Joanne DRU (1922 / 1996)

…elle portait un ruban jaune

Joanne Dru

Pour Joanne Dru, tout avait trop bien commencé : deux westerns réussis par des maîtres, Howard Hawks et John Ford, lui offrirent le “Duke” (John Wayne) comme partenaire. Hélas, hormis ceux évoqués, sa filmographie s'aligna trop facilement de titres tournés à satiété vers des plaines texanes trop éloignées d'un Eden prometteur.

Ses qualités d'actrice ne furent pas bien utilisées alors qu'elle nous faisait penser à cette merveilleuse Jean Simmons venue du Royaume Uni. A d'amusants détails, pour peu qu'on s'en souvienne, toutes deux natives un 31 janvier, d'une photogénie naturelle, physiquement très proches, d'une sensualité égale, elles nous semblaient pourtant également dévolues au romantisme émanant des pellicules cinématographiques les mieux tournées, dans tous les sens du terme…

Yvan Foucart

Joanne et Dick…

Joanne DruJoanne Dru

Joanne Dru, de son vrai nom Joanne Letitia LaCock, vit le jour le 31 janvier 1922 à Logan, une petite localité de la Virginia Occidentale où Ralph, son père, s'était établi comme pharmacien tandis que Jeanne, sa mère, faisait travaux de couture. Peu après la naissance de la fillette, la famille s'installa à Wheeling, une ville beaucoup plus importante proche de la frontière du Kentucky. Quatre ans plus tard apparut Ralph Peter, un frère qui débordera d'attentions pour sa grande sœur avant de devenir, sous le pseudonyme de Peter Marshall, une personnalité très importante du show-bizness, en particulier dans le monde de la télévision.

Le père décédé peu avant les 18 ans de Joanne, la maman choisit de gagner New York. Joanne y fut très vite engagée comme modèle pour une célèbre agence de mannequins au sein de laquelle elle fit la connaissance de Joan Caulfield, sa cadette de six mois, dont le tracé artistique devait être semblable au sien.  Recommandée à Al Jolson, elle fit ses débuts de danseuse professionnelle dans une revue de Broadway dont le célèbre chanteur était producteur. Dick Haymes, bel homme, séduisant, crooner d'origine argentine, accompagnant indifféremment les orchestres de Harry James, de Benny Goodman ou de Jimmy Dorsey, la remarqua, la courtisa, et l'amena à fonder un foyer. Très amoureuse, naïve et ignorante de l'instabilité de son prétendant, Joanne l'accompagna à l'autel le dimanche 21 septembre 1941 ; elle avait 19 ans, lui 25. Richard Ralph, leur fils, naquit l'année suivante.

Les contrats s'avérant plus avantageux sur la Côte ouest, le couple décida de se fixer à Beverly Hills, où Helen Joanna, leur première fille, naquit en mai 1944. Barbara, la cadette, les rejoindra en 1947.

Après des débuts hésitants, Joanne fut retenue par Bing Crosby, chanteur de charme doucereux et producteur débutant, pour «Abie's Irish Rose» (1946). Fortement critiqué et sali d'insultes raciales, le film apparut timidement sur les écrans américains et ne sorti jamais des États-Unis, échec entraînant la fin de la carrière de son metteur en scène, A. Edward Sutherland. Quant à Joanne, son interprétation de catholique irlandaise convolant avec un mari juif tomba très vite dans les trappes de l'oubli.

Heureusement, la suite fit oublier ce naufrage.  Howard Hawks, de retour au western après «Barbary Coast» (1935), chargea John Wayne, homme têtu et tyrannique, de convoyer dix milles têtes de bétail jusqu'au Texas, de l'autre côté de «La Rivière Rouge» (1948), en compagnie de son fils adoptif (Montgomery Clift). En route, le duo devait porter secours à une caravane de colons parmi lesquels notre vedette faisait bonne figure. Le succès devait répondre au rendez-vous, et l'amour prendre le visage d'un cow-boy bien bâti, aux yeux langoureux, d'origine canadienne, qui ne laissera pas indifférente notre héroïne féministe avant l'heure : il se nommait John Ireland.

Mise en selle…

Joanne DruJoanne Dru (1949)

Plus de quinze mois s'écoulèrent avant que, fièrement coiffée de la casquette du régiment de la 7è cavalerie, Joanne Dru ne rejoigne le plateau érodé et les tertres rouges chers à John Ford pour «La charge héroïque» (1949).  Elle retrouva un John Wayne vieilli, prêt a mener à bien son ultime mission en compagnie de deux lieutenants visiblement très épris d'elle, John Agar le bienheureux finissant par décrocher le fameux "yellow ribbon" (ruban jaune) fièrement arboré par la demoiselle. Le couple Haymes/Dru commençait alors à prendre du gite. Si Joanne avoua une attirance pour John Ireland, son partenaire de «Red River», Dick ne put dissimuler un faible pour Nora Eddington, l'ex-épouse d'Errol Flynn. Mais il ne pouvait dissimuler ses excès de jalousie, allant jusqu'à louer et piloter un petit Piper de tourisme pour survoler la Monument Valley où sa jeune épouse exerçait ses talents.

