Marcel DALIO (1899 / 1983)

… un fou lucide

Marcel Dalio

Marcel Dalio, comédien à la filmographie impressionnante, a souvent suscité la curiosité et l'étonnement.

Pierre Brasseur, son ami des folles nuits, disait de lui qu'il était "… un fou lucide, un clown tragédien".

Que ce soit sur la scène ou dans la vie (car pour lui, les deux se confondaient), on lui reprochait souvent d'en faire trop. Ce à quoi il répondait : "Mais non… c'est quand j'en fais trop que je suis sincère !".

Yvan Foucart

Une enfance prolétarienne…

Marcel DalioMarcel Dalio

Dalio, plus précisément Marcel Benoît Blauschild, nait le 23 novembre 1899 dans une annexe de l'Hôtel-Dieu de Paris. Son père, Isidore, s'était installé dans l'étroite rue Barbette du Marais, comme maroquinier et brocanteur. Sa mère, Sarah Serf, auparavant femme de ménage, reprit la brocante dès la désertion maritale du toit conjugal.

Marcel traverse une jeunesse agitée au gré d'une scolarité plutôt aléatoire. A 15 ans, il livre meubles et accessoires aux théâtres parisiens, hantant ainsi les coulisses, humant l'ambiance des planches et tombant précocement amoureux de la moindre comédienne, de préférence la plus âgée et la plus fardée. Sans nul doute, son goût du maquillage, à la ville comme à l'écran, lui vient de cette époque. Par la suite, il devient chasseur, puis livreur de journaux. Grâce à la complicité de quelques concierges, il parvient à se faufiler dans les travées du Casino de Paris où il peut applaudir à loisir son idole Maurice ChevalierMaurice Chevalier. Ce qui ne l'empêche pas de courir d'autres soirs entre les rangées de fauteuil du théâtre de l'Odéon afin d'admirer Suzanne Desprès et Denis D'InèsDenis D'Inès.

Ces aventures romanesques le poussent à se présenter au concours du Conservatoire où il finit, à son grand étonnement, par être admis. Sa carrière sur les planches commence dès 1915 par une série de représentations à Genève avant d'alterner théâtre et music-hall.

A 16 ans, Charles Baret l'engage pour huit représentations du «Lys», une pièce de Pierre Wolff, en pays helvète. S'appelant assez lourdement Blauschild, il se met à la recherche d'un pseudonyme. Se souvenant d'avoir applaudi quelques mois auparavant un beau et rutilant prince Danilo dans l'opérette «La veuve joyeuse», après de mûres réflexions et de multiples effets devant sa glace, Marcel devint Dalio. Ses débuts furent brefs et peu lucratifs. S'étant présenté avec une demi-heure de retard à une représentation, l'organisateur, faussement magnanime, ne le congédia pas, mais le mit à l'amende en refusant de le payer !

En 1918, l'armistice signé, il revient du front orné de la croix de guerre et honoré de deux citations, mais surtout indemne ! La direction du "Little Palace", rue de Douai, l'engage pour des revues auxquelles participent également Jean BrochardJean Brochard, Robert Le ViganRobert Le Vigan et Pierre BrasseurPierre Brasseur. Dalio devient très vite l'ami de ce dernier dont il partage la concupiscence, la démesure et les folles nuits dans les brasseries d'après spectacles. Entre deux saouleries, ils écrivent une pièce, «Grisou», qui sera jouée plus tard sans grand succès, mais dont on tira cependant un film…

Une paire de jambes…

Marcel DalioMarcel Dalio

Parfumé, les cheveux frisés enduits de gomina, l'œil de velours, un peu tzigane, un rien gitan, il court les conquêtes féminines en même temps que les cachets. On ira même jusqu'à lui prêter un mariage, qui n'eut jamais lieu, avec Simone RenantSimone Renant. En 1930, il passe au Théâtre des Capucines où il se montre dans une revue d'Henri JeansonHenri Jeanson avec Marie Dubas, avant que Steve Passeur ne lui taille sur mesure le costume d'un financier juif dans «Les tricheurs» !

En 1931, le cinéma le découvre grâce à Marc Allégret qui l'engage pour un court métrage, «Quatre jambes». Il joue les pattes avant d'un âne dont l'essieu arrière est dévolu au malicieux CaretteJulien Carette ! En 1936, le voici tout à la fois lanceur de couteaux sur scène et homme de paille gouape sur les trottoirs du «Chemin de Rio», destination finale d'une "traite des blanches" habilement orchestrée par Jules BerryJules Berry et Charles Granval. En 1937, il est partout, et Julien Duvivier en fait l'affreux mouchard visqueux trahissant Jean Gabin, alias «Pépé-le-Moko» (1937), dissimulé quelque part dans la casbah d'Alger.

