Viveca LINDFORS (1920 / 1995)

… Une Suédoise aux cheveux de jais…

… Une Suédoise aux cheveux de jais… Viveca Lindfors

Qui donc prétendait que les Suédoises étaient toutes blondes ? Faut-il croire que Viveca Lindfors fut vraiment l'une de ces rares actrices aux cheveux bruns quasiment inconnue de la plupart de nos jeunes cinéphiles ?

Cette excellente comédienne, que ce soit au cinéma, au théâtre ou à la télévision, n'eut pas souvent à défendre des oeuvres à la hauteur de ceux dévolus à Ingrid Bergman, son aînée. Elle s'en accommoda, bien qu'elle put accrocher quelques fleurons à sa longue filmographie. Sa vie privée mérite également quelque attention : car, femme libre et de fort tempérament, croqueuse d'homme telle une Joan Crawford venue du Nord, elle aima beaucoup, beaucoup !

Yvan Foucart

Payse de Bergman…

Viveca LindforsViveca Lindfors

Elle naît Elsa Viveka Torstensdotter Lindfors le 29 décembre 1920 à Uppsala, la plus ancienne ville universitaire de la Scandinavie où naquit deux ans plus tôt une future sommité du cinéma suédois, Ingmar BergmanIngmar Bergman. Le rapprochement s'arrête là. Ils se rencontrèrent une seule fois, lors d'une représentation théâtrale à Stockholm pour laquelle Viveca tenait le premier rôle. Elle se souvient de l'indifférence manifeste qu'il lui témoigna. Peut-être avait-il, lui aussi, une préférence pour les blondes …

Viveka grandit aimée d'Axel Torsten Lindfors, son père, officier de la force terrestre, et de Karin Dymlig, sa mère. La famille comprenait également Bjarne, son frère aîné de trois ans, et Margaret, sa cadette de 18 mois.

Viveka a cinq ans lorsque son père renonce à la carrière militaire à la suite d'un changement d'affectation qu'il ne voulut accepter. Il installe toute la famille à Stockholm et se convertit en éditeur de livres d'art. Pour ses six ans, il inscrit sa fille à l'école française de la capitale.

A huit ans, Viveka, soucieuse de se donner la preuve de son indépendance, tient à modifier son prénom, devenant ainsi à tout jamais Viveca. A 15 ans, elle entre à l'Académie Royale d'Art Dramatique dont elle suit la formation pendant trois ans. Lors d'une représentation de «Duo», pièce en trois actes de Paul Géraldy tirée d'un roman de notre Colette, elle rencontre le grand amour en la personne de Georg Rydeberg, un comédien très en vogue, beau, élégant, marié, des enfants… Qu'importe, une passion absolue abat tous les obstacles.

L'année suivante, en 1939, l'UFA l'invite à Babelsberg pour la soumettre à des essais qui s'avèreront satisfaisants. Mais la guerre éclate, et l'actrice en herbe ne peut participer qu'à des productions nationales qui ne furent jamais projetées dans nos salles obscures d'après-guerre.

A 21 ans, pour son premier rôle important, Viveca nous apparaît dans sa complète nudité pour une simple comédie, «I Paradis …» (1941). Elle enchaîne avec «Tänk, om jag gifter mig med prästen» (1941) qui marque la fin de sa liaison avec son partenaire, le séduisant Georg. En effet, elle vient de s'engager dans une nouvelle et torride histoire d'amour avec Harry HassoHarry Hasso, un réalisateur allemand très connu, dont elle partagera trois années d'existence au terme desquelles son seul bonheur restera la naissance de leur fils, Jan. Heureusement, son petit cœur, tout à la fois sensible et volage, s'offre déjà à Folke Rogard, le brillant avocat qui l'avait soutenu lors de son divorce. La notoriété de l'homme de droit est intéressante, mais moindre que celle de son rang de président de la Fédération Internationale des Joueurs d'Echecs. L'homme, toujours séducteur, a 29 ans de plus qu'elle, mais leur mariage n'en tiendra pas moins cinq années, marquées par la naissance de leur fille, Lena.

Son voyage à La Mecque…

Viveca LindforsViveca Lindfors

Viveca Lindfors n'a pas pour autant renoncé au cinéma. Mais si elle espère se faire connaître tout en restant en Suède, ses regards se tournent bientôt vers les Etats-Unis. La Warner Bros, une compagnie en plein essor, l'appelle à Hollywood, lui faisant convoiter le traditionnel contrat de sept ans. De bons signes s'élèvent, émis par les producteurs estimant qu'elle peut très bien assurer le premier rôle féminin auprès de Gary Cooper, déjà retenu pour «Cape et poignard» (1946) ; c'est pourtant Lilli PalmerLilli Palmer qui bénéficiera de l'acquiescement grognon de Fritz Lang.

