteau qu’elle retrouve encore au "Café de Flore" ou aux "Deux Magots". Le 21 juillet 1951, elle épouse son beau Nico à la mairie du 6ème arrondissement. Il sera le père de son unique enfant, sa fille Manuela.

Alexandre Astruc, l'homme à la “caméra-stylo”, la dirige à deux reprises, dans «Le rideau cramoisi» (1952), son moyen-métrage qui obtint le Prix Louis-Delluc, et trois ans plus tard «Les mauvaises rencontres» (1955) où, en journaliste ambitieuse, elle retrouve et s’accroche à Jean-Claude Pascal, directeur d'un grand quotidien. Entretemps, elle fait un petit détour par l'Allemagne ou O.W. Fischer, à la fois acteur et réalisateur, la sollicite pour «Ich suche dich/L'amour ne meurt jamais» (1953), film récompensé au Festival de San Sebastian, dans lequel elle s'impose en jeune doctoresse alsacienne amoureuse d'un médecin allemand totalement absorbé par ses recherches en son laboratoire.

Quittant les frères Hakim ainsi que Gérard Philipe en superbe Octave Mouret du «Pot-Bouille» (1957) que n'aurait pas désavoué Zola, elle passe avec empressement sur les plateaux voisins de Billancourt pour «Montparnasse 19» (1957). Avec ce film dédié au regretté Max Ophüls, l'initiateur du projet décédé trois mois plus tôt, elle retrouve Gérard en Modigliani maudit, drogué, s'enlisant dans la déchéance et la solitude alors que sa fusion en Jeanne Hébuterne, la compagne malheureuse, et son rôle particulièrement dramatique marquent une nouvelle étape importante de sa carrière, Anouk nous dévoilant une fois de plus la riche palette de ses émotions.

La nouvelle décennie s'ouvre avec «Le farceur» (1960), un marivaudage amusant dû à l'impénitent Jean-Pierre Cassel ne pouvant s'empêcher de draguer notre vedette, fut-elle la belle épouse d'un riche industriel. Mais 1960, c'est surtout la rencontre avec Jacques DemyJacques Demy, «Lola» (1960) et… des producteurs réservés, peu enclin à l’enthousiasme de leur réalisateur qui parviendra toutefois à les convaincre. Guêpière, bas noirs, talons noirs, haut de forme et boa, Demy lui sculpte tout en délicatesse l'attachant personnage d'une chanteuse de cabaret paumée évoluant dans ce qui pourrait être un conte basculant constamment entre le comique et le tragique.

Enfin, Federico FelliniFederico Fellini, le génie, le magicien, la sublime, en riche névrosée romaine au volant de sa Cadillac décapotable sur la via Veneto pour «La dolce vita» (Palme d'or à Cannes 1960). Pour «Huit et demi» (1964), perruque courte et lunettes aux verres clairs, il la transforme en épouse jalouse de Marcello Mastroianni : "questo partner meraviglioso !(ce merveilleux partenaire !)", aime-t-elle exclamer à tue-tête.

Un homme, une femme, une histoire simple…

Anouk AiméeAnouk Aimée et Claude Lelouch

Recommandée par Jean-Louis Trintignant, Anouk Aimée est invitée à Deauville par un Claude LelouchClaude Lelouch encore méconnu. Passionné, nerveux, précis, caméra à l'épaule, il en fera sa vedette pour «Un homme et une femme» (1966). Succès international immédiat, aux 47 récompenses, parmi elles les prix, la Palme d'or 1966 au Festival de Cannes, le Grand Prix de l'Office Catholique, l'Oscar du meilleur film étranger à Hollywood et, pour notre héroïne, le Golden Globe de la meilleure actrice de cinéma, ainsi que le BAFTA (Grande-Bretagne) de la meilleure actrice étrangère aux British Academy Awards ! C'est aussi et surtout le triomphe auprès du public… ce qui n'empêchera pas le film d'être boudé par une “intelligensia cinéphilique”. Lelouch n'en aura cure. Il retrouvera d'ailleurs très régulièrement ses détracteurs, toujours les mêmes. Lui, avec son cœur, ses tripes, et parfois ses ultimes deniers, il continuera à produire et à réaliser des bons et des moins bons films, ce qui est inévitablement le sort des meilleurs réalisateurs. De son côté, fidèle à son réalisateur fétiche, Anouk l'accompagnera au long de huit aventures.

Durant le tournage, elle aura épousé, à Levallois-Perret, le chanteur et compositeur Pierre Barouh, son mari cascadeur pour le scénario du film, Lelouch étant son témoin. Trois ans plus tard, elle convolera pour la quatrième et dernière fois. L'heureux élu, Albert Finney, n'est autre que le comédien anglais brillamment sortit de la Royal Shakespeare Company de Stratford-upon-Avon.

United Artists, leurs producteurs et Steve McQueenSteve McQueen la sollicitent avec une réelle obstination pour «L’affaire Thomas Crown» (1968), proposition qu’elle rejette fermement, malgré l’amitié très forte portée à McQueen, laissant ainsi le rôle à Faye DunawayFaye Dunaway, une flagrante erreur qu’elle regrettera plus tard. Elle préféra «Un soir, un train» (1968) et la direction du cinéaste belge André Delvaux pour un rôle étrange dans un film qui l'est tout autant, en compagnie d'Yves Montand, professeur d'université flamande. Elle poursuit sa carrière, séduisante et énigmatique espionne, avec «Justine» de George Cukor (1969). Enfin «Le rendez-vous» (1969) qu'elle prend avec Sidney Lumet fait d'elle un mannequin au regard triste constamment surveillé par un mari jaloux doutant, il est vrai, de sa fidélité.

