Véra NORMAN (1924)

Sur le départ…

Véra NormanVéra Norman

Fille unique d'émigrés russes, Marguerite Trédiakowski naquit le 28 décembre 1924 à Paris, bien que ses parents, couple on ne peut mieux soudé, habitassent à Montrouge. De son père, elle prit plaisir d'apprendre que le jour et le mois de naissance étaient les mêmes que les siens, mais fière aussi de découvrir qu'il fut, entre autres, chanteur à la Scala de Milan. D'autre part, descendant d'une longue lignée d'universitaires, il compte parmi ses ancêtres Vassili Trédiakowski, grammairien célèbre à la cour de Catherine II, toujours étudié dans les écoles russes et figurant dans l'Encyclopédie Française. De sa maman, elle garde le visage rond et souriant des belles dames du temps jadis.

Par la suite, la famille s'installa à Gentilly où l'enfant fit d'excellentes études primaires confirmées par un brillant certificat. Elle se réjouit encore de la persévérance de son institutrice qui, ayant découvert ses capacités, la poussa vers la perfection en lui imposant des dictées complémentaires. Consciencieuse et appliquée durant les trois années d'études qui en suivirent, elle obtint, nonobstant les difficultés financières de ses parents, son brevet scolaire. De mémoire fidèle, elle évoque pour nous les longues heures passées à la Bibliothèque de Denfert-Rochereau et les plaisirs sacrifiés à l'étude de la sténographie au sein de l'inévitable École Pigier.

À 17 ans, Véra trouva un emploi de secrétaire auprès d'un Monsieur Vincent – déjà ! –, propriétaire de plusieurs salles de cinéma – le destin ne lâche pas la bride ! Fan du septième art, elle profita ainsi d'une atmosphère qui fut loin de lui déplaire, ne ratant jamais le moindre film. Mais ce fut surtout son amie Lillian, la petite-fille de Georges Claude (un physicien français inventeur d'un procédé de liquéfaction de l'air) qui, cinéphile tout aussi acharnée, la poussa à faire tirer son portrait par les studios Harcourt et à l'envoyer à un concours de casting.

Elle se dirigea alors vers les cours d'art dramatique dispensés par Renée Corciade, une ex-comédienne de l'Odéon divorcée de Victor Francen, à la personnalité marquante qui officiait généreusement, pour quelques deniers non imposés, au sein de son appartement du Faubourg Saint-Honoré où l'ambiance était assez décontractée, sinon amicale.

Sur la bonne route…

Véra NormanVéra Norman

Véra passa ensuite au Centre du Cinéma de Henri Fescourt, puis à Éducation Par l'art et le Jeu Dramatique (EPJD), suivant une méthode d'enseignement encouragée par Jean-Louis Barrault qui favorisait davantage les notions de gymnastique et de mime plutôt que la prosodie des textes classiques. Elle eut comme camarade Claude Laydu qui, par la suite, se fit surtout connaître avec «Le journal d'un curé de campagne» de Bresson. Quelques jours avant ses vingt ans, elle épousa René Augustin-Normand, un jeune homme de famille havraise. Hélas, l'union s'écroula très vite et si elle quitta son mari sans le moindre sou, elle eut au moins la satisfaction de pouvoir en garder la moitié du nom, en l'amputant toutefois de sa dernière lettre : ainsi la sonorité fut aussi bien conservée que l'anonymat !

Ayant décroché quelques figurations dans des oeuvres secondaires («Échec au Roi» en 1943, «La rose de la mer» en 1946), la jeune femme se présenta au Concours organisé en 1947 par l'hebdomadaire "Cinévie", disparu depuis bien longtemps. Lauréate du premier prix, elle y trouve le tremplin nécessaire pour obtenir un petit rôle dans «Monsieur Vincent» (1947) agrémenté d'une unique réplique à dire à Georges Vitray dès l'arrivée de Pierre Fresnay : "Père, ne vous impatientez pas, il a peut-être été dans un autre village…". Par cette phrase sibylline, Maurice Cloche, charitable et indulgent, venait de lui octroyer le statut d'actrice, sans que son nom n'apparaisse pour autant au générique. Soixante-huit ans plus tard, une charmante vieille dame se souvient encore de ces quelques mots maladroitement prononcés, mais à jamais gravés au fond de son coeur.

À cette époque, Jacques Becker préparait avec fièvre et obstination son fameux «Rendez-vous de juillet» qu'il voulait le reflet des préoccupations de la jeunesse de l'après-guerre. Dès lors, l'histoire ne pouvant s'agrémenter que de nouveaux visages, beaucoup d'apprenties comédiennes défilaient et auditionnaient aux studios Francoeur. Véra fut  de la dernière sélection, en concurrence avec Nicole Courcel. Le rôle échut à cette dernière et l'on expliqua à la recalée qu'elle ressemblait trop à Brigitte Auber (ce qui n'est pas faux), déjà choisie pour l'autre rôle principal.

