Danièle DELORME (1926 / 2015)

… la rose rouge

Danièle Delorme

Danièle Delorme, femme de cœur et d'action, dégage une sympathie, une spontanéité, une joie de vivre qui nous ont enchantés.

Son petit visage mutin nous avoua même une timidité qu'elle nous précisa "dissimulée".

Elle fut l'une des meilleures comédiennes de sa génération. Brillante comme actrice sur les planches de l'Hexagone en particulier et de la francophonie en général, elle le fut tout autant comme productrice avisée et protectrice de films, qu'ils soient destinés au septième art ou à la petite lucarne…

Yvan Foucart

Le blé en herbe…

Danièle DelormeDanièle Delorme

Parisienne, bien que née le samedi 9 octobre 1926 à Levallois-Perret, elle reçoit le premier prénom de Gabrielle. Erreur grave du papa lors de l'enregistrement à la mairie car maman préférait Danièle suivie de Gabrielle, Marguerite et Andrée.

André Girard, le papa était bien connu en tant qu'artiste peintre, décorateur de théâtre, illustrateur de dessins humoristiques, affichiste des murs parisiens, tandis qu'Andrée, à peine sortie de Sciences-po, sera la maman exemplaire des quatre filles.

Les parents l'inscrivent, avec sa soeur aînée Evie, aux cours de piano du Conservatoire de Musique de la rue de Madrid. Si elle y étudie les grands classiques, les deux pianos trônant dans l'atelier paternel lui permettent de s'adonner aux délices du jazz en compagnie de quelques amies musiciennes.

En mai 1940, dès l'invasion du nord de la France par les blindés du général Rommel, le père, anticipant la prise de la capitale, se lance dans la résistance après avoir mis son épouse et ses quatre filles à l'abri. Cet exode les amène à Méréville, petite localité de Seine-et-Oise, qu'ils quitteront un mois plus tard devant l'avance ennemie pour prendre la direction de Toulouse, puis d'Antibes où elles retrouvent papa. Celui-ci les présente à un compagnon de lutte, Claude Legrand, mieux connu sous le nom de Claude DauphinClaude Dauphin, qui dirige une petite compagnie théâtrale pour laquelle André peint les décors. C'est ainsi que, sur la Côte d'Azur; le monde artistique va s'ouvrir à Danièle. Elle a seize ans et rencontre déjà un beau garçon de quatre ans son aîné qui, parallèlement à ses études de droit, suit les cours d'art dramatique de Jean Huet à Nice. Cet archange lumineux – on aura reconnu Gérard PhilipeGérard Philipe – qu'elle rejoindra aux cours de Jean WallJean Wall avant de le suivre dans la compagnie de Claude Dauphin, à Cannes, deviendra son premier amour.

L'idylle se compléta par une heureuse proposition de Marc Allégret pour «Le blé en herbe» de Colette mais, devant le refus du producteur – ils n'ont pas tous le nez creux –, le réalisateur dut renoncer à son projet. Nonobstant, Allégret lui prouva son attachement en l'engageant pour une «Belle aventure» (1942) que devaient partager Claude Dauphin, Louis Jourdan et Giselle Pascal. Obstiné, il récidiva pour un petit rôle dans «Félicie Nanteuil» (1942), avec le même trio, insista avec «Les petites du quai aux fleurs» (1943), à l'occasion duquel son partenaire Bernard Blier, feuilletant le texte de la pièce de Victor Hugo, «Marion Delorme», lui suggéra son pseudonyme d'actrice. Changement d'identité salutaire car papa, au retour d'une mission dangereuse, est prié de rester à Londres alors que la maman, arrêtée par la Gestapo en gare d'Arles, est conduite au camp de Ravensbrück. Il valait mieux que Danièle Girard se retire momentanément des affaires publiques.

