Geneviève PAGE (1927)

… une femme d'intuition

Geneviève Page

Sans plan de carrière, mais perfectionniste dans son travail, Geneviève Page est l'une de nos rares comédiennes au parcours irréprochable, qui fit preuve d’un large éclectisme sur les planches comme à l'écran. Elle sut obéir à ses devoirs professionnels sans pour autant compromette ses aspirations ni bouder son plaisir.

Comblée, elle le fut aussi dans une vie privée qu'elle sut protéger, une vie de tous les jours, passionnée et ardente, absente des gros titres ornant les couvertures des journaux à sensation.

Yvan Foucart

Une pièce rare…

Geneviève PageGeneviève Page

Geneviève Anne Marguerite Bonjean vit le jour sous de bons auspices puisqu'elle naquit un vendredi 13, en décembre 1927 à Paris, plus précisément dans l'ancienne commune de Passy. Son père, Jacques Bonjean, fut l'une des plus hautes autorités de la capitale en matière d'antiquités et de décorations, gérant sa galerie de meubles et d'objets rares sous le nom de Brantôme. Sa maman, Germaine, d’origine franche-comtoise, fut liée à la maison Lip. Son frère cadet, Michel, vécut des passions orientées vers les voitures sportives, les femmes et Emile Zola. Bien qu'il fut le filleul officiel du célèbre couturier Christian Dior, ce fut toutefois Geneviève, plus proche et plus attentive, qui put se targuer d'être la filleule de cœur de celui qui demeure l’un des plus émérites innovateurs de la haute couture française.

La belle enfant suit les cours des jeunes filles du Lycée Racine à Paris, de façon parfois dilettante et, par moments, un peu rebelle lorsque ceux-ci ne correspondaient pas à ses curiosités du moment. Sur la fin de la guerre, on la retrouve au couvent des sœurs de Sainte-Catherine à Lectoure (Gers) avant qu'elle ne finisse, dès son retour à Paris, par user ses jupons blancs sur les bancs en bois rugueux de la Sorbonne. L'étude de la sculpture et de la peinture à l'Ecole du Louvre, ainsi qu'une initiation à la danse classique auprès de Philippe Tallien, une grande étoile de l’époque, parfont son éducation de jeune fille de la haute bourgeoisie.

A ses dix-sept ans, son père la “confie” à son ami Pierre BertinPierre Bertin, professant l'art dramatique à domicile. Satisfait de son élève, ce dernier la dirige vers le Conservatoire où elle est remarquée par Madame SimoneMadame Simone, en quête de comédiennes de hautes tailles – caractéristique très prisée à l'époque – pour la pièce qu'elle prépare avec François Porché, «Le lever du soleil» (1946). Ce fut là son unique prestation à la Comédie Française. Elle retrouve le Conservatoire dont elle s'échappe de sa propre initiative, pour avoir trouvé «Les précieuses ridicules »… au point d'en être littéralement risibles, alors que sa jolie bouche ne pouvait se prêter qu'à réciter du Musset ; mais le rôle de Camille («On ne badine avec l'amour») devant faire le bonheur d'une autre élève, elle préfère claquer la porte et s’en aller faire du ski!

Lorsqu'on aspire à devenir comédienne, il convient souvent de se trouver un pseudonyme à la sonorité douce à l'oreille, de préférence composé de treize lettres porte-bonheur, comme le fit Gérard PhilipeGérard Philipe. En compulsant les nombreux ouvrages de la riche bibliothèque paternelle, tournant les pages une à une, Geneviève finit par réaliser que les quatre lettres du mot "page" suffisaient à compléter les 9 caractères de son joli prénom de façon à satisfaire sa superstition de débutante. Parallèlement, une gouvernante londonienne lui ayant apprit à parler l'anglais, elle acquiert bientôt la maîtrise totale de cette langue, qualité qui lui permettra plus tard d'exposer ses talents devant quelques producteurs exilés de chez l'Oncle Sam…

En avant, Geneviève, en avant !

Geneviève PageGeneviève de Pompadour

Geneviève Page fait sa première apparition au cinéma dans «Ce siècle à cinquante ans» (1949), une chronique documentée de Denise et Roland Tual, aux côtés du bien oublié Alain QuercyAlain Quercy.