Le film suivant, tourné en studio, «Les fous du roi» (1949), restera curieusement méconnu en France. Il fut pourtant honoré par l'oscar du meilleur film, complété par ceux du meilleur acteur (Broderick Crawford, gouverneur en campagne électorale) et de la meilleure actrice de composition (Mercedes McCambridge, sa maîtresse). Rien pour la jolie Joanne, qui sut se contenter de la présence de son partenaire préféré, John Ireland. Le divorce d'avec Haymes prononcé, les deux acteurs se marièrent six semaines plus tard à La Jolla (Californie), ville natale de Gregory Peck qui fut le témoin de cette union.

Croulant sous les propositions, Joanne aborda la décade nouvelle avec de belles perspectives. John Ford la distribua en bohémienne ensorceleuse de l'Utah intégrée au «Convoi des braves» (1950), en l'occurrence un groupe de mormons chargé d'espérances mais exposé à tous les dangers de l'ouest sauvage. Peu après, elle devait s'engager à nouveau dans les Montagnes Rocheuses et le Colorado dans la foulée de Richard Thorpe et en compagnie de Burt Lancaster pour «La vallée de la vengeance» (1951).

Malheureusement, la suite s'avéra plus terne et seuls son charme, sa beauté et son enthousiasme illuminèrent par instants les quelques bandes où nous eûmes le bonheur de la voir apparaître. La voici infirmière dans un asile pour vieillards où, campé par l'arrogant Clifton Webb, l'inévitable «Monsieur Belvedere fait sa cure» (1951) en expérimentant un élixir de jouvence de sa composition ! Toujours jeune et resplendissante, bien que promise au médecin local, elle se laisse néanmoins attendrir par «Le retour du Texan» (1952) aux traits bien convaincants de Dale Robertson. Enseignante pleine de tact et de bienveillance, elle se montre attentionnée auprès d'un petit morveux «Sans maman» nouvellement placé dans son école par le père délaissé (inattendu Richard Widmark). Fille de pêcheur dans «Le port des passions» (1953), la voici empêtrée dans un conflit d'intérêt qui ne la concerne pas, finissant par tomber dans les filets tendrement tendus par James Stewart. Et que dire de «Double filature» (1953) à la substance dramatique très mince : veuve d'un racketteur et réfugiée à Macao, elle y retrouve son premier amour et la vie recommence.

La même année, avec «Hannah Lee», John Ireland s'improvisa co-producteur et co-réalisateur pour l'un des premiers films tourné en trois dimensions. Généreux, il offrit le principal rôle féminin à son épouse, partagée entre le méchant Macdonald Carey et son bon shérif de mari.  Ce film, non distribué en France, laissa un mauvais souvenir au couple qui dut entamer une longue procédure contre la société distributrice pour des parts de bénéfices non reversées.

En fin de cette même année, Joanne Dru posa pour la première fois ses charmants petits pieds sur notre continent. On la vit à Londres, au sein de la délégation hollywoodienne assistant à la première «Royal Film Performance» d'Elizabeth II nouvellement couronnée, en compagnie, entre autres de Gary Cooper, Jeanne Crain, Kay Kendall, Richard Todd. S'ensuivit, puisqu'on y était, un envol vers la France pour faire la découverte du gay Paris…

Joanne et John…

Joanne DruJohn Ireland et Joanne Dru

Surfant sur le succès de «Sous le plus grand chapiteau du monde» (1952), la Paramount s'autorisa une auto-parodie en confiant les trois pistes du Clyde Brent Circus à un duo d'ex GI's (Jerry Lewis et Dean Martin) beaucoup moins sérieux que le grand Charlton Heston. Loin d'être la directrice de ce Barnum-capharnaüm où, comme il se doit,«Le clown est roi», Joanne se contenta de son rôle de Madame Loyal(e), traditionnellement affublée du chapeau claque noir, du spencer rouge et du pantalon blanc.

Retour au western, son jardin d'aisance, avec «La caravane du désert» (1954) où John Ireland, toujours à ses côtés, cherche des crosses de revolver à un Rod Cameron menant fièrement une caravane de chevaux, de mules et… de chameaux (!). «Le siège de la Rivière Rouge» (1954), au contenu se voulant dramatique, nous montra un cours d'eau au débit bien plus faible que lors de l'épisode précédant, débouchant sur un happy end des plus mièvres : n'est pas Howard Hawks qui veut !

Heureux changement d'habits avec «L'armure noire» (1955), valeureusement dérouillée par un Errol Flynn des vieux jours, bien que moins fringant que lorsqu'il conduisait l'armada de sa Gracieuse Majesté Elizabeth. En ce début du XIVe siècle, il n'hésitera pas a voler au secours de sa dame, Lady Joan Holland, kidnappée par de mauvais Français : perfide Gaule !