C'est le début d'une longue carrière émaillée de remarquables et pittoresques compositions. Nul n'aura oublié le pathétique Rosenthal de «La grande illusion» (1937), ce Juif aisé qui s'évade d'un camp de prisonniers avec le lieutenant Maréchal. Sacha GuitrySacha Guitry le voit très bien en ministre abyssin flagorneur auprès de sa reine de Saba, une Arletty arrogante caressant le python enroulé autour de son cou, tout comme «Les perles de la couronne» (1937). Pierre Chenal l'introduit dans «La maison du Maltais» (1938) en amoureux d'une fille de joie (Viviane RomanceViviane Romance) qu'il aurait rendue enceinte. Le voici juge instruisant une affaire de paille dans le célèbre titre «Entrée des artistes» (1938) qui lui offre l'opportunité de retrouver Marc Allégret. L'année suivante, tout aussi fidèle, Jean Renoir l'expédie dans l'admirable forêt solognote pour les besoins de «La règle du jeu» (1939). Né pour jouer les usuriers levantins, les personnages louches, mielleux et repoussants, le metteur en scène n'a guère de difficultés de commuer notre Rosenthal en élégant marquis de la Chesnaye, transformation bien réussie mais jugée infamante par la noblesse qui dépêcha son duo blasphématoire, Maurice Bardèche et Robert Brasillach, pour massacrer le réalisateur et son interprète. Cette mésaventure n'empêchera pas, quelques années plus tard, le film de réapparaître jusqu'à être considéré comme un chef-d'œuvre offrant un sujet de thèse à nos futurs bacheliers !

Son exode…

Marcel DalioMarcel Dalio

En 1939, récemment divorcé de son premier mariage avec Jany HoltJany Holt, peu de temps s'écoulent avant qu'il ne retombe éperdument amoureux. L'heureuse élue, Madeleine Lebeau, a 16 ans, lui quarante. Elle est grande, sensuelle, jolie. Il est petit. "Un mètre soixante-cinq de talent… plus les talonnettes", a-t-il coutume de préciser. Mais la guerre est déclarée. Le 3 septembre, Dalio est mobilisé. Il estime avoir suffisamment donné en 1917. Aussi simule-t- il un profond état dépressif, proche de l'aliénation, et réussit à se faire réformer, preuve s'il en est, de son immense talent !

Quelques mois plus tard, c'est la débâcle. Juif montré du doigt, dénoncé comme “ennemi de la France”, il choisit de gagner Biarritz avec Madeleine où ils obtiennent un visa auprès du consulat du Chili qui leur permet de gagner Montréal. Ils y restent peu de temps, Marcel ayant décidé de tenter sa chance à Hollywood avec les 17 dollars qui lui restent en poche. Hollywood, le paradis californien aux larges avenues impeccablement alignées et bordées de palmiers où il peut fréquenter les Français déjà sur place : AnnabellaAnnabella qui file le parfait amour avec Tyrone PowerTyrone Power, Simone SimonSimone Simon au délicieux nez de pékinois, Charles BoyerCharles Boyer en véritable statue de commandeur incarnant à lui seul la France, et mieux encore un Saint-Exupéry impatient de rejoindre les cieux dans les rangs des Forces Françaises Libres, parmi lesquelles se trouvent déjà Jean Gabin, en manque de Paname malgré l'omniprésence de Marlene DietrichMarlene Dietrich, et Jean‑Pierre AumontJean-Pierre Aumont qui vient de convoler avec Maria MontezMaria Montez. Il retrouve aussi Jean Renoir, Erich von StroheimErich von Stroheim, René Clair, Julien Duvivier, Joseph Kessel, Pierre Lazareff, etc. Il est de toutes les réceptions, se montre à toutes les premières du célèbre Chinese Grauman's Theater. Il s'agit de se faire remarquer, de paraître, de briller en dépit d'un vocabulaire momentanément limité à quelques "Yes" des plus cordiaux et de généreux "Thank you !".

C'est lui, “Dalio from Paris”, mais personne ici ne connaît ces chefs-d'oeuvre que demeurent «La grande illusion» et «La règle du jeu». L'argent commence cruellement à manquer. Le miracle s'accomplit entre deux parties de croquet avec George SandersGeorge Sanders et Samuel Goldwyn. Ce dernier le recommande à Josef von Sternberg qui prépare «The Shanghai Gesture» (1941). Bien que dernier du générique, l'acteur est heureux de ce premier personnage de croupier à la roulette auprès de la ravissante Gene TierneyGene Tierney, la vedette du film. Elle parle un peu le français et Dalio l'amuse avec son mauvais anglais appris aux cours du soir. Nonobstant, il enchaîne avec de petits rôles qui lui permettent d'approcher de grands acteurs, tels Edward G. Robinson («Unholy Partners», 1941). Pour «Casablanca» (1942) toujours en croupier bien gominé, il règne en maître autour d'une roulette quelque peu truquée au "Rick's Café américain" géré par Humphrey Bogart. Il retrouve avec plaisir ce mythique partenaire pour «To Have and Have Not/Le port de l'angoisse» de Howard Hawks (1945), sur le plateau duquel se formera le couple légendaire Bogart/Bacall.