1969 à 1976 constituent des années d’exil volontaire et de silence, à Londres, où elle s’implique totalement dans un rôle, bien réel, d'épouse modèle. Mais voilà, Claude Lelouch prodiguera mille trésors de diplomatie pour la convaincre de revenir à Paris afin de partager son nouvel opus (1976) avec Catherine DeneuveCatherine Deneuve. «Si c'était à refaire» (1976), autant ne pas refuser, surtout qu’on lui offre sa fille Manuela comme partenaire ! Finney est à Londres, elle est à Paris, leur union s’écroule. Anouk poursuivra sa carrière avec «Mon premier amour» (1978) proposé par Elie Chouraqui, longtemps assistant de Lelouch et signant ici son premier film en tant que réalisateur, scénariste et… co-producteur avec son actrice : une histoire pudique entre une mère divorcée, condamnée par la leucémie, et un fils qui la découvre vraiment en lui apportant complicité et tendresse.

A nouveau, la voici en Italie où elle rejoint l'ancien acteur Marco Bellocchio qui la dirige dans «Le saut dans le vide» (1979), un drame soulevant des rapports ambigus entre un frère et une soeur qui vaut à chacun (fait plutôt rare) le Prix d’interprétation au Festival de Cannes. Elle s'incruste à Cinecittà pour «La tragédie d’un homme ridicule» de Bernardo Bertolucci (1981) pour qui elle incarne l'épouse d’Ugo Tognazzi et mère de leur fils mystérieusement enlevé, un tournage pour lequel elle joue en italien et en direct. «Le général de l’armée morte» de Luciano Tovoli (1983), dans lequel elle interprète une fascinante comtesse à la recherche de la dépouille de son mari disparu sur le front albanais lors de la seconde guerre mondiale, complète une campagne transalpine somme toute enrichissante.

Cinquante ans déjà !…

Anouk AiméeAnouk Aimée

1986 marque les retrouvailles, sur les plages de Deauville, du pilote automobile Jean-Louis Duroc-Trintignant et d'Anne Gauthier-Anouk, la scripte étant devenue productrice : hé oui, «Un homme et une femme, vingt ans déjà» (1986), de quoi alimenter la nostalgie des quinquagénaires. «Les marmottes» (1993) ne constituent rien d'autre qu'une réunion de famille dans un cadre chamoniard enneigé se voulant serein. «Prêt-à-porter» (1994) la glisse dans l’étincelante distribution imposée par Robert Altman. «La petite prairie aux bouleaux» (2002), qui n'a rien d'alléchant l'oblige à un douloureux pèlerinage au camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau filmée par Marceline Loridan, elle aussi une rescapée de l'horreur. Elle fait ses ultimes apparitions, en mère mourante de Clotilde Coureau qui lui crée de nombreux conflits familiaux malgré «Tous les soleils» (2010), puis en maman confidentielle de Lola Dewaere pour les quelques secondes (trente-six, pour être précis) que lui accorde Charlotte de Turckheim dans son «Mince alors !» (2012), une comédie axée sur les bienfaits des cures d’amaigrissement dans une station thermale savoyarde !

Au début de sa carrière, Anouk alterna cinéma et théâtre. Jean-Pierre AumontJean-Pierre Aumont, qui venait d'écrire sa première pièce, pensa à elle pour «L'empereur de Chine» (1947), mais prise par des contrats elle dut y renoncer au profit de Nadine Alari. Par contre, peu après elle fit partie du «Cercle de craie» rôdé en province avec Marcel Herrand, puis «L'homme qui a perdu son ombre» (1953) de Bertolt Brecht. Elle créa «Sud» de Julien Green (1953) avec Pierre Vaneck. Son grand retour avec le succès se fit avec les «Love letters» écrites par l'Américain Albert Ramsdell Gurney (1990).

Impossible de mentionner tous les prix reçus. Ajoutons simplement à ceux déjà cités le prix décerné pour l’ensemble de sa carrière au Festival international du cinéma de Palm Beach, USA (2000), le César d’honneur attribué en 2002, l'Ours d’Or d’honneur au Festival international du cinéma de Berlin en 2003.

Une carrière internationale, les meilleurs réalisateurs et de prestigieux et talentueux partenaires : Anouk Aimée fut une actrice comblée. Mais la gloire ne lui a jamais tourné une tête, qu'elle a d'ailleurs fort jolie sous tous les angles. Il y a chez elle une élégance rare, un charme intact, flamboyant, fait de mystères, d'inaccessibilités, de silences. Et cependant, elle parvient à être encore plus belle lorsqu'elle ôte ses lunettes fumées et qu'elle nous tend d'adorables yeux noirs… voire marrons, on ne sait plus bien une fois qu'on a plongé son regard dans le sien.

Anouk a toujours eu besoin de se sentir Aimée. Nous sommes nombreux à avoir répondu à son attente. "Cha ba da ba da…"

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Une femme et un homme…

Anouk Aimée : "Grâce à Fellini, j'ai appris qu'on pouvait travailler sérieusement sans jamais se prendre au sérieux. J'ai découvert le rire, la joie de vivre et je me suis mise à aimer mon métier d'actrice… Je lui dois beaucoup."

Federico Fellini : "Toujours aussi belle, gracieuse et mystérieuse, le temps se comporte avec elle comme un gentleman."

Yvan Foucart (août 2013)
Ed.8.1.1 : 28-1-2016