Peu après, «Pas de pitié pour les femmes» (1950) l'introduit dans une atmosphère mystérieuse axée autour d'un crime maquillé en suicide. Bien plus amusant sera «Fanfan la Tulipe» (1951) avec l'irremplaçable Gérard Philipe, héros allègre et insolent, caracolant au secours de la séduisante marquise de Pompadour à laquelle elle prête avantageusement ses traits. De retour au XXème siècle, une «Lettre ouverte» par Alex Joffé (1952) la rend coupable aux yeux stupidement jaloux de son attendrissant époux (Robert Lamoureux).

La carrière cinématographique de Geneviève Page aurait sans doute été différente si elle avait accepté cette proposition venue du jeune Federico Fellini pour «I Vitelloni» (1953), mais elle se rangea à l'opinion négative de son père, ni le scénario ni le rôle n'étant écrits au moment de prendre l'importante décision. Elle préféra, danseuse ravissante, combler «L'étrange désir de Monsieur Bard» (1953), un chauffeur d'autocar guetté par la mort et en quête d’héritier. L'actrice garde encore aujourd'hui le souvenir d’un Michel Simon plein d’attentions à son égard, prêt à la défendre lorsque le réalisateur Geza Radvanyi "prenait plaisir" à se montrer trop exigeant à son égard.

En 1953, les «Nuits andalouses» (1953) imagées par Maurice Cloche ne nous firent pas rêver par sa trame plutôt pauvrette d'un échange de fiancés, Geneviève délaissant son compatriote Frank Villard au profit d'un ancien torero incarné par le véritable matador en goguette Mario Cabre.

Sheldon Reynolds, prolifique réalisateur de la télévision américaine, installe les caméras de son premier film de long métrage sur le sol européen – Stockholm et Nice en particulier – pour suivre «L'énigmatique Monsieur D.» (1955), film d'espionnage au centre duquel notre vedette, veuve d'un maître-chanteur, se défend contre un agent de publicité dont elle ignore l'appartenance aux services secrets américains. Hors caméra, elle se souvient encore d'un Robert Mitchum grandiose, colossal, aux yeux mi-clos, mais néanmoins protecteur, n'hésitant pas une seconde à lui porter secours lorsque l'un des lourds projecteurs eut l'inconvenante idée de vouloir l'écraser!

«Michel Strogoff» (1956) tourné dans une Yougoslavie encore affaiblie, fait également partie de ses bons souvenirs : fausse épouse de Curd Jürgens, courrier du Tzar, elle l'aide à remplir sa mission contre les Tartares. Peu après, une co-production italo-espagnole la fait tomber dans un «Guet-apens à Tanger» (1958) dont la presse ne parla peu, malgré les présences de Gino CerviGino Cervi et Edmund Purdom.

En 1959, trop retenue par le théâtre, elle trouve néanmoins le temps, le samedi 11 avril 1959, de convoler en justes noces avec Jean-Claude Bujard, administrateur de sociétés, en la mairie de Châteaufort, havre de paix de la vallée de la Chevreuse, pour une union qui devait s'avérer joyeuse et définitive.

Belle de toujours…

Geneviève PageBelles de toujours !

La nouvelle décade cinématographique offrira à Geneviève Page d'excellentes opportunités, même si, lors de son «Bal des adieux» (1959), Franz Liszt l'abandonne, comtesse d’Agoult et mère de ses trois enfants, pour une princesse russo-polonaise (CapucineCapucine). Plus agressive, la voici face à Sophia Loren et Charlton HestonCharlton Heston dans une version américaine du «Cid» (1961) confiée à Anthony Mann, dans laquelle elle s'implique totalement en jeune reine superbe de monstruosité face à ses rivaux d'un film.

Après que furent venus «Le jour et l'heure» (1962) d'être une belle-sœur odieuse de Simone SignoretSimone Signoret dans Paris occupé, elle se voit secourue par «L'honorable Stanislas, agent secret» qui la tire de nombreux pièges au prix d'interminables poursuites. Vint alors «Le majordome» (1964), un Paul Meurisse distingué, distillant à foison son humour à froid devant une Geneviève à la fois piquante et gracieuse dans la peau douce d'un auxiliaire policier; pour l'occasion, l'inévitable Henri Jeanson lui décoche un compliment que nous aurions bien aimé vérifier avant de vous le reporter : "votre bouche est un enfer et votre baiser le paradis"!