Pitre, Dalio amuse beaucoup de monde, dont Zanuck qui l'engage pour incarner un Clémenceau très hollywoodien (dans cette acception, synonyme de très contestable), dans son «Wilson» (1944) ! Qu'importe, l'essentiel est de tourner. Par la suite, moins glorieux que le Père La Victoire, il deviendra au gré des propositions, pêcheur breton, héros de la Résistance, maître d'hôtel à l'obséquiosité requise, cantonnier… à Lourdes (!), etc. Pour Hollywood, il est le Français qui peut s'accorder à toutes les sauces et tout désigné pour des rôles stéréotypés, ceux qui exigent le béret et la baguette de pain sous le bras ! Quant à Madeleine, elle s'est mise en tête de devenir une star et, à défaut de briller, elle trouve sans peine des chevaliers servants amplement dévolus à sa juvénile beauté. Conclusion : le couple se défait.

Un coeur excentrique…

Marcel DalioMarcel Dalio

A la Libération, Marcel retrouve Paris avec une joie bien compréhensible, hélas vite ternie par l'annonce de la disparition de son père et de ses trois sœurs déportés à Auschwitz.

Mais il lui faut surmonter ses blessures et reprendre le collier. Pour son premier tournage, il retrouve son copain des joyeuses virées, Pierre Brasseur, et ce bon Marc Allégret qui va les diriger dans «Petrus» (1946). Peu après, c'est le tour d'Yves, le frère du précédent, de l'engager pour incarner l'affreux maquereau de Simone Signoret alias «Dédée d'Anvers» (1947), film glauque s'il en est. «Les amants de Vérone» (1948), une histoire tournant autour du célèbre drame shakespearien, le distribue en tueur fou, cousin désaxé de Louis SalouLouis Salou. «Portrait d'un assassin» (1949) lui fait jouer le maquettiste des numéros de haute voltige à moto exécutés par un Pierre Brasseur obéissant aux exigeantes satisfactions de Maria Montez.

C'est aussi l'époque où une jeune starlette, Agnès Laury, partage son existence pour le moins excentrique alors que sa carrière l'envoie des deux côtés de l'Atlantique. «Nous irons à Monte-Carlo» (1951) de Jean Boyer en fait l'imprésario d'une toute jeune et ravissante comédienne, Audrey Hepburn, qui ne restera pas longtemps inconnue. Ils se retrouveront par la suite pour deux films américains : «Sabrina» (1954), elle en fille d'un chauffeur de maître et lui, baron septuagénaire riche et affable à ses côtés pour noter les recettes des soufflés de nos chefs aux cours de la haute cuisine parisienne; «Comment voler un million de dollars» (1966) en richissime amateur de peinture un tantinet faussaire et père d'une Audrey désespérée.

En France, «Razzia sur la Chnouf» (1955) nous le livre en caïd pusillanime et lâche de la drogue parisienne. Du côté de chez Sam, les récoltes restent plutôt bonnes, notamment avec «Les hommes préfèrent les blondes» (1953), l'étincelante comédie musicale de Howard Hawks menée par les deux trépidantes aventurières que sont Jane RussellJane Russell et Marilyn MonroeMarilyn Monroe : en plein tribunal, Dalio nous amuse beaucoup sous sa robe de juge, chargé d'éclaircir la disparition d'un bijou de grande valeur. Le voici architecte d'intérieur et patron compréhensif de la charmante Doris DayDoris Day prête à partager quelques «Confidences sur l'oreiller» (1959 avec un Rock HudsonRock Hudson qui n'attend que çà (c'est du cinéma !). La Columbia et Mervyn Le Roy lui fixent rendez-vous avec «Le diable à 4 heures» (1961) sur l'île ensoleillée de Oahu où l'attendent un Frank SinatraFrank Sinatra davantage préoccupé par les élections présidentielles toutes proches, un Spencer TracySpencer Tracy en curé épuisé et un Jean-Pierre Aumont rayonnant en pilote de l'unique zinc de l'île. Est-ce Tracy qui l'auraconverti ? Toujours est-il qu'on le retrouve en ecclésiastique bienveillant, minuscule auprès d'un John WayneJohn Wayne qui fait deux fois son volume et fréquente un peu trop assidument, avec son ami Lee Marvin, «La taverne de l'Irlandais» (1963), tout aussi insulaire.

