Anna Maria FERRERO (1934)

… une étoile filante

Anna Maria Ferrero

Anna Maria Ferrero fut promise à une grande carrière cinématogra-phique.

Peu connue des cinéphiles français d'aujourd'hui, elle fut un instant l'enfant chérie du public italien qu'elle se contenta de divertir en lui apportant grâce et sensibilité.

Quelle fut notre surprise et notre tristesse d'apprendre qu'après plus de quarante films en quatorze années de tournage, elle nous faisait part de sa décision de mettre un terme à sa carrière ! A trente ans, pourquoi ?

Yvan Foucart

une actrice précoce…

Anna Maria FerreroAnna Maria Ferrero

Anna Maria Isabella Francesca Guerra naquit le 18 février 1934 à Rome. Fille d'Arnaldo Guerra, écrivain et journaliste, et de Maria Palmieri, elle avait un frère, Carlo, de dix ans son aîné, qui fit carrière dans la médecine. Quant à elle, elle fut acceptée à l'Istituto, l'école privée des sœurs "Bambin Gezù" de la via Cavour à Rome, toute proche de son domicile.

Son attirance pour le cinéma se manifesta très tôt puisqu'elle fut déjà remarquée à quatorze ans par Vittorio De SicaVittorio De Sica, l'indiscutable réalisateur phare du néo réalisme italien. Son invitation à participer à son oeuvre la plus célèbre, «Ladri di bicyclette/Le voleur de bicyclette» (1948), ne fut pas honorée, papa estimant qu'elle était bien trop jeune pour fréquenter un milieu de douteuse réputation. Anna Maria patienta encore deux ans avant que l'acteur Claudio GoraClaudio Gora, frappé à son tour par la douceur de son visage et l'expression de son regard, ne lui propose de faire des essais pour son premier film en tant que metteur en scène, «Le ciel est rouge» (1950). Le résultat se révélant prometteur, Anna Maria put enfin avoir l'assentiment de son papa, déjà préparé par Gora, mais aussi retourné par la conviction de Willy Ferrero, ce très célèbre chef d'orchestre américain d'origine italienne naturalisé, ami de la famille. Dans cette oeuvre narrant les aventures d'un groupe de jeunes romains réfugiés dans les ruines d'une capitale inlassablement bombardée, Anna Maria, touchante d'innocence, sut honorer ce nom qu'elle devait adopter pour la suite de sa carrière.

Le ton était donné et, pour «Le Christ interdit» (1951), adapté du best-seller de l'écrivain Curzio Malaparte dont ce fut la seule réalisation cinématographique, Anna Maria reçu le rôle d'une toute jeune orpheline auprès d'un ex-prisonnier de guerre (Raf Vallone) de retour en son village toscan pour y venger son frère trahi par un félon local. Vinrent «Les deux vérités» (1951), où nous la vîmes se glisser avec aisance dans la peau d'une jeune orpheline assassinée, disait-on, par son amant (Michel Auclair). Dans «Demain est un autre jour» (1951) confié à l'habile Léonide Moguy, nous la retrouvâmes une fois de plus en enfant abandonnée frôlant la prostitution. Elle y figurait auprès d'une jeune partenaire, du même prénom, presque du même âge, elle aussi à ses débuts bien que placée à la première place du générique, Anna Maria Pierangeli, qui deviendra Pier AngeliPier Angeli outre Atlantique.

Le bel âge…

Anna Maria Ferrero«Demain est un autre jour» (1951)