Surprenante fut l'incursion de notre actrice dans le monde musical de «Sincerely Yours» au kitsch des plus monumentaux. Elle y hérite des costumes préalablement taillés pour Doris Day, celui d'une secrétaire amoureuse d'un pianiste sourd qui se prend à jouer au Bon Dieu. Porteur du rôle, Liberace, réelle bête de scène, multi millionnaire, pianiste virtuose en tenue à paillettes, devait réussir  une époustouflante carrière, bien que limitée aux Etats-Unis et au Canada, son passage en France (1957) n'ayant pas été des plus heureux. Dans un thriller cantonné aux quais de San Francisco, Joanne tente ensuite de dissuader son époux, ancien officier de police entré dans une «Colère noire», de renoncer à se venger après avoir été emprisonné pour un crime qu'il n'a pas commis.

Certes, la Guerre de Sécession a cessé, c'est sûr, mais le pays sudiste où les soldats de l'Union tentent d'imposer leur ordre est devenu «Le pays de la haine» (1956). Il faudra quelque temps à la belle Kate Calder pour accepter de composer avec l'ennemi. Si le tournage commença sous d'heureux hospices, il devint difficile à chacun d'accepter les fréquentes absences de l'actrice avant que Jeff Chandler, acteur et producteur, ne comprennent que les quelques traces obscures insuffisamment dissimulées autour des yeux de l'intéressée n'était pas due au maquillage. Manifestement, John Ireland avait la main leste, et pas uniquement pour jouer du Colt. Arriva donc ce qui devait arriver : le 16 mai 1957, le divorce fut officialisé par la Cour de Los Angeles.

Compatissante, la Walt Disney Productions nous rassura et c'est magnifiquement revigorée qu'apparût notre aventurière pour tenir tête au «Rebelle de la prairie» (1957), un jeune homme blanc (James MacArthur) ayant grandi au sein d'une tribu d'Indiens. Moins consensuelle, la voici traînant dans les saloons , tenant vainement de dévoyer un jeune trappeur, dit «Le bagarreur solitaire» (1959), descendu de ses forêts du Wyoming pour écouler les fruits de son dur labeur.

Jamais plus jamais…

Joanne DruJoanne Dru (1980)

En dehors des histoires sentimentales précédemment évoquées, la jolie brune fut également l'héroïne de quelques “love stories” dont certaines sortirent assurément du cadre de la rumeur. On connaît ainsi ses liaisons avec le grand Sterling Hayden (près de deux mètres) ou Oleg Cassini (plus petit), célèbre styliste et couturier de nombreuses stars américaines dont il créait les jupons avant de courir derrière ! Plus sérieuse et plus discrète fut l'aventure partagée avec Lew Ayres, le héros de «A l'ouest, rien de nouveau» (version 1930).

Après deux mariages ratés, Joanne s'était interdite de renouveler ce qu'elle appelait désormais de "belles absurdités". Elle tint bon jusqu'en 1963, année où elle convola avec George Pierose, un entrepreneur en bâtiments, qui décéda neuf ans plus tard dans un accident de voiture. Son quatrième et dernier époux fut Cornelius Vanderbilt Wood, homme d'affaires multimillionnaire intéressé, entre autres, aux bénéfices des parcs Disney auprès duquel il oeuvra un temps, qui la laissa veuve à son tour vingt ans plus tard. Pratiquement retirée de l'écran, elle ne fit qu'apparaître en ex-prostituée dans «Sylvia/L'enquête» (1965), tout comme Carroll Baker, sa cadette. Quinze années s'écoulèrent avant que, toujours ravissante, elle ne fasse son retour, pour un ultime plaisir qu'elle offrit à Sergio Corbucci, metteur en scène de «Un drôle de flic» (1980). Dans cette oeuvrette que le réalisateur qualifia de "grosse farce fantastique",  il lui donna le rôle d'une comédienne sur le retour, un peu guindée, veuve d'un gangster ricanant que l'inénarrable Terence Hill,  policier plein de malices et d'attraits, avait décidé de mettre hors d'état de nuire.

La télévision sollicita Joanne Dru à plusieurs reprises, pour des séries limitées aux foyers américains, animées par de vieilles gloires («The Red Skelton Show», «The David Niven Show», «Jane Wyman presents», «Bob Hope presents», «Guestward Ho !»), des sitcoms («The Long Hot Summer» en 1965, «Docteur Marcus Welby» en 1975), etc.

Joanne s'envola pour la grande prairie le 10 septembre 1996 à son domicile de Beverly Hills, succombant à un œdème lymphatique. Selon son désir, ses cendres furent dispersées au large de la baie de Monterey, à plus de 500 kilomètres d'Hollywood, une baie dont elle gardait d'heureux souvenirs. Sa fille Helen Joanna y réside toujours.

Documents…

Sources : Documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Elle portait un ruban jaune…

Citation :

"Interprète discrète, mais sensible et non dépourvue de charme… On l'a vue d'emblée en protagoniste de films d'aventures opposant sa fragilité à la virilité des héros entre autres de Howard Hawks et de John Ford."

Alain Garsault, chroniqueur cinématographique, collaborateur des magazines "Fiction" et "Positif"
Yvan Foucart (juin 2015)
Ed.7.2.1 : 5-6-2015