La jeune fille regagne Paris en compagnie de Gérard Philipe mais, les coeurs n'y étant plus, l'amour peu à peu fait place à une profonde amitié. Là, elle retrouve Simone SignoretSimone Signoret, son amie et protectrice qui lui fait connaître quelques amis, dont Janine DarceyJanine Darcey qui lui cède son rôle dans «Le dîner de famille» (1944/45), la première pièce de Jean Bernard-Luc. Parmi ces jeunes personnes aux avis bien tranchés se trouve un jeune comédien à l'aube d'une carrière étincelante, Daniel GélinDaniel Gélin. Charmant, séduisant, attentionné, talentueux…. Ensemble, ils sont retenus par Raymond RouleauRaymond Rouleau, directeur et metteur en scène du Théâtre de l'Oeuvre, pour «Virage dangereux» de John Boynton Priestley (1945). Leur union se concrétise alors que Jacques Deval dirige la jeune actrice dans sa pièce «Mademoiselle» (1946). Toute heureuse d'être découverte par le public, Danièle l'est encore davantage de se découvrir enceinte. Les deux amoureux convolent le 25 mai 1946 à la mairie du 17ème arrondissement, avant de se réjouir, quelques semaines plus tard, de la naissance de leur fils Xavier, immédiatement rebaptisé “Zazi”. Ce couple merveilleux devait cependant succomber sous les coups de ciseaux répétés de sa composante masculine, trop encline à papillonner, et divorce sera rendu le 23 septembre 1954.

La floraison…

Danièle Delorme«Mitsou»

La guerre terminée, Danièle Delorme est intégrée, après quelques films d'intérêt moyen, à l'adaptation cinématographique de «Gigi» (1948) , une demi-mondaine du Paris de la Belle époque imaginée par Colette. L'actrice s'en voudra longtemps d'avoir abordé cette grande femme de lettres avec trop de timidité pour bien la connaître. Quant à Jacqueline Audry, une toute jeune cinéaste alors à son troisième long métrage, elle ne tarde pas à faire intrusion dans son cercle d'amitié. Un autre bonheur la comble avec «Miquette et sa mère» (1949), unique tentative légère d'Henri-Georges Clouzot qui nous la fait découvrir, espiègle, en fille d'une buraliste provinciale ne rêvant qu'à devenir comédienne. Changement radical avec «La cage aux filles» (1949) qui lui vaut son placement dans une maison de redressement avant une incarcération pénale. Ce ne fut guère mieux avec cette pauvre «Agnès de rien» (1949), fatale victime d'une famille destructive.

«Minne, l'ingénue libertine» (1950), à nouveau sous la houlette de Jacqueline Audry, nous la propose, rêveuse, à la recherche d'amours plus épicées que celui offert par un mari trop transparent. Au milieu de quelques «Souvenirs perdus» (1950), parmi lesquels «Une cravate de fourrure», elle a le plaisir de retrouver Gérard Philipe qui lui réserve pourtant un funeste sort. Son enfant parti «Sans laisser d'adresse» (1950), la voici courant à sa recherche dans les rues de Paris. Au tour d'Yves Allégret, frère de Marc, de la coiffer en «Jeune folle» (1952), au terme de l'histoire tragique d'une jeune Irlandaise luttant pour l'indépendance de son pays. Daniel Gélin la convainc de tourner à ses côtés dans «Les dents longues» (1952) dont il revendique également la mise en scène avec plus ou moins de bonne foi. «Si Versailles m'était conté», "… je la verrais bien en jeune fille du peuple s'époumonant, affamée, aux grilles du château" nous confia Sacha Guitry : sitôt dit, sitôt fait ! Plus terre à terre, Yves Ciampi la place entre les mains de Jean Marais, «Le guérisseur» (1953), thérapeute-magnétiseur breton, reconnu, sollicité et affectionné.

