Joseph COTTEN (1905 / 1994)

… ombres et lumières

Joseph Cotten

Le talent et l’élégance… Joseph Cotten fut parmi les acteurs américains les plus populaires et les plus distingués tout en faisant souvent preuve d’une discrétion peu commune à Hollywood.

On lui reconnaît un flegme, mais aussi une culture qui, tous deux, animèrent une carrière diversifiée d'où émergèrent plusieurs phares. Son instinctivité lui permit de s’investir dans des rôles intéressants, du moins ceux de ses premières décades, car pour la suite, il fut parmi les premiers à s’attrister devant la déliquescence d’un certain cinéma qui avait fait le bonheur de beaucoup d’entre-nous…

Yvan Foucart

La foire aux chimères…

Joseph CottenJoseph Cotten (1928)

Joseph Cheshire Cotten, que tout le monde ne se priva d’appeler Jo, naquît le 15 mai 1905 dans la petite ville historique de Petersburg en Virginie. Il fut pour ses parents, Joseph Sr. et Sally Bartlett, le premier fils de la famille, devançant deux frères : Whittiker et Samuel. Il garda un très beau souvenir de ses années de jeunesse passées dans sa ville natale, de ses premières études et de ses heures de l’après classe, lorsqu’il gagnait le stade pour y briller au sein de l’équipe de football. Et aussi quand, poussé par le père sous-chef au bureau postal, il enfourchait non sans plaisir sa bicyclette afin de distribuer les lettres et les publicités des firmes locales.

Toutefois, c’est le théâtre qui le tentait et, convaincu de sa destinée, il partit sans état d'âme pour Washington. Il s’inscrivit aux cours d’art dramatique et de chant de la "Robert Hickman School of Expression" qui, entre autre, lui feront perdre assez vite sa voix traînante propre à la Virginie. Satisfait de son acquit, ne pouvant passer inaperçu avec ses six pieds et deux pouces (1,90 mètre !), il gagna très rapidement New York persuadé de l’accueil chaleureux qu’il obtiendrait sur les scènes de Broadway.

Malheureusement, cela ne se passa pas du tout comme prévu. Ce fut plutôt une désillusion qui l’attendait, l’obligeant de représenter et de vendre des produits de peinture afin de pourvoir à sa subsistance, maigres revenus qu'il compléta en faisant preuve de ses talents de semi-joueur professionnel de football. Ayant perçu le boom immobilier qui venait de s’enflammer à plusieurs miles, particulièrement du côté de Miami, il abrégea son séjour new-yorkais et referma ses pots de peintures pour se livrer, dans un premier temps, à la vente de fruits et de légumes, d’apporter un bronzage à sa jeune musculature de maître-nageur et enfin, plus sérieusement, de s’approcher des scènes floridiennes en tant que publicitaire pour le "Miami Herald Tribune". Convaincu que ce paradis n'était qu’une première étape, et surtout nanti d’une lettre de recommandation gentiment écrite par son patron, il devait avancer vers Broadway, un paradis qui ne pouvait que le reconnaître. Plein d'optimisme, il obtint quelques fonctions au "Belasco Theater", notamment celle de régisseur adjoint ainsi que de doublure en prévision d’un comédien absent. Il persévéra pour débuter enfin sur la scène, dans de petits rôles, dont «Dancing Partner» (1931), la comédie musicale d’Alexandre Engel et d'Alfred Grunwald. Peu à peu, patience et persévérance l’amenèrent à de plus intéressantes choses, jusqu'à l'impliquer dans de bénéfiques tournées.

Cette année là, il convola avec Lenore Kipp LaMont, une pianiste douée, qui devint par la suite rédactrice au "Harpers Bazaar magazine", divorcée et mère de Judith, une mignonne petite fille de deux ans, que Joseph adopta avec une réciprocité d’amour largement partagée.

