Albert REMY (1915 / 1967)

… le scieur de long

Albert Rémy

Doté d'un physique à première vue anodin, mais se muant très vite et très bien dans tous les registres, des mélodrames bourgeois aux comédies romanesques et mêmes jusqu'aux vaudevilles riches en quiproquos, Albert Rémy fut rapidement l'indispensable second rôle du cinéma français, de temps en temps prêté aux écrans américains.

Populaire ou provocateur, il a tout joué, sympathique ou méchant, bourru ou aimable, promenant des yeux et un sourire parfois attristés, parfois pleins de malice. Consciencieux, drôle en société, vif d'esprit, ceux qui l'ont côtoyé peuvent même y ajouter une intelligence remarquable…

Yvan Foucart

En piste !

Albert RémyAlbert Rémy

Fils unique, Albert Louis Rémy nait le 9 avril 1915 à Sèvres, aux portes de Paris, qui venait de connaître les premiers bombardements des zeppelins allemands. Alfred, le papa, est libraire et Marie, la maman qu'il adorait, blanchisseuse.

L'enfant effectue ses études au collège Stanislas de Paris, puis au lycée Michelet de Vanves, auxquels il préfère l'Académie de peinture de la Grande-Chaumière de Montparnasse. Très jeune, à peine seize ans, sa vocation le conduit en section peinture de l'Ecole Nationale Supérieure des Beaux-arts où il restera quatre années.

Là, il fait en 1932 la rencontre d'Yliane Labaudt, une Française native des Etats-Unis où elle venait de passer sa jeunesse. De quatre ans son aînée, elle s'investira aussi dans la peinture, les illustrations de livres, concevra des décors, créera des mosaïques de marbre, des vitraux d'église, travaux auxquels durant sa vie Albert sera plusieurs fois associé. Unis par une même et profonde passion, ils s'unissent le 11 juin 1940 dans un Paris déclarée ville ouverte, trois jours avant son invasion par l'armée allemande.

Durant ces huit années, tout en s'adonnant avec sérieux à la peinture, Albert n'abandonne jamais son côté amuseur, s'activant entre autres au fameux "Bal des Quat'zArts" organisé par les étudiants de l'Ecole. Il est apprécié à tel point que ses condisciples l'élisent “Grand Massier”, appellation venant de la "Grande Masse", l'association des élèves cogérant l'institut avec l'administration. A ce titre lui échoit la responsabilité de l'organisation du prestigieux gala annuel. Sa (très) libre adaptation des «Trois mousquetaires», d'une scénaristique désopilante lui fait comprendre que cette qualité pouvait servir à quelque chose. L'année suivante, toujours avec les élèves mais également les gens du métier, il monte un spectacle de cirque qui connaît le même succès et lui permet de pénétrer cet univers si fermé.

La guerre s'annonce. Réformé à cause de problèmes pulmonaires, Albert connaît l'exode qui l'amène jusqu'à Bordeaux où il rallie les élèves démobilisés de l'Ecole des Beaux-arts, désertée par son Administration. Le photographe américain Alexey BrodovitchAlexey Brodovitch héberge le groupe dans son vieux domaine, où dès août 1940, ceux qui constituent le "Groupe d'Oppède" terminent leurs études. Albert et Yliane y trouvent alors la maison qu'ils conserveront jusqu'à la fin de leurs jours.

Dès 1942, Albert rejoint la capitale pour intégrer les désopilantes "Chester folies", une revue comique présenté par Gilles MargaritisGilles Margaritis, le futur père de «La piste aux étoiles» pour le petit écran. Il se produit ensuite avec les meilleurs clowns au Cirque Médrano avant de partir en tournée avec la troupe de Robert DhéryRobert Dhéry. C'est alors qu'il crée, avec Gilles, le célèbre numéro comique «La Ford en folie» à partir d'une Ford modèle T capable d'évoluer seule en réagissant à la voix, une attraction facétieuse qui fut par la suite allégrement plagiée.

SSSsss… SSSsss…

Albert RémyJean des Goupil (1943)

Contrairement à certaines affirmations, Albert Rémy ne fit pas ses débuts cinématographiques par une "modeste silhouette" dans «Hôtel du Nord» de Marcel Carné (1938). Il doit son entrée à Louis Daquin qui lui propose d'accompagner «Le voyageur de la Toussaint» (1942) pour lequel il fait une apparition d'ivrogne sous la lumière embrumée des réverbères parisiens telle que la vit Georges Simenon. Satisfait, le réalisateur le rappelle pour «Madame et le mort» (1942), l'installant ainsi dans une enquête policière dont le titre nous révèle une bonne partie du sujet. S'il est apprécié par Jean Grémillon qui en fait le barman de l'aéroclub dans «Le ciel est à vous (1943)», c'est grâce à Jacques Becker qu'il se fait véritablement remarquer dans «Goupi Mains-Rouges» (1943) où il personnifie Jean des Goupi, un garçon de ferme pas tout à fait “terminé” au sein d'une famille recluse et cupide. «Les enfants du paradis : le boulevard du crime» (1943/44), il incarne Scarpia Barrigni, travesti en lion gestuel, sur la scène des "Funambules".