Les Américains ne l'oublient pas qui la distribuent en épouse trompée d'Yves Montand, pilote de course attiré par une rédactrice américaine (Eva Marie Saint) avec laquelle il vit une ultime aventure à la veille d'un «Grand prix» fatal sur le circuit de Monza (1966). A nouveau trompée par Philippe NoiretPhilippe Noiret, elle aimerait le cocufier en draguant, sauvagement s'il le faut, ce «Tendre voyou» de Jean-Paul Belmondo (1966). Entremetteuse distinguée d'une maison de passes, elle prend sa revanche en compagnie d'une «Belle de jour» (1966) enluminée par Luis Buñuel qui pose une caméra dévorante sur la troublante Catherine Deneuve. Geneviève enchaîne avec le «Mayerling» de Terence Young (1967), en comtesse présentant Maria Vetsera à son cousin l'archiduc, une dramatique histoire d'amour qui se terminera sans surprise pour peu que l'on ait eut vent de l'Histoire.

Faisons encore état de «La vie privée de Sherlock Holmes» (1970) de Billy Wilder où, seule actrice française d'une distribution essentiellement choisie outre Manche, elle incarne une fausse jeune veuve belge bizarrement amnésique tout en demeurant une espionne de charme. L'humour caustique et grinçant de Bertrand Blier ne l'effraie nullement, et c'est toujours en veuve qu'elle dresse un «Buffet froid» (1979) alimenté par l'auteur et auquel sont conviés Gérard Depardieu et Jean CarmetJean Carmet. En 1982, la voici patronne d'une agence de détectives à laquelle collabore un Michel SerraultMichel Serrault égaré dans une «Mortelle randonnée».

Après quelques années d'oeuvres maigres, elle fait son retour dans «L'inconnu dans la maison» de Georges Lautner (1992), pour lequel elle retrouve Jean-Paul Belmondo. "Rien que du bonheur" (2003) retire-t-elle de sa dernière apparition au grand écran qu'elle doit au critique Denis Parent, lequel, pour son premier et unique long métrage, nous la restitue en grande sociétaire de la Comédie-Française, du genre enquiquineuse en fin de carrière.

Avant de quitter nos souvenirs cinématographiques, rappelons que Geneviève Page fit partie en 1964 du Jury au Festival de Cannes – auprès de membres aussi prestigieux que Fritz Lang, (le président), René Clément et Jean-Jacques Gautier – qui délivrera sa palme la plus dorée aux «Parapluies de Cherbourg» de Jacques Demy, accordant le prix spécial du Jury à «La femme des sables» du Japonais Hiroshi Teshigahara, une oeuvre qu'elle défendit énergiquement.

Le vers est dans le fruit…

Geneviève PageGeneviève Page

De ses participations au petit écran, nous retiendrons «Corsaires et flibustiers» de Claude Barma (1966), «Les gens ne sont pas forcément ignobles» (1991), adaptation de la pièce d'Alan Ayckburn, et les «Mémoires en fuite» (2000) des enfants d'un homme de l'ombre mort au lendemain de la Libération.

Mais Geneviève Page, à l'instar de Marie BellMarie Bell, Madeleine RenaudMadeleine Renaud ou Suzanne FlonSuzanne Flon, vécut essentiellement pour le théâtre. Après avoir quitté le Conservatoire de Paris, elle se produisit en Angleterre, répondant à Laurence Olivier en quête d'une jeune comédienne parlant l'anglais et le français pour ses «Happy Times» (1951) dus au dramaturge américain Samuel A. Taylor. Riche de ce succès, la comédienne dut néanmoins attendre sa rencontre avec Robert Lamoureux pour affirmer sa véritable personnalité dans l'Hexagone. Le fantaisiste, vedette de «La manière forte» (1953), insista auprès de l'auteur et metteur en scène Jacques Deval pour qu'il attribue à Geneviève le rôle valorisant de l'héroïne sophistiquée.

