Dany CARREL (1932)

… une "Langouste" au petit déjeuner ?

…Une "Langouste" au petit déjeuner ? Dany Carrel

Pendant plus de vingt ans, elle fut l’image même du sex-appeal français. Elle orna les couvertures des "Ciné-Revue" et "Cinémonde" entre autres. Charmante, sensuelle, au corps parfait et désirable, elle fit tourner la tête à nombre d'admirateurs.

Irrésistible, bien sûr, mais Dany Carrel n'était pas que cela. Des cinéphiles avertis l’ont aussi suivie et appréciée pour sa carrière à la fois intéressante et intelligente, ne serait-ce que les parcours qu’elle partagea avec René Clair, Julien Duvivier, André Cayatte, Henri-Georges Clouzot, ces maîtres émérites d’avant la Nouvelle Vague…

Yvan Foucart

La fille de l'Anamite…

Dany CarrelDany Carrel

De son vrai nom Yvonne Suzanne Chazelles du Chaxel, Dany Carrel est née de la liaison dite “illégitime” d’un directeur des douanes en fonction au Vietnam, Aimé du Chaxel, et d'une jeune autochtone, Kam. Elle vit le jour le 20 septembre 1932 à Tourane, aujourd’hui Da-Nang, port important situé dans l’estuaire de la mer de Chine. Deux années plus tard, la fillette s'émerveilla de l'arrivée d’Alice, sa cadette. Les deux sœurs seront séparées de leur maman biologique pour vivre auprès du couple. Celle de l’état civil, Juliette, davantage attirée par les grands voyages que par les devoirs conjugaux et maternels, décide, au décès de son mari, d’emmener Yvonne, alors âgée de quatre ans, en France, avant de retourner auprès d'Alice, en Indochine. Elle confia l'enfant à la mère d’une amie habitant en Seine-et-Marne pour reprendre ses lointaines pérégrinations.Par la suite, Yvonne quitta sans regret cette maison plutôt lugubre pour entrer à l’orphelinat des jeunes filles de Saint-Joseph de Louveciennes, tenu par les religieuses. Ce n’est qu’à quinze ans que l’abbé Bel, son confesseur et confident, lui apprendra que Kam, sa véritable maman, vit au Vietnam avec cette petite sœur dont elle gardait le souvenir.

Lors d’un nouveau retour en France, cette fois accompagnée d’Alice, Juliette s'installa avec les deux sœurs à Marseille où elle les inscrivit au collège Anatole-France. U npeu plus tard, à Paris, les adolescentes fréquentèrent le Lycée Edgar-Quinet et suivirent les cours Bobillot.

Assistant, à la Comédie Française, à une représentation de «L’ami Fritz», une adaptation du roman d’Erckmann-Chatrian,Yvonne sentit naître en elle une irrésistible vocation pour le théâtre. "Cinémonde", revue qu’elle dévore avec passion, lui apprend que le "Cours Andrée Bauer-Thérond", point de départ des carrières d’Anouk AiméeAnouk Aimée et Françoise ArnoulFrançoise Arnoul, délivre ses formations dans le 9ème arrondissement de la capitale. Cela lui suffit pour trouver le courage de passer le porche et de finir, une fois son léger accent marseillais corrigé par quelques cours de diction, par y déclamer sa première tirade issue du «Bérénice» de Racine. Elle y côtoya Yvon Ridard, de deux ans son cadet, qui ne réussit pas une carrière artistique mais lui voua une amitié totale et dévouée. Elle le considéra toujours comme un frère, aussi est-ce noyée de chagrin qu’elle le perdit victime, à 38 ans, d’une pancréatique aigüe…

Ce corps tant désiré…

Dany CarrelDany Carrel

Fin 1952, Madame Bauer-Thérond emmène Yvonne au Théâtre de la Potinière pour y jouer Pernette, l’ingénue frivole, des «Jours heureux» de Claude-André Puget. Fabien Colin, l’assistant d’Henri Decoin, à la recherche d’une jeune collégienne pour le «Dortoir des grandes» (1953), est sûr d'avoir trouvé l'oiseau rare, avis partagé par son patron dès le premier essai aux studios de Boulogne-Billancourt. C’est alors qu’Yvonne devint Dany, complétant son pseudonyme après la lecture d’un livre du chirurgien et biologiste Alexis Carrel.

