Jean GAVEN (1918 / 2014)

… Jean du Larzac

Jean Gaven

Jean Gaven n'eut jamais l'ambition de devenir une star.

S'il sut servir son métier avec ardeur et intelligence, il ne courut jamais les salons où l'on se montre pour séduire. Désertant la cinéphilie dans le couloir, il ne sut pas vendre son talent à des producteurs trop souvent affligés d'une cécité prudente.

Dès lors, il entretint son éclectisme dans son coin, ne fut-ce que pour son plaisir et celui de ses amis cinéphiles très heureux de suivre sa carrière, ses rôles, ses réussites.

Il en reste encore quelques-uns pour s'en souvenir et le remercier…

Yvan Foucart

"Gardarèm lo Larzac"…

Jean GavenJean Gaven

Fils unique, Jean Henri Pierre Gaven naquit le 16 janvier 1918 à Saint-Rome-de-Cernon (Hérault), un petit village sur un versant du Larzac où Emile, son papa, oeuvrait comme fonctionnaire des Postes tandis qu'Emma, sa maman, trop occupée à tricoter des modèles Lanvin, se suffisait de ses devoirs de sa tâche. La mutation paternelle devait l'emmener à Paris mais, très attaché à ses racines, Jean revenait souvent retrouver ses amis de jeunesse et visiter toutes les branches de sa famille comprenant plusieurs éleveurs de moutons dont la production remplira très longtemps les caves de cette merveilleuse région de Roquefort.

Jeune homme, il acheva ses études au Lycée Henri-IV du Quartier latin en espérant la concrétisation de ce qui devait rester un rêve : devenir pilote de ligne. En 1942, il se retrouva à Nice où un ami lui suggéra de faire de la figuration dans le «Cyrano de Bergerac» que montait Pierre Dux. S'il n'avait jamais suivi de cours d'art dramatique, il se devait de suivre ce conseil prometteur pour assurer sa pitance, ses subsistances s'amenuisant à vue d'oeil. Laborieux, il finit par se faire une place sur les scènes de quelques opérettes où, heureux, il pouvait chanter et danser à satiété ; il se souvient ainsi de sa première pièce, «Mademoiselle Star», une opérette de Pascal Bastia donnée sur la scène du Théâtre de la Jetée à Nice, auprès de Germaine Roger, sa partenaire soprano, spécialiste du genre… Il parvint bientôt à décrocher quelques rôles au sein de tournées sans grand éclat dans une France pour l'heure partiellement occupée.

Jean Dréville se trouvait lui aussi en zone libre pour le tournage des «Cadets de l'océan» (1942), un film relatant la vie à bord d'un cuirassé français. Et comme les acteurs de sa génération ne couraient pas les rues… Hélas, les bobines restèrent interdites de projection jusqu'à la Libération ! Il fallut deux longues années de patience à notre prétendant comédien avant qu'il puisse prendre son véritable départ et déclencher le compteur de sa filmographie. Ce fut avec naturel et sincérité qu'il défendit son rôle, participant à la vie des mousses à bord du navire-école en rade de Toulon et fréquentant un gentil camarade, Jean Pâqui, et un tout jeune Mouloudji qui l'était beaucoup moins dans le scénario.

L'Armistice signée, le jeune homme put poursuivre ses activités à ciel ouvert. On le vit apparaître «Au grand balcon» (1949), retraçant les débuts de l'Aéropostale et rendant un hommage appuyé aux héroïques Jean Mermoz et Didier Daurat. Changement de registre avec «Demain, nous divorçons» (1950), leste comédie tricotée au fil d'un écheveau de quiproquos et dans laquelle il se trouvait coincé entre Sophie Desmarets et Jean Desailly, charmant couple de cinéma. A nouveau sous les drapeaux, «Ils étaient cinq» (1951) à défendre un hymne à l'amitié qui, hélas, se diluera dès le retour à la vie civile, et notre Jean, tout jeune boxeur, y connaîtra une fin tragique. Pour mener à bien, sur fond d'espionnage, un «Duel à Dakar» (1951), il s'embarque une première fois pour les colonies, voyage qu'il devait renouveler dans les années suivantes…

Ayant connu un gros succès théâtral sur la scène de la Comédie des Champs-Elysées avec l'opérette de Jean Nohain, «Plume au vent» (1948), il fut, peu après, de l'adaptation cinématographique en pays basque, en compagnie de Georges Guétary, pour un tournage en deux versions, française et espagnole. De là, il gagna la Provence où l'attendait Henri Verneuil, alors à son quatrième long métrage, qui lui confia la soutane d'un curé débonnaire s'échinant à régler les conflits familiaux dans lesquels s'empêtrait le bouillant Fernandel sous le tablier blanc du «Boulanger de Valorgue» (1952).