Sur la toile…

Véra NormanVéra(s) Norman(s)

Moins indécis, Jean Dréville la convoqua pour «Le grand rendez-vous» (1949), un film relatant les préparatifs du débarquement américain en Afrique du Nord, dont il lui confia le premier rôle féminin. Elle enchaîna ensuite avec le costume d'Oseille dans «Lady Paname» (1949), unique incursion de Henri Jeanson à la mise en scène. Malgré un scénario crédible, une bonne reconstitution du Paris des années 20 construite par Jean d'Eaubonne et la présence de Louis Jouvet, de Suzy Delair et de Jane Marken au générique, l'oeuvre ne récolta pas le succès escompté et resta peu imprimé dans les mémoires.

Suivirent «Ma pomme» (1950), où nous retrouvâmes notre vedette en hôtesse de l'air, passant des bras de Jacques Dynam à ceux de Jean Wall à ses heures d'escale, bien qu'elle espérât davantage ceux de Maurice Chevalier, certes clochard … mais héritier en puissance. «Le tampon du capiston» (1950), vaudeville militaire très prisé à cette époque, en fit la fille du capitaine. À Tanger, où elle avait déjà effectué une «Mission…» l'année précédente, elle personnifia la jeune et dévouée infirmière de «L'homme de la Jamaïque» (1950), un aventurier sans scrupules campé par Pierre Brasseur. Avec Sophie Leclair, elle composa le duo des «Petites Cardinal» (1950) du corps de ballet de l'Opéra, filles d'un couple d'arrivistes bien décidés à tirer profit de l'engagement de leur progéniture. Douce et fraîche Miette «Au pays du soleil» (1951), elle ne pouvait qu'attirer l'attention d'un brave garçon de restaurant qui, sous le plumage et le ramage de Tino Rossi, poussait la chansonnette à ses heures perdues. Un jour avec lui, «Un jour avec vous» (1951), dit-elle à André Claveau, cette autre voix de velours, dont elle tomba cinématographiquement amoureuse après lui avoir substitué une photo publicitaire. Moins lyrique et plus tragique sera la «Sérénade au bourreau» (1951) que lui fit “chanter” Jean Stelli sur fond d'imposture et de manipulation. Comtesse italienne, la voici en compagnie d'une Martine Carol toujours prompte à satisfaire «Un caprice de Caroline chérie» (1952), pour notre plus grand plaisir. Passant allègrement du Premier au Second Empire grâce à la magie du cinéma, nous la retrouvons en Espagne où l'on effeuillait pour la énième fois les «Violettes impériales» (1952) sur des refrains superbement enlevés de Francis Lopez aux sons desquels, cousette de la place Vendôme, elle s'appliquera avec ses amies à  réussir la robe commandée par le jeune et séduisant Luis Mariano.

Changement total d'ambiance, la voici dans une maison de passe, petite prostituée imaginée par Georges Simenon dans un roman aussi sombre que «La neige était sale» (1952). La fin s'annonça avec «Les corsaires du bois de Boulogne» (1953) menés par Norbert Carbonnaux, alors à son premier acte de piraterie, assisté d'un Georges Lautner qui devait écumer les écrans bien davantage que son capitaine.

Le mitan des années cinquante vit apparaître, en la personne d'Eddie Constantine, un archétype d'agent secret, certes moins bien appareillé que le James Bond qui restait à venir, mais beaucoup plus délirant ; pour autant, ne vous y fiez-pas, «Cet homme est dangereux» (1953) et Véra en sait quelque chose. D'ailleurs, par la suite, elle n'apparut plus qu'une seule fois à l'écran : prouvant qu'elle avait bien retenu les leçons de Lemmy Caution, lorsqu'elle officie en tireuse d'élite, «Une balle suffit» (1954) !

Sur les planches…

Véra NormanVéra Norman

Petit à petit, les remous de la Nouvelle Vague déferle sur l'ancienne école du cinéma national et ceux qui la servaient, les jugeant complètement ringards, voire “bourgeois”. Véra fut mise sur la touche. Comme elle n'avait ni la force d'une Jeanne Moreau, ni la gouaille d'une Annie Girardot, ni le physique de Brigitte Bardot, ni l'habilité et la détermination nécessaire pour remonter le courant, la demande se fit rare. Injuste victime, comme tant d'autres jeunes actrices de cette génération, elle n'arrêta pas volontairement sa carrière cinématographique : ce fut le monde du cinéma qui l'oublia.

