Anne ALVARO (1951)

… le feu de la rampe

Anne Alvaro

"Césarisée" à deux reprises et honorée d'un Molière, Anne Alvaro mène une carrière qu'elle n'hésite pas d'enrichir par des choix souvent audacieux. Une carrière à laquelle elle se donne corps et âme, habitée et frémissante.

Elle se veut irréprochable, exigeante quant à la qualité de ses rôles et sans doute est-ce là son unique fierté.

Totalement oubliée par la presse "people" – ce dont elle ne se soucie guère –, dépourvue de toute vanité, elle a réussi à garder sa simplicité, son humilité et toutes ces petites choses qui font la noblesse des grandes comédiennes…

Yvan Foucart

Régime sans pain…

Anne AlvaroAnne Alvaro

D'origine espagnole, Dany Barbara Odette Artero naît le 29 octobre 1951 à Oran, aujourd’hui Wahrân (Algérie). Elle ne garde aucun souvenir de ce pays qu'elle quitta très tôt.

Le papa est militaire et la maman veille sur ses trois enfants ; l'aîné, Patrick Artero, musicien éclectique et passionné, fera son chemin comme trompettiste ; Eric, le benjamin, s'engagera dans une fonction éducatrice. Quant à Dany, elle fera, sous le nom d'Anne Alvaro, la carrière qu'on lui connaît… plus ou moins !

En 1954, la famille s’établit à Créteil, une banlieue rouge de Paris. Anne y effectue ses études. A dix ans déjà, elle fréquente les milieux du théâtre. Encouragée par maman, elle suit avec application les cours de déclamation donnés au conservatoire municipal par Alain Souchère. Elle n’a pas encore dix-sept ans lorsqu'éclate l'effervescent mai 68. Son militantisme total résonne dans les oreilles de jeunes amateurs pressés de créer et de jouer, s'il le faut dans des endroits de fortune.

Anne abandonne ses études sans en référer à ses parents, qui finissent bien vite par entrevoir et entendre l'obstination de leur fille ainsi que l'évidence de sa destinée. Désormais soutenue, elle suit les cours d'art dramatique de Jean Périmony, référence incontestée de l'époque et formateur de jeunes espoirs comme Jean-Pierre Bacri, André Dussollier, Béatrice Agenin, etc.

Son premier vrai rôle, lui est offert dans «Gros chagrins», une pochade en un acte de Georges Courteline donnée à la salle des fêtes de Créteil. S'ensuit «La maison de Bernarda Alba» de Federico Garcia Lorca, une pièce forte et dramatique interprétée uniquement par des femmes. Lors d'une représentation, elle est remarquée par Jean Négroni, ancien disciple de Jean Vilar et tout récent directeur de la Maison de Culture de Créteil, qui perçoit immédiatement l'étendue de la palette d'émotions dont fait preuve la jeune comédienne dont il ne tarde pas à devenir le premier mentor.

Andrzej Wajda, qui l'avait découverte au théâtre, la fait débuter au cinéma dans «Danton» (1982) en lui offrant le rôle de Marie-Eléonore Duplay, la “logeuse” de Robespierre. Elle rejoint une distribution riche de talents avec, en tête, un superbe Gérard Depardieu, encadrée par une mise en scène habile et talentueuse ; le film obtiendra le Prix Louis-Delluc décerné par les critiques et autres personnalités du cinéma. Ajoutons cette rare et délicate attention qu'eut Wajda de mentionner au générique de son film : "…pour la première fois à l'écran, Anne Alvaro".

Pour Romain Goupil, elle danse «La java des ombres» (1983), une histoire à connotations politiques dans laquelle son personnage paie de sa vie son amitié pour un militant de gauche sorti de prison.  Raoul Ruiz, réalisateur franco-chilien, la repère à son tour et la sollicite à plusieurs reprises pour des rôles difficiles, tels ceux de la servante portugaise dans une onirique «Ville des pirates» (1983), la jeune femme vissée sur son fauteuil roulant dans «Régime sans pain» (1985) ou encore la tante, unique personnage féminin de l'émouvant, voire énigmatique «Dans un miroir» (1986), tourné en une semaine.