L'Italie ouvre les portes de la Cinecittà à Danièle Delorme. «Tempi nostri/Quelques pas dans la vie : Mara» (1953), d'Alessandro Blasetti, la fait trottiner, jeune orpheline, auprès d'un Yves MontandYves Montand compatissant. «La maison du souvenir» (1954), fréquentée par Giacomo Puccini (Gabriele Ferzetti) lui offre l'occasion de fréquenter les alcôves parisiennes du grand compositeur transalpin.

De retour en France, elle figure en bonne place dans «Le dossier noir» (1955) plutôt épineux constitué par l'ancien avocat André Cayatte. Le trio Colette/Jacqueline Audry/Danièle Delorme se reforme avec «Mitsou ou comment l'esprit vient aux filles» (1956), une charmante histoire d'amour en pleine première guerre 1914-18. Beaucoup moins agréable se révèlera «Le septième juré» (1961) auquel elle s'oppose, épouse froide et cupide de l'unique pharmacien d'une petite ville franche-comtoise. Mais déjà «Voici le temps des assassins» (1956) où elle saura faire preuve d'une mentalité encore plus noire lorsque, garce diabolique au visage angélique, elle ne cessera de berner un Jean Gabin traqué par le démon de midi. L'année suivante, elle retrouvera brièvement le grand acteur auquel, Fantine indigente des «Misérables» (1957), elle confiera sa petite Cosette.

La moisson…

Danièle DelormeDanièle Delorme (1976)

Regrettons l'échec de «Marie-Soleil» (1964), d'Antoine Bourseiller, l'un des meilleurs amis de Danielle Delorme, qui se limita à cette unique réalisation dont il reconnu les faiblesses. Meilleure fut la rencontre de l'actrice avec Claude Lelouch qui l'introduisit dans une salle de cinéma obscure, ne se doutant pas qu'elle aurait à faire face à un évadé de prison, «Le voyou» (1970), sous la menace d'un couteau. Défilent enfin d'agréables succès, comme «Un éléphant, ça trompe énormément» (1976) et «Nous irons tous au paradis» (1977), deux comédies d'Yves Robert faisant d'elle l'épouse futée d'un Jean Rochefort à la moustache frémissante. «Sortez des rangs» (1995), le premier et dernier long métrage de Jean-Denis Robert, fils d'Yves, permet au couple de faire oeuvre commune. Hélas, le public bouda. La dernière apparition de Danièle fut pour la fleuriste de «La vie sans secret de Walter Nions» (2001), un court métrage d'Hugo Gélin, fils de Xavier.

Danièle Delorme sacrifia à la petite lucarne pour des téléfilms de grande qualité, comme «Maison de poupée» (1954), la pièce d'Henrik Ibsen avec Gérard Oury pour partenaire, ou en core «Mon Faust» de Paul Valéry, avec Pierre Fresnay. Puis vint cette période où elle figura comme d'autres sur la liste noire, écartée à cause de ses opinions gauchistes qu'elle ne renia jamais. Plus tard, «La naissance du jour» (1980) fut aussi sa renaissance, via le personnage de Colette, filmée par un réalisateur aussi exceptionnel que Jacques Demy dans la maison de l'écrivaine, à La Treille Muscate, près de Saint-Tropez. Mentionnons également les six épisodes de «L'affaire Saint-Romans» (1988) avec Jean PiatJean Piat, maître d'une dynastie bourguignonne; «La grande dune» (1990) du Pyla, avec Bulle OgierBulle Ogier dans un drame lourd de secrets; la célèbre série «Madame le proviseur» (1994/ 1998) dont elle céda le costume, après le dixième épisode, à Charlotte deTurckheimCharlotte deTurckheim, etc.

Nous ne pouvons occulter sa carrière théâtrale : «Le sourire de la Joconde» (1949) d'Aldous Huxley mérite bien qu'on s'y attarde. Les dialogues percutants mis dans la bouche de «Colombe» (1950) par Jean Anouilh valent bien qu'on les écoute. Le succès de cette dernière, pièce jouée pendant deux ans à Paris et complétée par trois mois de tournée en province, sauva le Théâtre de l'Atelier de la faillite.