Dérouler un essai est une chose, donner la réplique à Jean Marais en est une autre. Mais Jean est chargé d’un tel capital de gentillesse qu’il met complètement à l’aise sa partenaire dans son rôle de petite pensionnaire nobiliaire d’un collège très chic, de surcroît silencieusement amoureuse du séduisant inspecteur de police qu’il incarne.

Par la suite, Jean Gourguet inscrivit à deux reprises le nom de la jeune actrice en tête des génériques. Séduite et engrossée par un fils de “bonne famille” dans «Maternité clandestine» (1953), c'est en interne d’un pensionnat de jeunes filles, véritable «Cage aux souris» (1954), qu'elle aide trois jeunes prisonniers pris en chasse par les Allemands alors qu’ils veulent franchir la ligne de démarcation. Peu après, L'abbé Pierre et «Les chiffonniers d’Emmaüs» (1954) l’accueillent, avec toute sa famille, dans leur misérable bidonville de Neuilly-Plaisance. Pour l'occasion elle fera de sa “mère”, l’irréprochable Madeleine RobinsonMadeleine Robinson, son indestructible modèle tout au long de sa carrière. Elles se retrouveront l'année suivante en Haute-Provence pour «Les possédées» (1955), confrontées à la beauté virile de Raf ValloneRaf Vallone. Dany enchaîna avec «Des gens sans importance» (1955) où, Miss Camembert, elle incarne la fille ainée et effrontée d’un routier mal marié, un Jean Gabin qui lui laissa le souvenir rougeoyant d'une gifle magistrale imposée par Henri Verneuil ! C'est en petite prostituée qu'elle participa aux «Grandes manœuvres» de 1955, amoureuse de Gérard Philipe, un beau lieutenant du 33ème Dragon. La «Porte des lilas» (1956), devait s'ouvrir sur son premier grand rôle, valorisé par une distribution enrichie des présences de Pierre Brasseur, Henri VidalHenri Vidal et Georges Brassens, et encadré par un René Clair paternel et guide littéraire en dehors du tournage. L’année suivante, Julien Duvivier la révèle définitivement avec «Pot Bouille» (1957) en jeune fille gauche et timorée, se métamorphosant peu à peu en allumeuse et maîtresse d'un arriviste social, encore Gérard Philipe.

Mais les écrits des éminents critiques de la Nouvelle Vague, qui la blâment pour sa “compromission” avec des réalisateurs d'un autre temps, la peinent énormément. Seul, François TruffautFrançois Truffaut aura l'honnêteté de s'excuser par la suite des blessures involontairement commises. Trop tard : écartée des nouvelles productions, Dany s'est vue contrainte de gagner Cinecittà pour y tourner deux films sans grand intérêt.

Plus honorable sera sa collaboration avec la Colombia qui la sollicite pour «Le général ennemi» (1959), en faisant la fiancée d’un capitaine américain et fille d’un chef de maquis, prise en otage parmi d’autres résistants. «Die Gans von Sedan/Sans tambour ni trompette» (1959), coproduction franco-allemande dirigée par Helmut Käutner, la transforme en une jolie fermière recueillant, durant la guerre franco-prussienne de 1870, deux soldats, l’un français, l’autre allemand…

Ses petites vertus…

Dany CarrelDany Carrel

En 1960, Dany Carrel entame le tournage de «Jugez-les bien» sous la direction de Roger Saltel lorsque Serge SauvionSerge Sauvion, son partenaire, la gifle trop violemment. Un tympan éclaté, elle doit céder son rôle à Magali de Vendeuil.On la retrouve plus tard en jeune veuve rivale de Danielle Darrieux, toutes deux plongées dans les milieux de la drogue, ce qui ne manqua pas de faire «Du grabuge chez les veuves» (1963); En 1964, elle partage «L’enfer» que Clouzot - reconnu par ses pairs comme l'un des plus grands réalisateurs du cinéma français mais aussi l’un des plus tyranniques et des plus exigeants - fait régner sur son plateau avec Romy SchneiderRomy Schneider et Serge ReggianiSerge Reggiani. Le metteur en scène terrassé par une crise cardiaque après trois semaines de tournage, l'oeuvre demeura inachevée.

