Véra NORMAN (1924)

Article paru dans le N° 311 de la revue "Mon Film", le 6 août 1952

Ravissante, distinguée, douce par la voix et par le teint, lumineuse par la chevelure, telle m'est apparue Véra Norman dans le tendre éclat de sa vingt-quatrième année.

Toutes ces couleurs fluides dont elle est faite ruisselaient sur son délicat tailleur feuille-morte. Et sa gentillesse égale sa distinction…

Véra Norman ne s'engagera pas à la légère…

Véra NormanVéra Norman

- Je suis inscrite sur le registre de l'état civil d'une mairie ,parisienne sous les prénom et nom de Marguerite Norman ; mais il y a longtemps que je m'appelle Véra.

- Qui vous a baptisée de nouveau ainsi ?

- À l'école, un jour, on jouait à chercher comment on s'appellerait si l'on était célèbres.

- Le cinéma vous hantait déjà ?

- Pas moi. Mes parents détestaient que nous lisions même un journal d'enfants. À cette époque, j'étais absolument rouquine, tellement rouquine que mes cheveux tendaient la perche, si l'on peut dire, à mille surnoms.

- Plus d'un peintre vous aurait admirée…

- Mais je détestais ma couleur de cheveux et encore plus le diminutif de Marguerite : Margot… Pour me consoler, quelqu'un m'appela Véra… et je devins Véra pour tout le monde.

- C'est plus joli, en effet, et cela vous va très bien.

- L'idée de faire du cinéma m'est venue tard, poursuit Véra Norman. J'étais inscrite aux Langues orientales et j'essayais de m'intéresser à mes cours. Mon tempérament se prêtait mal à des études très poussées : j'entrai comme secrétaire, par hasard, dans une entreprise dont le directeur s'appelait M. Vincent, comme clans le premier film où je tournai…

- Mais comment vos débuts ont-ils pu avoir lieu ?

- J'avais concouru, en m'amusant, pour être Miss Cinévie. La photographie que j'avais envoyée fut retenue et publiée avec des titres sensationnels…

- Par exemple ?

- "La vedette de demain" et autres titres-pronostics très flatteurs, mais particulièrement angoissants, car rarement ces jeux publicitaires mènent à la vraie réussite.

- Vous êtes la sagesse en personne…

- Mes parents me regardaient d'un oeil inquiet : "Si tu arrives… C'est très bien de t'engager dans cette carrière, mais si tu n'arrives pas…".

- Rien ne vous a découragée ?

- Je répondais : "Il faut partir, pour pouvoir arriver", et, après avoir joué mon bout de rôle dans «Monsieur Vincent», j'ai tourné «Mission à Tanger» et «Retour à la vie». Convoquée par Jacques Becker pour faire des essais pour «Rendez-vous de juillet», j'ai été engagée, grâce à ces bouts d'essai qui ont aidé tant de débutants, pour «Le grand rendez-vous». Puis, ce furent «Lady Paname», «Le tampon du capiston», «L'homme de la Jamaïque», «Les petites Cardinal», «Sérénade au bourreau», «Ma Pomme», «Au pays du soleil» et «Un jour avec vous». Au théâtre, j'ai joué dans «J'irai cracher sur vos tombes» et «Les emmurés».

- Ni mariée, ni fiancée… alors que l'on est si jolie ?

- Je n'y tiens pas tellement.

- Pourquoi donc ?

- Les filles de ma génération placent le travail avant tout.

- C'est très beau ; mais, hélas ! on s'étouffe soi-même, à ce jeu-là.

- Si nous ne préférions pas le travail, nous serions perdues, car il n'y a pas d'autre solution, même pour aboutir à l'amour.

- Expliquez-vous…

- Les jeunes gens le savent bien, ils sont eux-mêmes à la recherche du quotidien : travail, appartement…

- Hélas ! c'est si vrai et tellement indispensable… Mais, dites-moi, croyez-vous à l'amour ?

- Oui. Cependant, je ne suis pas imaginative. Je ne rêve pas.

- Vous êtes réaliste ?

- Un idéal masculin ? Je ne me représente rien d'avance. Quand le bonheur viendra, il aura les traits et les apparences déterminés par le destin. Je suis certaine que l'essentiel est de mettre beaucoup de tendresse et d'amitié dans l'amour, et beaucoup d'estime.

Véra Norman parle lentement. Elle cherche en elle comment exprimer ce qu'elle ressent de sérieux, de profond vis-à-vis de cette sécurité sentimentale dont toute femme ferait son but si elle était certaine que l'homme ne la trahira jamais. Elle murmure :

- Ces grands événements de la vie sont des choses qui demandent réflexion.

- On dirait que vous échappez à la légèreté, à l'étourderie si parisiennes…

- J'ai été élevée en Suisse. J'étais en pension chez des parents, là-bas. J'ai vu la Suisse. Dans ce beau petit pays, j'ai connu la distraction, jamais poussé jusqu'au vain plaisir. Je n'ai été privée de rien mais je n'ai jamais eu la sensation de tout avoir.

- On a bien dosé votre éducation.

- Admirablement… Là-bas, j'ai été heureuse.

- En somme, vous n'avez pas connu l'amour ?

Véra Norman me regarde de telle manière que je n'ose insister. Si elle ne veut rien dire d'une'déception ou d'une erreur sentimentales sans importance, au moins raconte-t-elle sa première “passion”…

- J'ai été folle de Charles Boyer… Je collectionnais ses photos et ma mère en faisait autant. Il fut aussi la première passion de Danièle Delorme. Il avait une voix si prenante… Aujourd'hui, on n'exige plus ces voix fascinatrices.

- C'est vrai.

- Rappelez-vous, dans "Le bonheur", où il jouait avec Gaby Morlay, cet air d'une si charmante finesse, "Le bonheur n'est plus un rêve, le bonheur est là, tout prés…".

- C'est de tout coeur que nous vous en souhaitons votre part… et qu'elle soit belle et chaude de présence et d'attention.

La jeune fille prend congé ; si délicate, si fine et si rayonnante qu'on s'étonne que le bonheur ne lui ait pas déjà donné la main…

Paule Marguy
Ed.8.1.2 : 15-6-2017