A l'ombre d'un géant…

Joseph CottenJoseph Cotten

Jusqu’en 1936, son crédit de pièces frôla une trentaine d'affiches, bonnes et parfois moins, jusqu'à sa rencontre avec un jeune comédien de dix ans son cadet, au prénom peu connu d'Orson WellesOrson Welles, ayant créé en 1934 sa propre troupe théâtrale, la "Mercury Theatre". Une affinité les rapprocha, Jo reconnaissant en Orson une indubitable compétence, prêt à l’aider, à le diriger.Bien vite, Jo occupa une place essentielle dans la troupe. Les deux hommes s'engagèrent ensemble dans des émissions théâtrales très suivies sur les ondes radiophoniques financièrement intéressantes. Par contre, leur premier film «Too Much Johnson» (1938), un court métrage muet burlesque écrit par Welles, connut un triste destin car il ne fut jamais distribué.

Parallèlement, au "Shubert Theater" de Broadway, Jo fit la preuve de son talent de comédien dans «The Philadelphia Story» (1939) aux côtés de Katharine Hepburn, rôle qui le révéla enfin au grand public. La pièce connut un tel succès qu'elle fut mise en images par la MGM, mais en laissant Joseph Cotten, Van HeflinVan Heflin et Shirley BoothShirley Booth sur le carreau.

Heureusement, la "RKO Pictures" se montra empressée d'établir une co-production avec Welles et sa troupe, Cotten inclus. «Citizen Kane» (1941), véritable pamphlet social diront certains, visant un magnat de la presse dévoré d'ambition, dans lequel d'aucun auront cru reconnaître le très puissant William Randolph Hearst. Plus avéré fut le triomphe du film salué comme une œuvre majeure, devenu depuis un classique du cinéma américain. Dès lors, rien d'étonnant à ce que Jo trouva ses meilleurs emplois, sur les conseils d'un génie de vingt-deux ans en passe d'apparaître bien vite comme un dinosaure du 7ème art.

Dans son exil hollywoodien, Julien Duvivier, soutenu par Alexander Korda, signa l'adaptation américaine de son «Carnet de bal» (1937,) devenant «Lydia» (1941, sous les traits agréables de Merle Oberon) pour laquelle son ancien soupirant (Joseph Cotten) prit le plaisir de réunir la plupart de ses anciens prétendants déboutés.

Avec «La splendeur des Amberson» (1942), Welles, producteur et réalisateur, introduisit Jo dans une famille d’industriels dont l'héritier porteur d'arrogance, les emporta tous vers une ruine méritée. L'oeuvre connaîtra un échec commercial inattendu, heureusement démenti par le temps qui polit les jolies choses.

Le producteur David O.SelznickDavid O.Selznick, alléché par l’enthousiasme du "New York Times" envers la performance de Jo dans «Voyage au pays de la peur» (1942), lui proposa de signer avec la RKO, compagnie qu’il venait de reprendre en mains. Ce fut le départ d’une inusable amitié qui devait mettre, à plusieurs reprises, l'ardente Jennifer JonesJennifer Jones dans les bras de notre vedette. Pour l’heure, sa rencontre tout aussi importante avec Alfred Hitchcock ne connut «L’ombre d’un doute» (1943), pas même celui de la jeune Teresa Wright soupçonnant son oncle Charlie (Joseph Cotten), d'être moins affable qu'il n'y paraissait.

Le tournage achevé, c'est d'un pas alerte et enjoué que Joseph Cotten quitta le studio pour un rendez-vous discrètement préparé à la mairie de Santa Monica, car il s'agissait d'assumer un tout autre rôle, celui de témoin au mariage d'Orson Welles et Rita Hayworth.

Enfin au soleil…

Joseph Cotten«Duel au soleil» (1946)

Dans «Depuis ton départ» (1944), le lieutenant Joseph Cotten, reçoit Claudette ColbertClaudette Colbert pour épouse et Jennifer Jones comme fille, toutes deux effondrées par l’annonce de sa mort au front. «I’ll be seeing you/Etranges vacances» (1944) que celles d'un soldat en permission traumatisé par la guerre mais qui seront agrémentées par sa rencontre avec une Ginger RogersGinger Rogers mystérieuse et sans claquettes. Ce fut avec «Hantise» (1944) que l'acteur termina l’année, en détective londonien volant au secours d'une Ingrid Bergman tourmentée par son Charles BoyerCharles Boyer de mari. En 1945, le voici à nouveau mobilisé, écrivant les lettres d’amour de son copain destinées à sa fiancée, Jennifer Jones, bien entendu («Le poids d’un mensonge»).