André Cayatte lui tend alors son «Piège pour Cendrillon» (1965), lui offrant trois rôles différents auprès d’une gouvernante (Madeleine Robinson) veillant maternellement sur une jeune amnésique à la recherche de son passé. Dirigée par Serge Korber, la voici à nouveau péripatéticienne au cœur généreux, gouailleuse à la manière d'Arletty et portée par les dialogues d’Audiard, prête à abandonner le trottoir pour une verte campagne et «Un idiot à Paris» (1966) superbement matérialisé par Jean Lefebvre. Le succès aidant, Serge Korber la retire de son trou perdu, toujours aussi belle et généreuse, pour en faire une chanteuse de cabaret sous la coupe d’un protecteur cynique dans «La petite vertu» (1967). Clouzot, de retour aux affaires, la rappelle pour une courte apparition dans «La prisonnière» (1967), six jours de tournage pour six minutes de projection, qui nous laissèrent l'image d'un mannequin nu sous un imperméable de plastique transparent, livré à la merci d’un photographe tourmenté par d’inquiétantes obsessions sexuelles (Laurent TerzieffLaurent Terzieff). Changement de décor, la voilà confrontée à nouveau au «Pacha» (1967) pour d'heureuses retrouvailles avec un Gabin en commissaire de police massif. Mais le passé finit toujours par vous rattraper, et «Clérambard» (1969), d'après la pièce de Marcel Aymé, nous la rendit en fille de joie souhaitée comme bru par un comte ruiné !

Lors du tournage d’«Un idiot à Paris», l'actrice a fait la connaissance de François Mosser, assistant de production, qui cachera longtemps ses véritables sentiments, retardant de trois ans leur passage par la mairie d’Antibes, le 26 septembre 1969. Leur fille Laurence naîtra l’année suivante. Heureuse et comblée, Dany Carrel met un frein à sa carrière cinématographique peu après «Le bahut va craquer» (1981), ce qu'elle aurait dû faire juste avant ! Notons également qu'elle fut la coproductrice de «R.A.S» (1973), relatant les péripéties d'un bataillon disciplinaire durant la guerre d’Algérie et qui valu à Yves Boisset pas mal de pressions et de censures.

Elle fut alors plus présente sur la petite lucarne pour des séries comme «Merci Sylvestre» (1983) de Serge Korber, «Les enquêtes Caméléon» (1987) de Philippe Monnier, ou des téléfilms comme, «L’éclaircie» (1974) de son beau-frère Jacques Trébouta «Le féminin pluriel» (1982) de Marcel Camus (lequel, assistant-réalisateur pour «Les chiffonniers d'Emmaüs», fut alors son compagnon le temps d'une olympiade), «Allons voir si la rose…» de Bernard Toublanc-Michel (1982), etc.

Sa grandeur et sa force…

Dany CarrelDany Carrel

En 1981, nous l'avons dit, Dany Carrel, à peine âgée de 49 ans, disparaît des plateaux de cinéma. Elle se produisit plus heureusement sur les planches. Parmi ses meilleurs souvenirs en ce domaine figure «L’idiote» de Marcel Achard(1962), sa première pièce en tournée avec Jean GavenJean Gaven, qui, malgré un départ difficile dû à un auteur hésitant et un metteur en scène (Jean Le Poulain) qui l'amena à menacer d’arrêter les répétitions, connu un succès total.

D'autres applaudissements crépitèrent pour «Le système Fabbrizi» d’Albert Husson (1963-64), «Le grand standing» (1973) de Neil Simon, «Monsieur Masure» de Claude Magnier (1975), «L’éducation de Rita» de Willy Russel 1983)… Après une tournée enthousiasmante avec «Le saut du lit» de Ray Cooney et John Chapman (1988), la troupe regagne Paris et le "Théâtre des Variétés" qu’elle occupera l’année complète. Au dernier baissé de rideau, regagnant sa maison de campagne, Dany Carrel se découvre une petite boule sous le bras. Sans angoisse, elle comprend immédiatement qu’elle doit faire face à un cancer du sein. Confiante et courageuse, elle sera magnifiquement et humainement soignée à l'hôpital Curie de Paris, malgré une inévitable ablation. L'actrice traversa cette période avec une force morale inouïe. Plus tristes furent les fausses mansuétudes des producteurs et des metteurs en scène qui se firent oublier.