Pour la suite, citons quelques titres choisis à l'étalon d'une instinctivité souvent récompensée : «L'école des femmes» (1954) de Molière, «Les caprices de Marianne» et «Lorenzaccio» (1958) d'Alfred de Musset (tous deux avec ce partenaire qu'elle ne peut encore que sublimer, Gérard Philipe),«Andromaque» et «Le soulier de satin» (1962/63) sur des mises en scène de Jean-Louis Barrault , «La fausse suivante» (1964) pour le TNP de Jean Vilar, «Le canard à l'orange» (1971) de William Douglas Home, qu'elle cuisina avec Jean Poiret, "L’échange» de Paul Claudel, «Hedda Gabler» (1976) d'Henrik Ibsen dans le rôle éponyme, «Les larmes amères de Petra von Kant» (1979/80) de Fassbinder qui lui valut le Prix de la critique pour la meilleure comédienne de l'année, «Colombe» (1996) de Jean Anouilh et sa nomination aux Molières, «Les grandes forêts» (1992, 1998 et 2009), un florilège de textes poétiques qu'elle conçu, réalisa et interpréta.

A ce jour, sa dernière scène foulée fut celle du chapiteau en plein air du Festival de Figeac ou elle donna «Britannicus» (2011), cette tragédie racinienne souvent citée pour le charme baroque de ses alexandrins et dans laquelle elle se révéla une Agrippine inflexible face à Néron himself!

Enfin, comment omettre la force de sa présence en poésie, affirmée par cette mission qu'elle rappelle à souhait : "A tous ceux qui m'approchent et à qui je peux faire cadeau d'un vers ou d'une phrase, je me dis, que je gagne une petite marche de mon paradis".

Megève n'est plus ce qu'elle était…

Geneviève PageGeneviève Page

Le 20 août 2011, cinquante-deux années d'entente et de partage s'arrêtent au décès de son époux, à Megève où la famille avait plaisir à se retrouver pour une des aspirations plus saines que celles inhalée dans la capitale. C'est ici qu'avec ses deux enfants, Thomas et Adélaïde, le couple passa de très heureux moments. Joie de vivre, santé morale et activités physiques au programme, Geneviève et Jean-Claude y pratiquèrent des activités salvatrices comme le ski, dont elle fut très fervente. L'équitation, les plongées sous-marines et la voile qu’ils pratiquèrent souvent en Méditerranée agrémentèrent également le nid de leur tendre bonheur.

Ouverte, Geneviève Page est attentive à tout et peut apprécier l’humour caustique de Jean YanneJean Yanne aussi bien que le déchirant «Ne me quitte pas» de Jacques Brel, l'émouvant «Une femme avec toi» de Nicole Croisille et jusqu'à la plus petite sonate de Beethoven. Généreuse, elle nous fit le grand plaisir de quelques confidences lors des 21ème Rencontres Cinématographiques tenues à Puget-Théniers et dont elle était l'invitée. Très touchée et sensible à ce qu'une petite ville de 1.500 habitants l'honore de cette façon, elle devait nous avouer qu'à ses yeux cette sincérité valait bien plus que le César qu'on ne lui attribua point.

Que ce soit à Paris ou à Megève, elle est, depuis ses vingt ans, accompagnée d’un protecteur fidèle, plus précisément par toute une lignée de lévriers de la race whippet dont il est difficile d’ établir l'arbre généalogique, si nombreux furent les Jules, Médor, Bébert et même Super Bébert qui la composèrent.

Si elle ne fut jamais la star du moment au sens médiatique que l'on accorde à cette expression, Geneviève Page conserve le mérite d'avoir constamment obéit à ses intuitions et sacrifié à ses passions, évitant les éventuels égarements qui l'auraient empêchée de rester elle-même.

Et c'est nous qui en aurions pâti !

Documents…

Sources : entretiens recueillis lors de la venue de Geneviève Page à Puget-Théniers pour "Souvenance Cinéphiles" (26 et 27 juillet 2013) et pour lesquels nous tenons à la remercier pour sa gentillesse et sa très grande disponibilité. Pour le reste, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont nous n'avons pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Avoir été Julien, ce fils turbulent dans "Colombe" à la Comédie du Théâtre des Champs-Elysées (1996) fut pour moi une des plus belles expériences de ma vie d'acteur.

Merci à toi, merci à ta générosité, à ta passion et à tes excès extraordinaires qui nous amenaient si loin du commun et du banal, d'un naturalisme sans saveur.

Merci pour la respiration que tu m'as insufflée dans ma vie. Ce fut un honneur, véritablement un honneur de t'avoir approché, d'avoir pu te côtoyer durant quelques six mois.

A très vite, Geneviève…"

Yannick Soulie («Souvenance cinéphiles» de Jean-Louis Milla, avec l'accord de l'auteur)r
Geneviève Page…
Yvan Foucart (janvier 2014)
Ed.7.2.1 : 30-1-2016