La chose publique…

Anne AlvaroAnne Alvaro

A quelques exceptions près, la filmographie d'Anne Alvaro est dépourvue d'œuvres commerciales. Pour l'actrice, l'essentiel réside dans la qualité.

Denis Llorca, son compagnon de devant et derrière la caméra, la dirige en mère de Lancelot dans «Les chevaliers de la Table Ronde» (1990), film qui connaît une sortie plutôt frileuse. Avec «A mort, la mort» (1998), Romain Goupil reconstitue, dans le cadre de mai 68, une évocation douce-amère et parfois choquante du grand départ de tout un chacun vers un autre monde que l'on espère meilleur. L'année suivante sera pour notre vedette celle reconnaissante du public, avec «Le goût des autres» (2000) en professeur d'anglais tout entière imprégnée de la Bérénice qu'elle interprète dans un théâtre de quartier, une performance qui lui vaut le César du second rôle féminin. Détail amusant, elle fut déjà Bérénice, dix-sept ans plus tôt, dans un film, commandé à Raoul Ruiz par le Festival d'Avignon et qui, nonobstant quelques projections au sein de divers festivals, ne connut jamais de sortie en salles.

Au siècle nouveau, Mathieu Amalric sollicite Anne Alvaro pour «La chose publique» (2003), une oeuvre déconcertante commandée par la chaîne de télévision Arte et distribuée dans quelques salles obscures, dont la parité homme-femme est le fil conducteur. Trois ans plus tard, elle retrouve Amalric acteur dans «Le scaphandre et le papillon», l'histoire véridique de Jean-Dominique Bauby, rédacteur en chef d'un magazine très connu qui, paralysé sur son lit d'hôpital, communiquait par des battements de paupière, parvenant ainsi à écrire un roman grâce à l'obstination de son éditrice à laquelle elle prête ses traits.

Citons encore «La part animale» (2007), en épouse d'un Niels Arestrup éleveur de dindons en Ardèche, n'hésitant pas à pratiquer de sombres manipulations génétiques ; «Faut que ça danse !» (2007) pour une courte apparition, s'échappant effrayée d'un rendez-vous fixé par un Jean-Pierre Marielle octogénaire à l'œil émerillonné ; «Les bureaux de Dieu» (2007) de Claire Simon qui en fait une conseillère médicale d'un Centre de Planning Familial ; et puis surtout «Le bruit des glaçons» (2010), perçu par Bertrand Blier, où elle campe une gouvernante entre deux âges se consumant pour son patron, un écrivain alcoolique largué par son épouse, une participation lui permettant de recueillir un nouveau César du meilleur second rôle.

Par amitié pour Noémie Lvovsky, réalisatrice et actrice, elle accepte une courte apparition dans «Camille redouble» (2012). Elle est tout aussi discrète dans ses deux longs métrages suivants, «Un giorno devi andare» (2012) de Giorgio Diritti, dont le tournage s'effectua en grande partie au cœur de la forêt amazonienne, et «Mr.Morgan's Last Love» (2013) qui lui permet de vivifier un veuf esseulé (Michael Caine) dans les beaux endroits de Paris. Heureusement avec «Yves Saint-Laurent» (2013) de Jalil Lespert, elle esquisse la directrice de l'édition française de Harper's qui recevait le Tout-Paris dans son salon. Enfin, elle passe l'été 2014 en Alsace pour le tournage de «Les bêtises» des soeurs Rose et Alice Philippon où, mère biologique, elle apprend que son fils trentenaire, maladroit et lunaire, est à sa recherche.

Actrice protéiforme, elle fut aussi présente à la télévision et l'on se souvient très certainement de sa surprenante interprétation de Simone de Beauvoir dans le «Sartre, l'âge des passions» (2006) de Claude Goretta, tourné en partie à Cuba.

Une femme non rééducable…

Anne AlvaroAnne Alvaro

Revenons à la scène, sa raison d'être, sa vie, son âme. Elle doit cette passion, entre autres, à Denis Llorca qui lui instilla le goût du théâtre classique et la dirigea à plusieurs reprises. Elle fut ainsi Viola dans «La nuit des rois» (1972), Kate Percy dans «Falstaff» et «Henri IV», trois pièces de Shakespeare, Chimène dans «Le Cid» au Théâtre de la Ville, etc. Parmi la centaine de pièces dont elle est à ce jour créditée, relevons encore «Hedda Gabler» (1982) d'Henrik Ibsen, «Ce soir on improvise»(1987) de Luigi Pirandello, «Père» d'August Strindberg (2002), «La tragédie optimiste» de Vichnievski qui lui vaut le Prix de la critique (1998) ou «Gertrude/Le cri» d'Howard Barker qui en fait la lauréate du Molière de la meilleure comédienne (2009).