En cette immédiate après-guerre, le public, encore sous le coup des récentes horreurs, montra un engouement croissant pour le septième art que les studios ne manquèrent pas d'exploiter, enchaînant film après film, d'inégales qualités malgré la présence d'excellents acteurs, italiens et français. Nous nous limiterons à évoquer quelques titres destinés à franchir commercialement la barre des Apennins. Ainsi en est-il de «Des gosses de riches» (1952) où nous retrouvons Anna Maria Ferrero en fille de la haute société à laquelle ses origines sociales n'évitèrent pas la perdition. Dans l'épisode italien des «Vaincus» (1952, film ayant subit de lourdes coupes exigées par la censure avant sa présentation hors compétition à la Mostra de Venise), Michelangelo Antonioni en fit la fiancée de Franco Interlenghi. Elle figura également parmi «Les amants de la Villa Borghese» (1953) dans un sketch romantique magnifié par un oasis de verdure très célèbre, où nous la surprîmes en étudiante amoureuse de son professeur de grec condamné à une irrévocable cécité (snif!). On la retrouve, parmi «Les infidèles» (1952), en femme de chambre accusée d'un vol de bijoux commis par un malfrat sans scrupules incarné par Pierre Cressoy. Notre compatriote devait se montrer plus à son avantage en incarnant «Giuseppe Verdi» (1953), auprès d'une charmante épouse aux traits agréables d'Anna Maria. Les deux acteurs devaient se retrouver une dernière fois pour «Guai ai vinti» (1955) qui n'eut pas l'opportunité d'une distribution dans l'Hexagone. Le réalisateur Carlo Lizzani vint fort à propos réorienter plus habilement la carrière de notre vedette, la plaçant dans les bras d'un très tendre Marcello Mastroianni pour écrire «La chronique des pauvres amants» (1954), ceux des ruelles florentines au temps de l'Italie fasciste, récompensée par le Prix International du Festival de Cannes.

Anna Maria venait d'avoir vingt ans en cette année 1954 lorsqu'on lui apprit le décès inopiné, le 23 mars à Rome, de son parrain bien-aimé qui l'avait si souvent encouragé. Heureusement, une rencontre bienheureuse vint prendre dans son coeur la place laissée vacante par son bienfaiteur. A la tête du "Teatro d'Arte Italiano", Vittorio Gassman la fit entrer dans la peau de la pauvre et folle Ophélie pour une reprise du «Hamlet» de William Shakespeare. Cette opportunité déboucha sur une liaison amoureuse entre l'actrice et son nouveau Pygmalion qui la magnétisa “à l'italienne”. Les deux amants se produisirent ensemble dans «Othello» (1956) du même dramaturge, «Kean» (1957) d'Alexandre Dumas père, pièce non moins célèbre remarquablement adaptée par Jean-Paul Sartre et reprise au petit écran. Ils s'illustrèrent également dans «Ornifle ou le courant d'air» (1958) de Jean Anouilh, puis dans «Irma la douce» (1959) d'Alexandre Breffort, dont Vittorio n'assura que la mise en scène, Anna Maria se tirant fort bien de quelques numéros chorégraphiques et musicaux au point de recevoir les éloges d'une critique pourtant très exigeante.

Vittorio Gassman et Anna Maria Ferrero firent également toile commune dans «Giovanni dalle bande nere/Le chevalier de la violence» (1956), lui en cruel condottiere tombant dans les bras d'une toute jeune paysanne, elle, venue combattre à ses côtés. Le tournage terminé, Carlo Ponti et Dino De Laurentiis les sollicitèrent pour compléter leur générique déjà très fourni de «Guerre et paix» (1956) où, Vittorio en prince russe et Anna Maria en pieuse soeur du Prince Bolkonsky, ils ne partagent aucune scène. Enfin, les voici tous deux transportés dans l'univers d'une fantaisie, gonflée d'une bouffonnerie typiquement italienne avec «Il mattatore/L'homme aux cent visages» de Dino Risi (1960), Vittorio en Don Juan cédant au joli minois d'une petite théâtreuse (Anna Maria) qui l'entraînera jusqu'à l'autel nuptial, celui des plateaux cinématographiques, évidemment…

Des ambitions affichées…

Anna Maria FerreroAnna Maria Ferrero

Car, fraîchement divorcé d'avec Shelley WintersShelley Winters, Vittorio Gassman n'envisage aucunement de se laisser enchaîner une troisième fois. Aux premiers jours de 1960, Anna Maria décida donc de mettre un terme à l'aventure. Au grand étonnement des paparazzis habitués à s'attacher à leurs basques, l'acteur dramatique déclara qu'entre lui et Anna Maria n'existât jamais rien d'autre "qu'une collaboration professionnelle, une amitié sincère et amicale". De son côté, en réplique à certains assertions, Anna Maria avoua qu'elle se sentait bien mieux au théâtre, discipline permettant davantage à une comédienne d'exprimer son talent, et remercia publiquement Vittorio de lui avoir fourni quelques opportunités en ce sens. Leur rupture étant consommée, elle refusa «Un marziano a Roma», laissant son rôle à Ilaria Occhini, excellente comédienne peu connue en France.