Dans la «Douce» (1943) de Claude Autant-Lara, il fait une composition de sacristain suffisamment intéressante pour que le même réalisateur rappelle ce même garçon d'église aux dernières images du «Diable au corps» (1947) afin de saluer, drapeaux en mains, l'armistice du 11 novembre 1918. L'année suivante, en compagnie d'excellents partenaires, il participe à une «Croisière pour l'inconnu» (1947) aux côtés de Sophie DesmaretsSophie Desmarets, jeune débutante déjà prometteuse. Au seuil des années cinquante, il retrouve Louis Daquin qui lui confie les casseroles du cuisinier du «Maître après Dieu» (1950), en l'occurrence Pierre Brasseur, le capitaine du navire chargé de transporter une cargaison de Juifs vers des terres hospitalières. Dans «Seul dans Paris» (1951), brave garçon de café, il réconforte BourvilBourvil désespéré d'avoir perdu son épouse lors de leur voyage de noces !

Il conserve le même costume pour «Avant le déluge» (1953) d'André Cayatte, exerçant cette fois au "Palais de glace" où se retrouve une bande de jeunes gens de bonnes familles responsables d'un meurtre. Avec «French Cancan» (1954), Jean Renoir nous le présente en haut-de-forme, queue-de-pie, nœud papillon blanc, prêt s'il le faut à lever la jambe pour l'inauguration du "Moulin Rouge". Peu après, complice de Lino Ventura dans ses combinaisons déloyales visant à faire «Razzia sur la Chnouf» (1954), il retrouve un Jean Gabin peu décidé à se laisser pigeonner. Sinistre bourreau chargé de mettre un terme à «L'affaire des poisons» (1955), il se charge de la strangulation de la malheureuse Marquise de Brinvilliers (Viviane Romance) avant de jeter son corps au bûcher ! Jean Renoir, le rappelle à de meilleurs sentiments, la moustache fine et frémissante, entre «Elena et les hommes» (1956), des conjurés de la Belle Epoque. «En cas de malheur» (1958), il est toujours désagréable d'être le commissaire chargé de la délicate mission d'informer un avocat (Jean Gabin) de l'assassinat de sa jeune maîtresse (Brigitte BardotBrigitte Bardot).

Mais s'il devait se souvenir d'un seul film, sans nul doute Albert aurait cité «Les quatre cents coups» (1959), de François Truffaut qui en fit l'apathique beau-père adoptif d'Antoine Doinel (Jean-Pierre LéaudJean-Pierre Léaud), l'écolier de 12 ans finalement épuisé de ses fugues et de ses mensonges. Avec ce premier long métrage, récompensé du Prix de la meilleure mise en scène au Festival de Cannes (1959), la "Nouvelle Vague" prenait le pouvoir. C'est toutefois d'une manière plus traditionnelle et joyeuse qu'Albert achève la décade avec «La vache et le prisonnier» (1959), croisant un Fernandel prisonnier de guerre en cavale auquel il apprend le maniement délicat de sa longue scie passe-partout, tout en douceur, "SSSsss.... SSSsss".

Les sixties…

Albert RémyAlbert Rémy (1964)

En 1960, «Tirez sur le pianiste !» (1960) ordonne François Truffaut. Le musicien, c'est Charles Aznavour, recherché par la police. Pour le secourir, Albert Rémy, pourchassé sous une pluie battante par des malfrats, court, s'essouffle, se cogne au réverbère, glisse, se relève aidé par un passant providentiel… s'enjolivant d'un remarquable coquard ! Peu après, nous le retrouvons au pied de l'échafaud de Compiègne “accueillant” les seize religieuses du «Dialogue des carmélites» (1959) chères à Bernanos : une vocation, sans doute !

Si André Cayatte le sollicite pour «Le passage du Rhin» (1960) dans le costume si souvent enfilé d'un prisonnier de guerre, Jean Dréville le transforme, l'embonpoint bien marqué, en roi Louis XVI finançant secrètement l'achat du navire de «La Fayette» (1961). A nouveau commissaire de police pour «Le septième juré» (1961), il se montre bien embarrassé d'avoir à reconnaître une déduction trop hâtive en pleine cours d'assisses. Plus détendu, le voici conservateur d'un château nanti de nombreux passages secrets où s'aventure «Le monocle noir» (1961) du Deuxième bureau. Pour Yves Robert et Danièle Delorme, il revêt les habits d'un brave balayeur de la SNCF recueillant le Petit Gibus, héros de «Bébert et l'omnibus» (1963), embarqué par erreur sur une voie qui n'est pas celle de la maison familiale.