Jean Gaven et Dominique Wilms…

Jean GavenJean Gaven

Les années 1954-56 apportèrent de nouvelles satisfactions, tant professionnelles que privées, au désormais reconnu Jean Gaven. «Obsession» (1954) par exemple, dans lequel Jean Delannoy lui offrit un rôle dramatique auprès de Michèle Morgan et de Raf Vallone, celui d'un trapéziste éveillant malgré lui la jalousie infondée de l'acrobate transalpin. Vinrent alors «Les pépées font la loi» (1954) où il personnifia l'époux de Louise Carletti, ignorant – même hors plateau – une autre demoiselle blonde et très jolie à laquelle il ne s'intéressera qu'un peu plus tard… Les fêtes joyeuses de la Saint-Sylvestre à peine terminées, il rejoignit Henri Diamant-Berger et les studios niçois de la Victorine où l'attendait «La madone des sleepings» (1955) agrémentée des atours de la belle Giselle Pascal, jeune et riche veuve qu'il séduira sans trop de difficultés après l'avoir menacée de strangulation (!)

Ah ! «Si tous les gars du monde» (1955) pouvaient se donner la main, le poète en serait heureux ! Ils furent tout de même quelques uns à le faire dans cette très belle histoire due à l'excellente collaboration de Christian-Jaque et Henri-Georges Clouzot, exaltant de grands et nobles sentiments au service d'un sauvetage d'un chalutier breton à la dérive. Jean y incarnait avec brio le bosco raciste de l'équipage, vilipendant le mécano arabe de cinglantes accusations ("Toi, le bicot qui a le mauvais œil…"!!!), rôle qui devait demeurer son plus grand souvenir cinématographique.

Dans la foulée, il mena encore à bien l'une de ses plus belles performances, incarnant Dédé-la-Glace à la mâchoire aussi dure que son surnom le laisse entendre, un ancien proxénète respectueux de «La loi des rues» (1956) tombé dans les bras de la pulpeuse Silvana Pampanini. Lorsque dansèrent «Les sorcières de Salem» (1956), il campa le fils d'une Jeanne Fusier-Gir plutôt surprenante dans un rôle aussi dramatique et entourant le couple-vedette Montand-Signoret, fermiers emportés par une hystérie collective. La pièce d'Arthur Miller, forte et détonnante, se voulait une référence non déguisée à cette chasse aux sorcières qui secoua l'Amérique des années cinquante dans un mouvement qui entrera dans l'histoire sous le nom de "maccarthysme".

Bien différent fut le tournage de «La rivière des trois jonques» (1956), le premier film français entièrement réalisé dans le nouveau Vietnam post-protectorat. Une histoire de contrebande d'armes pour laquelle il se transforma en officier du deuxième bureau, pris entre une étrange princesse asiatique (Lise Bourdin) et une fausse journaliste et véritable servante du Service des renseignements ; aussi blonde et jolie que la pépée déjà citée, puisqu'il s'agissait de la même actrice qui s'appelait Dominique Wilms ; découverte deux ans plus tôt sous les traits de «La môme vert-de-gris», baptisée "la vamp fatale des polars français, toute ensorcelante de féminité", elle en avait déjà fait voir de toutes les couleurs à Lemmy Caution (Eddie Constantine), agent du FBI, coureur de jupons et grand buveur devant l'Eternel. En cet été 1956, sous le ciel plus flamboyant de Saïgon, le coup de foudre réciproque ne devait pas tarder à éclater et le feu de leur amour ne jamais s'éteindre avant qu'une branche ne fut retirée de l'ardent foyer.

Les jeunes tourtereaux devaient renouveler leur expérience indochinoise avec «Les aventuriers du Mékong» (1957) sortis d'un roman de Charles Brabant et dans lequel trois hommes et une femme mystérieuse rivalisaient de convoitise afin de retrouver des lingots d'or. La même année, «Méfiez-vous fillettes» (1957), un thriller de James Hadley Chase mis en images par Yves Allégret devait faire de notre homme le complice d'un truand (Robert Hossein) tout juste sorti de prison. Surprise que nous fit Marcello Pagliero en transformant notre Léon Zitrone national, davantage connu, mesdames et messieurs bonsoir, pour ses commentaires hippiques du côté de Vincennes que pour ses escapades amoureuses autour du tombeau de Lénine, fut-ce au terme d'une course de «Vingt mille lieues sur la terre» (1959), en compagnie de Jean Rochefort et Jean Gaven.