Lasse, Anna Maria finit par déclarer ne plus vouloir accepter que des engagements dans des films "acceptables". Citons donc «La notte brava/Les garçons» (Mauro Bolignini, 1959), un film cependant gênant, poisseux, axé sur la liberté sexuelle, librement adapté d'un roman de Pier Paolo Pasolini, récompensé par le Nastro d'Argento du Syndicat des journalistes, dans lequel elle côtoya quelques jeunes français comme Laurent TerzieffLaurent Terzieff, Jean-Claude Brialy et Mylène DemongeotMylène Demongeot. Le changement fut plus radical lorsqu'elle s'afficha en jeune et jolie journaliste éprise de Massimo Serato, un séduisant coureur automobile attiré par «La veuve» (1955), une comtesse fortunée tourmentée par son âge (Patricia RocPatricia Roc). Renversant les rôles, elle se présenta face aux «Dauphins» (1959), fils oisifs de familles fortunées, elle se dresse en riche héritière sujette à des crises d'éthylisme.

Dans le triste climat ou se débattait la résistance italienne avant la débâcle allemande, Anna Maria forma avec Gérard Blain un couple maudit dans «Le bossu de Rome» (1960), dirigé par Carlo LizzaniCarlo Lizzani, un réalisateur pour lequel elle éprouva une profonde admiration. Elle quitta l'Italie pour rejoindre le champ de bataille d'«Austerlitz» (1960), partiellement tourné en Yougoslavie, Abel Gance lui confiant le rôle d'Elisa Bonaparte, la sœur de l'empereur triomphant avec lequel elle entretient des rapports plutôt tendus. Furent-ils plus décontractés ceux qu'elle échangea avec Jean-Marc Bory, déguisé en maréchal Soult sur les plateaux des studios de Joinville, comme le prétendirent certains, les voyant flâner amoureusement dans les plus beaux quartiers de Paris ? Si liaison il y eût, elle fut des plus éphémères…

Remontons le temps jusqu' au XVII ème siècle pour une rencontre avec «Le capitaine Fracasse» (1961) au cours de laquelle notre héroïne s'affichera en marquise cocufiée par son vieux noble de mari (Maurice TeynacMaurice Teynac).

Anna Maria et Jean…

Anna Maria FerreroJean Sorel et Anna Maria Ferrero

Rentrée en Italie, Anna Maria Ferrero retrouve Carlo Lizzani pour «L'oro di Roma/Traqués par la Gestapo» (1961) dans lequel, jeune juive s'apprêtant à épouser son camarade d'université, de confession catholique, elle renonce à cette union qui pourrait la sauver afin de ne pas renier sa religion et sa famille. De cette oeuvre noire sortira une lueur bienfaisante, baignant notre actrice et son nouveau partenaire Jean Sorel, qui débouchera sur une belle histoire d'amour et les amènera jusqu'au mariage (Genève, le 27 janvier 1962). Jean et Anna Maria se retrouveront sur le plateau de «Un marito in condomino» (1963), pellicule plutôt médiocre non distribuée chez nous. Pour sa dernière apparition dans «Cocaina di domenica», un sketch de «Controsesso» (1964), notre belle Romaine, fraîche épouse de Nino Manfredi, s'abandonne aux volutes trompeuses de la cocaïne.