Fort heureusement, le théâtre la sollicita. Il occupa une place très importante dans sa carrière d'autant qu'elle y débuta en 1948 sous l'aile protectrice de Boris Vian pour la création de «J'irai cracher sur vos tombes» (Théâtre Verlaine) aux côtés de Daniel Ivernel. S'ensuivirent : «Les emmurés» de Brisville ; «La fessée» de Jean de Létraz ; «Les amants terribles», classique serpent de mer de Noël Coward ; «Demeure chaste et pure» (1955) de George Axelrod, pièce qui inspira le film «Sept ans de réflexion» ; «Le songe d'une nuit d'été» (1955) de Shakespeare pour le Festival d'Alger, etc. En 1957, elle se produisit aux Bouffes-Parisiens auprès de Daniel Gélin et de Claude Génia pour la création de la pièce de Clifford Odets, «Le grand couteau», traduit et adapté en français par Jean Renoir.

Elle foula les scènes de la capitale tout autant que les tréteaux de province, fréquentant même les salles internationales avec les célèbres galas Karsenty-Herbert.  Le tout avec le plaisir à chaque fois renouvelé de servir des auteurs de talent et des textes sublimes : «Les parents terribles» de Jean Cocteau (1958), «La mouche bleue» de Marcel Aymé (1959), «Mademoiselle Julie» d'August  Strindberg, «L'invitation au château» de Jean Anouilh, «La logeuse» d'Audiberti, «Les séquestrés d'Altona» de Jean-Paul Sartre furent heureusement à son répertoire..

Mais avec le temps, là aussi, les sollicitations se raréfièrent. Véra se tourna alors vers la télévision où pendant deux ans, elle occupa les fonctions de productrice et d'animatrice pour une émission enfantine, «La boîte magique». Elle finit sa carrière à RTL où Pierre Henry, son époux depuis octobre 1968, travaillait en tant que concepteur et inventeur de jeux pour lesquels il préparait les textes présentés par Fabrice et Michel Drucker. Véra y adapta des romans, tels que «Le mépris» et «Bonjour, tristesse», collaborant parfois en tant que dialoguiste à l'émission historique «Vous avez vécu cela…».

Sur le tard…

Véra NormanHeureuse époque…

En 1985, Véra Norman se retira avec sa mère et son mari à Deauville, se reconvertissant avec bonheur aux métiers d'antiquaire et d'encadreur.  Pour se perfectionner, elle n'hésita pas à suivre des cours du soir qui l'amenèrent plus tard à décrocher le premier prix attribué à la lauréate d'un Salon de l'Encadrement. Elle aimait les tableaux, tant à l'huile qu'à l'aquarelle, la finesse de sa touche lui permettant de peindre de délicieux motifs sur porcelaine. Elle garda toutefois un lien avec le milieu artistique et, parmi ses fidèles amies, figurait Sophie Desmarets, rencontrée lors d'un Gala organisé dans les caves Möet et Chandon de Reims pour la sortie de «Ma pomme».

Son mari décéda en 1996 et sa mère en 2004 (à 105 ans !). Seule et sans descendance,  elle fut toujours débordante d'activité, passionnée de peinture, sans regrets pour le 7ème art, curieuse de tout et dotée d'un éternel optimisme : "Il ne faut jamais désespérer de la vie" se plait-elle encore à répéter. En 2005, l'âge venant et le travail la fatiguant, elle abandonna son paradis, désormais trop grand, pour profiter des agréments d'une agréable maison sur les hauteurs boisées de la ville de son cœur. Aujourd'hui, ses quelques amis acteurs et metteurs en scène, longtemps thuriféraires de son talent, l'ont quittée.

Malgré le temps, sous les plis impitoyables des années qui creusent, notre douce Véra garde toujours les mêmes yeux tendres, ceux de Miette et d'Oseille qui nous firent tant rêver. «La nostalgie n'est plus ce qu'elle était» comme disait une certaine, notre amie a soigneusement conservé de précieux et agréables souvenirs.

"Votre compte rendu de ma vie est amical et je vous remercie de donner encore une vie à une vieille dame qui a toujours l'optimisme chevillé au cœur".

Oui, c'est ça… vas-y Véra, fait nous aimer la vie .

Documents…

Sources : propos recueillis auprès de Véra Norman que nous remercions pour sa gentillesse et sa grande disponibilité, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Oui, chère Vera, je vous porte estime, amitié et admiration.

Je ne vous ai pas connu dans votre période starlette, je n'ai pas vu les nombreux films de ces années 50 où je suppose que votre jeu révélait déjà subtilité et délicatesse. C'est l'épouse de ce cher Pierre Henry que j'ai enfin rencontré. J'ai découvert ce jour-là, une jeune femme dont la personnalité et le charme certain, laissaient deviner une diversité de talents en attente d'éclosion…

En effet, le cinéma était loin, mais d'autres formes d'expression allaient s'ouvrir et révéler vos qualités artistiques, ce furent : la peinture et la céramique, et là : la finesse du trait, l'harmonie des couleurs ont exprimé un romantisme délicat et une maîtrise parfaite !"

Roger Kreicher, ancien directeur des programmes de RTL.
Yvan Foucart (septembre 2015)
Ed.8.1.2 : 15-6-2017