Dépitée, notre vedette regagne les studios suédois. Ce n'est que trois années plus tard, qu'elle intègrera la colonie suédoise installée à Hollywood. Warner Bros et Delmer Daves la confrontent, dans «Ombres sur Paris» (1948), à Dennis Morgan, son mari, bien empêtré dans les arcanes d'une contrebande dont il s'efforce de sortir. Elle partage en tant que souveraine «Les aventures de Don Juan» (1949) avec un Errol Flynn, brillant cascadeur, sémillant séducteur, mais condamné à des amours chastes qu'il se doit de respecter, noblesse oblige … tout au moins sur les plateaux ! Suit «Night Unto Night» (1949) qui ne connut pas de distribution en France malgré le charme de son principal partenaire, un certain Ronald Reagan. C'est pourtant Don Siegel, le réalisateur, qui l'amène à l'ambassade américaine de Paris afin d'officialiser leur union, un mariage qui tiendra quatre ans. Ils auront un fils, le futur acteur Kristoffer Tabori, aujourd'hui encore présent dans les milieux du septième art et de la télévision.

Avec «Singoalla» (1949), co-production franco-suédoise bien supérieure à son bilan passé, Viveca entre dans une légende nordique au destin tragique rappelant celle de Tristan (Michel AuclairMichel Auclair pour la version française) et Yseult, pour l'heure une belle tzigane qui lui permet d'étaler sa sauvage sensualité, à jamais enfermée dans l'écrin de nos souvenirs.

Dès son retour à Hollywood, Warner la prête à la Columbia pour le rôle de la jeune secrétaire de «No Sad Songs For Me/La flamme qui s'éteint» (1950). Jolie, intelligente, elle ne laisse pas insensible son architecte de patron, ignorant le mal incurable dont souffre son épouse (magnifique Margaret SullavanMargaret Sullavan). N'ayant plus aucun doute quant au développement de sa carrière, l'actrice, à l'instar d'Ingrid BergmanIngrid Bergman, prend à son tour la nationalité américaine.

Avec beaucoup de plaisir, nous confia-t-elle, elle monta à «Quatre dans une jeep» (1950) menée par Leopold Lindtberg pour une production suisse partiellement tournée en Autriche qui obtiendra l'Ours d'Or au Festival de Berlin. Elle sautera du véhicule militaire pour entrer dans l'univers insolite du western avec «L'heure de la vengeance» (1952) où, fille d'une vieille famille espagnole dépouillée de ses biens, elle sera vengée comme il se doit par un cow-boy intrépide, Richard Conte.

Au service des plus grands…

Viveca LindforsViveca Lindfors

1954 s'ouvre avec un quatrième mariage (le dernier, jure-t-elle !), avec George Tabori, écrivain, scénariste, et juif de nationalité hongroise. Cette union de dix-huit ans incita le marié à adopter les trois enfants de son épouse.

Avec «Les contrebandiers de Moonfleet» (1955), Fritz Lang la plonge dans l'Angleterre du 18ème siècle, faisant d'elle l'une des maîtresses rejetées par Stewart Granger, bel aristocrate trafiquant et débauché. Plus sereine en fille de vieux paysan suédois, la voici au Colorado pour «A l'ombre des potences» (1955), amoureuse d'un ancien forçat remit sur le bon chemin. «The Hallyday Brand» (1956), western gratifié de "top-notch" (de grande qualité, pour autant toujours inédit chez nous), relate un drame familial entre un père et son fils aîné (Joseph Cotten) nullement indifférent à notre Viveca, métisse indienne.

Avec «L'affaire Dreyfus» (1958), celle-ci incarne l'épouse du capitaine (José Ferrer) soutenu par Georges Clémenceau et Emile Zola. Dans «La tempête» (1958), Alberto Lattuada en fait l'Impératrice Catherine II de Russie. D'autres excellents metteurs en scène la dirigent pour notre plus grand plaisir, tantôt en grande prêtresse («L'histoire de Ruth» de Henry Koster en 1960), tantôt en épouse de Ponce Pilate («Le roi des rois» de Nicholas Ray en 1961), etc. Moins connu, «No exit» (1962), une coproduction américano-argentine adaptée du «Huis clos» de Jean-Paul Sartre, lui vaut de partager l'Ours d'argent de la meilleure actrice au Festival de Berlin avec Rita GamRita Gam. En 1963, dans «Les damnés» (1963), Joseph Losey la transforme en sculpteur et maîtresse d'un agent gouvernemental impliqué dans des égarements au sein de fortes puissances nucléaires.

Agréables sont les souvenirs qu'elle garde de son travail avec Sydney Pollack. «Nos plus belles années» (1973) relate les mésaventures d'un couple (Robert RedfordRobert Redford, brillant scénariste, et Barbra StreisandBarbra Streisand, ardente communiste) confronté à la chasse aux sorcières des années cinquante. Pour ne pas être en reste, Robert Altman, réalisateur intelligent, lui propose un petit rôle qui fera sa joie dans «Un mariage» (1978), regard acerbe et ironique sur la grande bourgeoisie américaine. «La main du cauchemar» (1981) d'Oliver Stone, remake de «La bête aux cinq doigts» de Robert Florey (1946), lui permet, pour son rôle de doctoresse, d'être citée à la course au Saturn Award des films d'horreur dans la catégorie des seconds rôles. On la retrouve infirmière pour «L'exorciste, la suite» (1990), un film du même acabit.