En 1963, en accord avec son mari, Anna Maria décida de quitter temporairement le cinéma et le théâtre afin d'assumer pleinement le prochain rôle pour lequel elle désire s'engager, celui de mère de famille. Pourquoi ce point final à une carrière encore pleine de promesse? Est-elle à ce point submergée par ce nouvel amour au point de n'avoir plus d'ambition personnelle ? Nous les attendions, impatients, aux rendez-vous rapportés par les journaux, suivant leurs promenades sentimentales dans cette Rome aux mille fontaines, accompagnant leurs flâneries sur la Via Veneto, les imaginant dans cette magnifique Villa Hadrian, sans oublier leurs nombreux déplacements à Paris, Cannes, Amsterdam, et de bien d'autres. Malgré ses attachements romains, le couple avait choisi la France comme refuge, ayant acquis un château à rénover dans une campagne éloignée de la capitale française, avant que les allers et retours incessants ne les fatiguent au point de s'installer place Saint-Sulpice, en plein cœur de Saint-Germain-des-Prés.

Hélas, la jeune femme connut les affres de l'infertilité, la conduisant à des dépressions, la poussant à tout rejeter. Par la suite, certains journaux que l'on dit "à sensations" ajoutèrent quelques échos chargés de scènes de jalousie et de menaces de divorce. Plus tard, Anna Maria regretta d'avoir renoncé trop vite à ses activités professionnelles. Mais les années passent très vite dans ce milieu boulimique du cinéma où les retours sont bien souvent impossibles, surtout pour les personnes de son sexe. En 1985, une sollicitation inattendue émana d'Ettore ScolaEttore Scola qui la convia à rejoindre Marcello Mastroianni et Jack LemmonJack Lemmon à la table où il s'apprêtait à servir ses prochains «Macaronis». Le menu, intéressant, la fit longuement hésiter : pourrait-elle retrouver le même appétit après vingt années de disette, alors que le cinéma italien avait oublié l'actrice qu'elle avait été ? Doute ? Indécision ? Finalement, elle préféra s'abstenir. Elle fit une ultime apparition publique lors de la projection d'une version restaurée de «L'oro di Roma» en avril 2008.

La suite fit place à une triste histoire, le corps médical lui découvrant cette maladie neurodégénérative incurable connue sous le nom d'Alzheimer, qui l'oblige désormais à résider dans un centre médical spécialisé.

Belle et frêle, merveilleuse de naturel, tantôt bercée de mélancolie, tantôt rayonnante de vie, Anna Maria Ferrero fut l'une des meilleures actrices italiennes de sa génération. Pourtant elle ne fut jamais gratifiée du moindre honneur, bien qu'ayant croisé les chemins d'excellents réalisateurs, créateurs d'un tout nouveau courant cinématographique comme le furent Antonioni, Monicelli, Lizzani, Comencini, Bolognini, etc. Certes, il n'était pas facile de succéder à la prestance d'une Silvana ManganoSilvana Mangano ou d'une Lucia BoséLucia Bosé, de concurrencer l'exubérance d'une Sophia LorenSophia Loren où de se mesurer aux avantages d'une Gina LollobrigidaGina Lollobrigida, mais probablement que si, comme l'avancèrent certains, elle avait poursuivie son travail au côté du grand et flamboyant Vittorio, les choses auraient pu se passer différemment. Chi sa…? Chi sa… ?

Documents…

Sources : propos recueillis auprès d'Andrea Petricca, webmestre de l'excellent site italien à Anna Maria Ferrero www.annamariaferrero.it (aujourd'hui disparu) que nous remercions pour sa gentillesse et son amitié. Pour le reste documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Anna Maria Ferrero…

Citation :

"Scoprii Anna Maria Ferrero per strada, in Via Aurora a Roma, mentre camminava al fianco di una signora. Cercavo la ragazzina per il film e vidi questo scricciolo che aveva una tale intensità negli occhi (…) Fece un provino meraviglioso, era nata attrice"..

"Je découvris Anna Marie Ferrero dans la Via Aurora, toute proche de la Villa Borghèse, à Rome quand elle marchait à côté d'une dame. Je cherchais une jeune fille pour le film et je vis ce petit oiseau à la tête de linotte qui avait une telle intensité dans les yeux… Elle fit un essai merveilleux. Une actrice était née".

Claudio Gora (1913/1998), l'acteur et metteur en scène qui lui offrit son premier rôle.
Yvan Foucart (décembre 2014)
Ed.7.2.1 : 3-2-2016