Dès les premières minutes d'un long «Week-end à Zuydcoote» (1964), nous retrouvons Albert Rémy sur les plages de Dunkerque, poussant une charrette à bras chargée des cadavres des victimes des premiers bombardements de juin 1940. Remontant le temps d'une guerre à l'autre, le voici parti, la moustache épaisse et le sourcil lourd, à la recherche de sa fille qui n'est autre que la célèbre «Mata-Hari, agent H21» (1964). Revenons à la Libération avec «Paris brûle-t-il ?» (1966) où, gendarme, il aide un jeune commandant FFI à quitter la capitale pour atteindre la zone américaine afin de décider les chefs des armées alliées à dévier leur route pour porter secours aux insurgés.

Nous le retrouvons en inspecteur agressif, cherchant à perturber les chasses aux michetons auxquelles Mireille DarcMireille Darc s'adonne avec bonheur dans «Les bons vivants/Un grand seigneur» (1965). La même année, restaurateur aux halles, il doit se montrer adorable envers «Un idiot à Paris» (1966), ce pauvre Jean Lefebvre aux yeux de chien battu, pour répondre aux recommandations du calculateur Bernard BlierBernard Blier. Son ami Costa-Gavras lui offre le rôle d'un fermier patriote dans «Un homme de trop» (1966), celui qui ne devait pas se trouver parmi les maquisards délivrés par un commando de la résistance.

Cette longue filmographie s'enrichie de quelques productions américaines pour lesquelles il connut l'honneur d'être dirigé par quatre grands noms : Vincente Minnelli («Les quatre cavaliers de l'apocalypse», 1962), Gene Kelly («Gigot», 1962), Fred Zinnemann («Et vint le jour de la vengeance», 1964), et John Frankenheimer à deux reprises («Le train», 1964, qui lui offrit l'un de ses meilleurs rôles et la compagnie agréable de Burt Lancaster, et «Grand Prix» (1966).

D'autres chemins…

Albert RémyAlbert Rémy (1964)

Nous n'omettrons pas de rappeler la participation d'Albert Rémy à quelques courts métrages, souvent réalisés par Jean Perdrix, «Carrière tapageuse» (1946) co-écrit avec Pierre Montazel, et ces deux petits bijoux du genre burlesque qu'il polit et réalisa lui-même, «Achille le victorieux» (1947) et «Ali en est baba» (1948).

Il s'est également produit sur les scènes, avec entre autres «Le voyage en calèche» (1947) de Jean Giono, «Bouboute et Sélection» (1952) de Robert Dhéry, «La puce à l'oreille» (1953-54) de Georges Feydeau, «Monsieur et Madame Kluck» (1955) de Germaine Lafrancq, «En attendant Godot» (1956) de Samuel Beckett, «L'œuf» (1956 et 1959) et «La preuve par quatre» (1964) de Félicien Marceau, etc.

Quant à la petite lucarne, il agrémenta quelques unes des émissions de l'époque, comme «La caméra explore le temps» d'Alain Decaux, André Castelot et Stellio Lorenzi, «Le théâtre de la jeunesse» de Claude Santelli ou «Les cinq dernières minutes» de Claude Loursais.

De son mariage, Albert Rémy devint le père de deux enfants, Christophe, l'aîné, architecte, et Coline, la cadette. Proche de la nature, il aimait à se retirer dans sa propriété du massif du Lubéron où, homme doux, plein d'humour et très cultivé, il pouvait s'adonner à deux de ses loisirs préférés, l'apiculture et l'architecture des fontaines, qui lui procuraient le plus grand bonheur. Lors de ses études à l'Ecole Nationale Supérieure des Beaux-arts de Paris, il s'était lié d'amitié avec Lucien Fontanarosa, son aîné, Premier Grand Prix de Peinture en 1936.

«Un homme de trop» (op.cit.) fut le dernier film qui sut satisfaire ses ambitions de comédien. Il n'eut pas le plaisir d'assister à sa projection, empêché par un maudit cancer. Le 26 janvier 1967, il rendit son dernier souffle en son appartement parisien proche de la Seine. Ses obsèques eurent lieu à l'Eglise Saint-Germain-des-Prés, en présence d'une foule nombreuse, parmi lesquels nous nous souvenons de la présence de François Périer, Yves Robert et Jacques Marin. L'inhumation eut lieu au cimetière ancien boisé d'Oppède. Yliane, son épouse le rejoignit quarante ans plus tard.

Documents…

Sources : propos recueillis auprès de Christophe et Arthur, fils et petit-fils d'Albert Rémy, que nous tenons à remercier, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Jean des Goupil

Citation :

"Valet de ferme trop fragile et un peu “demeuré”, il y est couvé par sa mère, la Marie des Goupi, et rossé par la redoutable Goupi Tisane. Le rôle oblitère l'acteur consciencieux qui va fournir dès lors maints exemples d'une douceur si touchante qu'elle devient écœurante, d'une bonté si chaleureuse qu'elle devient visqueuse. Il a la chance de paraître tout de suite dans des films importants"

Raymond Chirat
Yvan Foucart (avril 2014)
Ed.7.2.1 : 8-7-2015