En 1991, elle publie son autobiographie, «L’Annamite», qui connaîtra un succès suffisant pour que TF1 la reprenne en téléfilm (1994), elle-même assumant la supervision du scénario. Le 6 novembre, dans le cadre de «Sacrée soirée», observé par huit millions de téléspectateurs, Jean-Pierre Foucault lui réserve une émouvante surprise en réalisant un relais visuel avec le Vietnam, lui permettant de voir pour la première fois sa maman, Kam. Les langues étant un barrage, elles communiqueront par la suite au moyen de cassettes enregistrées.

A cette époque, Annick Blancheteau la dirige, parfaitement rétablie, dans «Acapulco, Madame» (1994) d’Yves Jamiaque pour une dernière tournée francophonique Herbert-Karsenty. Elle fait peu après son ultime apparition artistique au Théâtre Saint-Georges de Paris dans «Laisse parler ta mère» (1994/95), pièce qui n'est autre que la reprise de la précédente au titre rebaptisé.

Nos souvenirs ne sont pas à vendre…

Dany CarrelDany Carrel

Dix-huit années se sont écoulées. Dany Carrel quitte parfois Paris pour se retirer dans son havre de paix, isolé dans les vergers des bocages normands, proches de Lisieux. S’ennuie-t-elle ? Assurément pas. François, son mari, Laurence, sa fille, ainsi qu’Alice, sa sœur, dont elle partage le chagrin depuis la disparition en 1998 de son époux, l’entourent d’une totale affection.

Aux derniers jours d'une vie bien remplie, lui arrive-t-il de reprendre par la pensée son chemin artistique ? De refaire ses débuts chez Madame Bauer-Thérond, de revoir Yvon, son gentil complice qui la quitta trop vite pour rejoindre sa famille orléanaise au petit cimetière de Saint-Jean-de-la-Ruelle ? De retrouver ses partenaires si gentils, eux aussi fantômes éthérés, tels Jean Marais, Gérard Philipe, Jean Gabin, Pierre Brasseur et autres ectoplasmes tout aussi célèbres ?.

Elle nous laisse son exceptionnelle photogénie, un sex-appeal parmi les plus érotisés du cinéma de nos belles années disparues, une présence irradiante, mi-ingénue mi-perverse, douce ou énigmatique, délurée quand il le fallait. Elle était tout simplement Dany Carrel, fière de ses origines eurasiennes tardivement connues par nombre d’admirateurs agréablement surpris.

Il y a chez les comédiens et comédiennes, une grande et permanente quête d’amour. Sachez, chère madame, qu’elle existe aussi chez vos admirateurs. C’est pourquoi ils n’ont pas oublié ni la petite titi en pull-over moulant de la «Porte des Lilas», ni la touchante Juliette dite “La Fleur”, irrésistible de charme et de malice, chère à Audiard et à Fallet, ni cette sacrée “Langouste” de Marcel Aymé, que l'on aurait bien prise au petit déjeuner.

Documents…

Sources : propos recueillis lors de sa tournée à Bruxelles (8 avril 1994) et certains faits contenus dans son très beau livre de souvenirs, “L’Annamite” (1991, éditions Robert Laffont). Pour le reste, documents personnels, plusieurs images glanées ça et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Enfin, notre Collectionneuse, Marlène Pilaete, a consacré une superbe page à Dany Carrel dans sa galerie N° 65 de décembre 2009, consacrée à Gérard Philipe.

Citation :

"Je n’ai jamais rien changé à mes habitudes. Seule la simplicité me plaisait. Etre naturelle, ne pas me composer un personnage, ne pas jouer à la star avec mes amis, et surtout les garder, même s’ils ne faisaient pas partie du gotha, fut mon seul luxe…"

Dany Carrel, «L'Annamite»
Dany Carrel…
Yvan Foucart (novembre 2013)
Ed.7.2.1 : 28-12016