Yves Robert, connu à une certaine époque comme animateur du célèbre cabaret "La rose rouge", qui fut son partenaire dans «Colombe» le devint également dans la vie une fois les représentations achevées. Leurs cœurs, ayant battu à l'unisson pendant plusieurs années, confirmeront la solidité de leur union. Ils trouveront à Saint-Hilarion, un petit village des Yvelines proche de Rambouillet, un havre d'amour, un paradis à la campagne. Leur vieille demeure, traversée par une petite rivière, la Guéville, deviendra un endroit parfait pour les rendez-vous familiaux, amicaux et professionnels. C'est là qu'ils convoleront, le jeudi 18 octobre 1956.

La fenaison…

Danièle DelormeDanièle Delorme

Dès 1962, Danièle Delorme et Yves Robert se lancèrent dans la production cinématographique. Comblés par le triomphe de «La guerre des boutons» (1961), récompensé contre toute attente par le Prix Jean-Vigo, ils firent fructifier leur affaire avec «Bébert l'omnibus» (1963), «Les copains» (1964) et «Alexandre le bienheureux» (1967), tous réalisés par Yves. A terme, le couple produisit ou participa à la naissance de plus de soixante-quinze films, dont certains sous le copyright des "Productions de La Guéville". Le dernier qu'on leur doit fut «Se souvenir des belles choses» (2002) de Zabou Breitman, émouvante histoire d'une jeune fille précocement touchée par la maladie d'Alzheimer.

Danièle fut partout : acrobate sur un trapèze parisien lors d'un Gala de l'Union des artistes (1951), présidente du jury de la section "La caméra d'or" au Festival de Cannes 1988, etc. Il est plus intéressant de souligner ses engagements les plus profonds, ceux d'une combattante volontaire, signataire du "Manifeste des 121" ou défenseuse du droit à l'insoumission lors de la guerre d'Algérie, etc. Ses prises de positions, partagées tour à tour avec Simone Signoret, Alain CunyAlain Cuny, Alain ResnaisAlain Resnais, Claude SautetClaude Sautet, Laurent TerzieffLaurent Terzieff et bien d'autres, lui valu un moment d'être interdite de télévision et de radio. Elle fit aussi partie du Comité d'honneur de l'Association pour le droit de mourir dans la dignité et supporta d'importantes responsabilités comme la présidence de la "Commission d'avance sur recettes" et du Centre National de la Cinématographie.

Le temps déployant son oeuvre malfaisante, elle perdit ses êtres les plus chers : Xavier, son fils, décédé d'un cancer à 53 ans, Yves, son mari, vaincu par le diabète, Daniel, l'amant d'une époque et l'ami de toujours, frappé par une même fatalité six mois plus tard. Trop de souvenirs, trop d'éclats de rires, trop d'amours, hantaient le moulin de la Guéville qu'elle quitta pour revenir le long des quais de la Seine, à Paris.

Théâtre ou cinéma, elle a tout joué sans jamais décevoir, même si certains titres se sont perdus, ou le seront inévitablement, dans la nuit des temps. Mais ses admirateurs et amis se souviendront éternellement de l'éclat de ses regards et de sa spontanéité naturelle. D'ailleurs, le 9 octobre prochain sera l'anniversaire de sa naissance : ce jour-là, à la date subsdite, et n'en déplaise à l'oncle GeorgesGeorges Brassens, nous serons nombreux "à ne pas nous en foutre" !

Documents…

Sources : «Demain, tout commence», recueil des souvenirs de Danièle Delorme (2008, Editions Robert Laffont). Pour le reste, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Danièle et Daniel…

Citation :

"Un visage de petite fille, le nez retroussé aux narines ardentes, les lèvres enfantines, un corps de femme et une certaine façon d'exister qui fait tourner les têtes… voilà Danièle !"

Daniel Gélin
Ed.7.2.1 : 1-2-2016