Et puis il y a aussi et surtout cette fidélité sans faille pour le Festival d'Avignon avec, entre autres, «Antigone» de Sophocle dirigé par Jean-Pierre Miquel, «Venise sauvée» de Hugo von Hofmannsthal, «Les trois sœurs» de Tchekhov, «Terra incognita» de l'assidu Georges Lavaudant, «La cour des comédiens» en hommage à Jean Vilar, etc. Attardons-nous sur «Le suicidé» du Russe Nicolaï Erdman, une farce dotée de tous les ressorts du vaudeville, mais aussi une pièce grinçante et corrosive interdite par la censure stalinienne jusqu'à l'arrivée de Gorbatchev appliquant sa Glasnost. En 2014, l'actrice fut à nouveau présente dans la Cour du Palais des Papes, sa voix chaude, tantôt caressante tantôt cinglante, subjuguant une fois de plus son public pour «Le prince de Hombourg» d'Heinrich von Kleist. Défenderesse d'Anna Politkovskaïa, journaliste russe et militante des droits de l'homme assassinée en 2006, Anne, électrisée, raviva sa mémoire avec «Une femme non rééducable» (2014).

Autodidacte, animée d'une passion viscérale pour le théâtre et la lecture, amoureuse des beaux textes, servante des meilleurs auteurs, Anne Alvaro peut ainsi se vanter d'avoir été dirigée par les metteurs en scène les plus méticuleux et les plus exigeants.

Il y a chez elle quelque chose de Suzanne Flon et de Maria Casarès, modèles irréprochables pour beaucoup de nos comédiennes. Rien d'étonnant à ce que Brassens, Barbara et Claude Nougaro soient ses chanteurs préférés et qu'elle reconnaisse en Orson Welles le plus grand des metteurs en scène. Sollicitée comme pensionnaire par Jacques Toja, et plus tardivement par Muriel Mayette, deux administrateurs de la Comédie-Française, elle refusa poliment, privilégiant son indépendance.

Anne, c'est aussi une singularité. Alors que ses interprétations de tragédienne réclament le plus souvent une apparence froide et maîtrisée, elle présente à la ville un visage apaisé, celui d'une femme toute de discrétion et d'une incroyable douceur. Nous la savons heureuse auprès de ses deux filles : Odja, une voix sublime, qui sous le nom d'Odja Llorca, s'est déjà bien positionnée en tant que comédienne et chanteuse, et Anahi, la cadette, très prometteuse, qui après des études en Belgique dans la section artistique de la bande dessinée, suit des cours de lettres espagnoles.

Mauvais côté de la médaille, son engagement au théâtre nous aura privés de prestations cinématographiques que nous aurions souhaitées plus nombreuses. Patience, elle finira bien par revenir vers ses amis cinéphiles. Nous sommes persuadés qu'un César de la meilleure comédienne l'attend au revers d'une toile blanche. Tout espoir est permis, Jeanne Moreau ayant dû attendre d'être «La vieille qui marchait dans la mer» avant d'obtenir le sien !

Documents…

Sources : propos recueillis auprès d'Anne que nous remercions pour sa gentillesse et sa grande disponibilité ; pour le reste, documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Extrait du "Nice-matin" du 23 juillet 2011 :

- Êtes-vous plus théâtre ou cinéma ?

- Pas de doute, je suis théâtre. Je viens du théâtre, je vis du théâtre. Celui-ci est ma vie, ma passion. J'aime le contact direct avec le public. Le cinéma est entré dans ma vie, j'aime faire du cinéma, mais je préférerais mourir en scène que mourir en tournant une scène.

(…lors des rencontres de "Souvenance des cinéphiles" de Puget-Théniers)
Yvan Foucart (juillet 2015)
Ed.7.2.1 : 30-7-2015