David O. Selznick, ayant racheté deux ans plus tôt les droits de «Duel au soleil» (1946), lui témoigne une fois de plus sa confiance pour ce qui fut son premier film en technicolor. Il hérita du rôle du gentil avocat ayant sous son aile la belle métisse magnifiquement campée par Jennifer, mais qui, hélas, brûla davantage d’amour pour le frère cadet, pourtant du genre voyou et coureur de jupons (Gregory PeckGregory Peck). Le film connut un immense succès, malgré des critiques moralisatrices de l’Office catholique du Film. «La fille du fermier» (1947) ne fut autre qu'une satire des mœurs politiques aux Etats-Unis avec une Loretta Young peu crédible en petite fermière futée. Sans surprise, O. Selznick lui commanda, peintre pauvre et frustré, de tracer «Le portrait de Jennie» (1948), une histoire purement et joliment onirique. Avec «Le troisième homme», nous pénétrons dans l'univers du film noir où Jo, en écrivain vaguement alcoolique, tente de retrouver son ami (Orson Welles) dont on a pourtant annoncé le décès. Partons pour l'Italie retrouver Joan Fontaine, pianiste talentueuse, et Jo, brillant ingénieur américain, devenus pour la circonstance «Les amants de Capri» (1950). Moins joyeux furent «Les amants du Capricorne» (1949) puisque Alfred HitchcockAlfred Hitchcock transforma le mari en meurtrier de la toujours fragile Ingrid Bergman. Décidément marquée du sceau de la tragédie, la décennie se scella par «La garce» (1949), une Bette Davis enceinte de son amant qui piétine ouvertement la dignité de son médecin de mari.

Un coup du destin…

Joseph CottenJoseph Cotten (1953)

Joseph Cotten entame la nouvelle décennie avec «Two Flags West» (1950),un très beau western, en compagnie de quelques physiques avantageux de l’époque, tels ceux de Cornel WildeCornel Wilde, Jeff ChandlerJeff Chandler, et l’étincelante et somptueuse Linda Darnell. Jeune et séduisant avocat, indifférent aux regards extasiés que lui portaient de jeunes infirmières, il le fut moins lorsqu’il croisa à nouveau Loretta Young, bien bizarre somnambule, dans «Half Angel» (1951). Avec «Othello» (1952), il retrouve Orson Welles pour une courte apparition en sénateur vénitien. Son excursion aux impressionnantes chutes du «Niagara» (1953), en compagnie de Marilyn Monroe eut pû être des plus agréables si la belle se fut montrée moins frivole. Détective et mari de la flamboyante Rhonda FlemingRhonda Fleming, ce n'est pas sans inquiétude qu'il apprend que «Le tueur s’est évadé» (1956) avec la ferme intention de venger la mort de son épouse abattue par un policier maladroit : la suite des événements devait lui donner raison !

En 1959, Jo s'envole pour Rome avec son épouse afin de participer aux repérages du prochain tournage de «L’ange pourpre» (1960). Le couple en profita pour y célébrer la Noël toute proche. Hélas, Lenore tomba malade et dû être conduite à l’hôpital où une leucémie fut prestement détectée. Le retour à Los Angeles s'imposait, mais il n'évita pas le pire : Lenore s'éteignit le 7 janvier 1960, à 53 ans.

Peu après, Jo revint à Cinecittà puis en Sicile pour les extérieurs du film sensé se passer durant la guerre civile espagnole (nous sommes au cinéma, n'est-ce pas ?). Curieux trio que forme ce borgne avec Ava Gardner en prostituée et Dirk BogardeDirk Bogarde en prêtre défroqué.

Dix mois plus tard, Patricia Medina, actrice anglaise de nombre de films d’aventures, divorcée depuis plusieurs années de Richard Greene, amie de longue date des Cotten, devint Madame Cotten. Les deux comédiens célébrèrent leur mariage à Beverly Hills dans la propriété des O.Selznik. Cette union exemplaire se poursuivit dans une complicité heureuse qui les emmena d'ailleurs à jouer plusieurs pièces de théâtre ensemble, à défaut de films.

Bien que les propositions pour le grand écran furent nombreuses, Jo choisit, tout long de ces années cinquante, de se réinvestir dans le théâtre et davantage encore à la télévision aux multiples canaux pour laquelle il créa sa propre compagnie, Fordyce Productions.