Les cinéphiles appréciant l'univers de science-fiction militaire furent heureux de la retrouver, fille de l'archéologue qui a (paraît-il) découvert la porte des étoiles, dans «Stargate n°3» (1993). Une année s'écoule avant qu'elle nous donne un ultime rendez-vous avec «Last Summer in the Hamptons» (1995), un été de retrouvailles avec l'univers de Tchekhov qu'elle appréciait tant, pour un rôle à la mesure de son talent et de sa force de caractère. Hélas, il n'y eut pas plus de ce film la moindre projection en France.

Il en fut de même pour la plupart de ses apparitions au petit écran, comme «Le procès Paradine» (1962), «Le journal d'Anne Frank» (1967), ou encore «Marilyn, une vie inachevée» (1980) dans le rôle de Natasha Lytess, la coach de la blonde actrice américaine. Citons également «The Bridge of San Luis Rey» , d'après un roman de Thornton Wilder très lu aux Etats-Unis pour lequel elle reconnu avoir tenu l'un de ses meilleurs rôles. En 1990, l'Académie des œuvres télévisées la récompensera d'un Emmy Award pour «Life goes on séries».

Il était une femme…

Viveca LindforsViveca Lindfors (1979)

Engagée, volontaire, lors des manifestations contre la guerre au Vietnam, on la trouva souvent parmi les nombreux artistes participant aux "Marches de la Paix" de Washington. Sans lien de cause à effet, elle échappa à la mort dans une rue de Greenwich Village, lorsqu'elle fut poignardée par un déséquilibré, acte dont elle garda une profonde entaille au cou, diront certains journalistes, une estafilade au visage écrirons d'autres.

Peu après la sortie de «Singoalla» (1949), sa mère lui apprit que Bjarne, son frère alors âgé de 33 ans, voulant la rejoindre en Amérique, vit son navire en feu sombrer dans l'océan. Il en sortit presque en héros pour avoir aidé plusieurs passagers à gagner un canot de sauvetage. Bien qu'il ait fait preuve d'un très grand courage, il ne put se remettre de certains échecs personnels qui le conduisirent, gravement dépressif, dans un hôpital psychiatrique de Stockholm. C'est là que Viveca le rencontra pour la dernière fois : ne parvenant à se rétablir, Bjarne choisit le suicide par noyade (1953) dans un lac où son corps fut découvert et identifié trois mois plus tard.

Ayant suivi, en 1954, les cours de l'Actors Studio sous la direction de Lee Strasberg, Viveca Lindfors fait partie du cercle des membres à vie de cette école où elle côtoya Marlon BrandoMarlon Brando, Paul NewmanPaul Newman, Eli WallachEli Wallach et Geraldine PageGeraldine Page. Le théâtre lui fit également cadeau de grands succès, notamment «Anastasia» (1954/1955) sa première pièce à Broadway qui connut un triomphe. Malgré l'amitié respectueuse qu'elle avait pour Ingrid Bergman, elle fut triste, peinée, sans doute un peu jalouse, d'apprendre, deux ans plus tard, que c'est elle qui décrocha le rôle pour l'adaptation cinématographique d'Anatole Litvak. Elle connut néanmoins quelques succès consolateurs, non seulement à Broadway, mais aussi en tournées, notamment avec «Mademoiselle Julie» (1956) et «La danse de mort» (1971) de Strindberg, ou encore «Brecht on Brecht» (1961). Plus d'une fois, elle s'adonna à l'écriture, signant notamment «Je suis une femme», une pièce en forme de one-woman show. Elle triompha également avec Shakespeare, Brecht, Tennessee Williams, etc. En 1966, elle fut la fondatrice et directrice artistique du Theater Festival de Berkshire à Stockbridge, dans le Massachusetts.

En début de l'automne 1995, Viveca quitta sa retraite de Long Island, son chalet et son vieux vélo suédois pour un retour, en Suède où on l'attendait pour une tournée avec «A la recherche de Strindberg», son ultime pièce à personnage unique. Suite à des complications consécutives à une polyarthrite rhumatoïde, elle dut interrompre les représentations et gagna Uppsala, sa ville de naissance. Elle s'y éteignit le 25 octobre 1995. A l'annonce de son décès, un service eut lieu à l'Actors Studio de New York où Gene Frankel, l'un des pionniers de l'immuable institution, qui fut son professeur, son metteur en scène et son ami, fit part à un auditoire silencieux et respectueux, de l'éloge et de l'affection qu'il avait pour Viveca Lindfors.

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Ses plus belles années…

Citation :

"Brune, cérébrale, d'une beauté quelque peu autoritaire, elle n'a pas toujours pu exprimer son talent mais certains des films où elle apparaît ont sans doute, grâce à son aura, ce petit quelque chose en plus qui les sauve d'une relative banalité."

Gérard Legrand, critique de cinéma
Yvan Foucart (décembre 2013)
Ed.7.2.1 : 29-1-2016