Juif… en temps de paix !

Marcel DalioMarcel Dalio

De retour dans l'Hexagone, Dalio, chef despotique des détrousseurs de la Cour des miracles, défie «Cartouche» (1962), personnifié par un Jean-Paul Belmondo plus virevoltant que jamais. Distribuer Marcel dans «Le diable et les dix commandements» (1962), plus précisément celui relatif à l'exercice de l'oeuvre de chair, relève d'un culot que seul son ami Duvivier pouvait se permettre. «La vingt-cinquième heure» (1967) d'après le roman de Virgil Gheorghiu, évocation d'une terrible période de la guerre pour les Juifs, est l'objet d'une adaptation d'Henri Verneuil qui lui décerne un rôle de circonstance auprès d'un Anthony Quinn plutôt crédule. «L'amour c'est gai, l'amour c'est triste» (1968) certes, mais que peut espérer de mieux un vieux cardiaque auprès de son tailleur timide et laid (Claude Melki) ?

Dans un domaine ô combien différent, mentionnons la pittoresque prestation de notre vedette dans «Les aventures de Rabbi Jacob» (1973) auprès de l'imposteur Louis de FunèsLouis de Funès, car l'original, le vrai, c'est lui ! Très beau moment que cette «Communion solennelle» administrée par René Féret (1977), auteur d'un scénario intelligent, drôle, pétri de vertus familiales qui, sélectionné pour le Festival de Cannes, ne rencontra pas pour autant le public qu'il méritait. Dalio y fut cependant superbe. Sa dernière satisfaction fut de rejoindre «Le paradis des riches» (1977) où il partagea les misères de son couple avec Germaine DelbatGermaine Delbat, dans un milieu de vieillards trainant leur détresse et leur misère. Certes, tout ne fut pas de la même veine dans la longue filmographie de Marcel Dalio et nous ne voilerons pas d'une plume pudique certains titres tardifs dans lesquels il se permit quelques compositions de vieillards libidineux de moins bonne mémoire.

Dalio appréciait le cinéma, c'est l'évidence même, mais il aimait aussi les incursions au théâtre, les oeuvres classiques et difficiles, telles que «L'Indien cherche le Bronx» d'Israël Horowitz au Théâtre de la Gaité-Montparnasse à Paris, «La cerisaie» de Tchekhov aux Amandiers de Nanterre, «Tartuffe» chez Planchon à Lyon, etc.

Ne se départissant que rarement d'un sourire, doté d'un inépuisable sens de l'humour, il ne fut jamais avare d'une bonne réplique : à quelqu'un qui lui demandait "Etes-vous Juif ?", il répondait, après un long soupir bien appuyé : "En temps de paix, oui !".

Le 19 novembre 1983, son corps usé, sans vie, est retrouvé dans son appartement quasi dégarni de l'avenue du Président Kennedy à Paris. La mort semblait remonter à deux ou trois jours. Un bien triste épilogue pour ce clown que la solitude effrayait tant. Mais, l'humour ayant toujours chez lui le dernier mot, il avait choisi pour épitaphe "Redemandé partout, libre de suite". A ses obsèques, au cimetière de Bagneux, Jany Holt, sa première épouse, Simone Signoret, Jean-Pierre Aumont, Jean Rochefort et Michel Piccoli, sous une pluie glacée, furent les seuls représentants du monde du spectacle. Quant à sa dernière épouse avec laquelle il avait convolé en 1981, Madeleine Prime, par lui surnommée "la naine", elle préféra rester à Hollywood.

Documents…

Sources : «Mes années folles», souvenirs de Marcel Dalio (éditions Jean-Claude Lattès, 1976), documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Il brillait d'un éclat désespéré. D'une grinçante lucidité qui le faisait souffrir, et qui, en même temps, assurait son succès, que ce soit au restaurant ou chez des amis. Dalio n'entrait pas comme tout le monde. Il faisait une entrée. Il s'y était préparé. Il l'avait répétée. Impérial et discret, maquillé et juché sur ses talonnettes, cambré pour ne pas perdre un pouce de sa taille. Roméo dans le corps de Caliban. Si l'auditoire lui paraissait digne de lui, il se livrait à un numéro de funambule inspiré, résigné aux coups du sort, comique et attendrissant. C'était Charlot. On s'attendait à ce que des petits pains surgissent à ses doigts…"

Jean-Pierre Aumont
un clown tragique…
Yvan Foucart (octobre 2014)
Ed.7.2.1 : 1-2-2016