Le paradis perdu…

Joseph CottenJoseph Cotten (1973)

Désormais sexagénaire, Joseph Cotten doit faire face aux profondes mutations d'un cinéma qui lui propose des rôles moins intéressants pour des films qui ne le furent pas non plus et pour lesquels les derniers "moguls" n'aspirent plus à placer son nom au début des génériques. Sa carrière devenait déclinante et les offres de moins en moins alléchantes. Toutefois, ses retrouvailles avec Bette Davis dans «Chut ! Chut ! Chère Charlotte !» (1964) lui firent mettre le premier pied dans l'univers de l'horrifique. «Tora! Tora! Tora!» (1970), une co-production nippo-américaine de la 20th Century Fox, le fait apparaître en secrétaire de la guerre lors de l’attaque japonaise sur la base navale de Pearl Harbour.

Au plus haut de sa période italienne, nous le vîmes témoin du jeu de dupe auquel se livre sa maîtresse, une milliardaire américaine (toujours Bette Davis) qui profite de son inépuisable fortune pour rafler le peu de biens qu'il reste à ses redoutables adversaires au «Scopone scientifico» (Silvana Mangano et Alberto Sordi). Il partagea avec, entre autres, Olivia de Havilland, James StewartJames Stewart et Jack LemmonJack Lemmon, la désagréable infortune d'être parmi «Les naufragés du 747» (1977), une façon honorable de participer à la vague (sans jeu de mots) des films catastrophes, aéro-maritime pour l'occasion. Avec «La porte du paradis» (1980), il eut la déception de participer à l'un des plus gros échecs économiques de l'histoire du cinéma américain, d'une façon qui nous paraît aujourd'hui bien injuste. Ce film maudit, vilipendé par des critiques américains déchaînés, amena la compagnie United Artists à la faillite. Heureusement, ils ne purent empêcher la "porte" de s’ouvrir trente-deux ans plus tard, donnant enfin accès à l’une des œuvres les plus magistrales de son temps. Hélas, Joseph Cotten n’était plus là pour le voir.

Retiré dans sa villa de Westwood à Los Angeles, il s’y consacra au jardinage, à la lecture et à la préparation de son autobiographie qui fut éditée six ans plus tard. Un cancer de la gorge lui fut diagnostiqué, entraînant la mue de sa voix. Diminué mais courageux, il s’astreignit à une thérapie très éprouvante. Il s’accrocha à la sculpture en confiant à son entourage : "Si je ne peux pas parler, ni agir, au moins, je peux encore être sculpteur". Ce fut cependant une pneumonie qui l'emporta. Patricia Medina lui ferma les yeux le 6 février 1994. Selon ses vœux, il fut inhumé au cimetière de sa ville natale. Sa fidèle épouse le rejoignit dix-huit ans plus tard.

Joseph Cotten ne fut jamais reconnu par les Académies du cinéma. Consolation bien faible, il ne fut pas le seul. Son unique récompense vint de l’Italie, de la Mostra de Venise qui lui décerna, le 1er septembre 1949, la Coupe Volpi du meilleur acteur pour «Le portrait de Jennie». Autre compensation, tout aussi modeste, il put assister à l'incrustation de son étoile au "Walk of fame" de l'Hollywood Boulevard de Los Angeles, toute proche de celle de Wendell CoreyWendell Corey, son ami et partenaire.

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"De leurs jours au “Mercury Theater”, Orson Welles avait réprimandé Joseph Cotten, lui disant que son manque de formation classique pourrait l'empêcher d'être un grand acteur, mais que son physique et son charme pourrait en faire une star. Welles avait à moitié raison. Cotten devint une star au bilan impressionnant s'impliquant dans de nombreux films qui sont maintenant des classiques, souvent rejoués dans les Cinémathèques ou passés à la télévision. Jo et nous pûmes ainsi nous assurer de cette immortalité unique, réservée aux grands acteurs qui vivent de nouveau, à chaque fois que les lumières des salles s'éteignent, que le film se déroule… et que la magie peut commencer une fois de plus."

Los Angeles Times, le 8 février 1994
Joseph Cotten…
Yvan Foucart (septembre 2013)
Ed.7.2.1 : j-m-2016