Au terme de la première partie de sa carrière cinématographique, ce dernier, tête carrée, mâchoires serrées et menton volontaire, ne pouvant prétendre s'identifier au look des plus beaux garçons de sa génération (Jean Marais, Georges Marchal, Louis Jourdan…) aura dû se contenter de jouer les durs, les policiers ou encore les agents secrets qui ne le restaient en général pas très longtemps…

Maurin des Maures

Jean Gaven"Elle" et lui

Déferla bientôt la "Nouvelle Vague" qui, hélas, ne l'entraîna pas dans ses rouleaux rénovateurs ! Fallait-il espérer qu'elle s'essouffle et que ses plus ardents thuriféraires en fassent de même ? Jean Gaven dut attendre 1964 et «L'enfer» imaginé par Henri-Georges Clouzot et soutenu par la Columbia pour espérer sortir la tête de l'eau. Hélas, malade, il dut renoncer au tournage qui, entamé quelque part dans le Cantal, ne s'acheva d'ailleurs jamais, au grand dam de Romy Schneider, Serge Reggiani et Dany Carrel, davantage que lui engagés dans cette affaire. Jean retrouva Danny, son amie de toujours, au fond d'un «Piège pour Cendrillon» (1965) tendu par André Cayatte, prêt à entamer la reconstruction d'un passé accidentellement réduit en cendres. Sa prestation d'inspecteur de police, adjoint du commissaire divisionnaire Jean Gabin, marque son premier et unique rendez-vous avec celui qui méritait bien qu'on l'appela «Le pacha» (1968), même en dehors du plateau. Quelques mois plus tard, il devait s'embourber dans une enquête impossible, tentant d'élucider les circonstances de l'homicide du «Passager de la pluie» (René Clément, 1969) que semblaient bien connaître les deux principaux protagonistes de l'histoire, le taciturne colonel américain Charles Bronson et le pétillant petit écureuil au plumage rouge de Marlène Jobert. Trois ans plus tard, Clément le rappela pour en faire un truand secondant Robert Ryan dans «La course du lièvre à travers les champs» (1972), une association de malfaiteurs qui finira mal, sauf au box-office.

Entrepreneur et patron d'une scierie du midi de la France, chenu par l'âge et attiré dans les filets d'une vengeance tendus par une Isabelle Adjani sensuelle et ravageuse, Jean Gaven traversa un «Eté meurtrier» (Jean Becker, 1982) qui ne pouvait s'achever que dans le drame. Sa dernière prestation fut une courte apparition en homme de loi dans «Les Bidochon» (1995), une adaptation de l'univers caustique du dessinateur et scénariste de bande dessinée Christian Binet.

Revenons, pour clore ce parcours cinématographique, sur quelques co-productions internationales qui lui permirent de côtoyer de célèbres partenaires comme Rory Calhoun («Il gioco delle spie/Bagarre à Bagdad pour X27», 1966) et la jolie Jacqueline Bisset («Who is Killing the Great Chefs of Europe ?/La grande cuisine», 1977/1978), autant de compagnon de route dont il apprécia non seulement le professionnalisme mais tout autant l'empathie qu'il savait faire naître autour d'eux.

C'est cette même année, le 3 mai 1977, que Jean et Dominique scellèrent leur union en la mairie du cinquième arrondissement parisien. Peu après, Dominique, fatiguée de ses rôles de vamp, prit la décision d'arrêter la comédie et de retourner dans une Ecole du Louvre plus que centenaire pour satisfaire à ses premiers penchants : les musées, la peinture, les tableaux, les objets d'art.

Monsieur continua, la RTF puis l'ORTF lui ayant toujours offert d'heureuses opportunités : «La route» (1963/64), une série due à Pierre Cardinal avec René Dary et Albert Rémy, les 26 épisodes de «Maurin des Maures» (1970/71) d'après le roman de Jean Aicard, quelques bonnes «Cinq dernières minutes» des années soixante dirigées par Claude Loursais avec Raymond Souplex en commissaire Bourrel, etc.

Et la scène avec lesquelles tout avait commencé, en place de Nice ? Ce fut justement le théâtre qui lui aura procuré les plus tangibles satisfactions. Impossible de tout citer sans que le "couper/sans recoller" de notre webmaître ne fasse son oeuvre destructive, aussi nous limiterons-nous à quelques titres : «Il faut marier maman» de Serge Veber et Guy Lafarge (1950) avec Denise Grey ; «Les vignes du seigneur» (1951) de Robert de Flers et Francis de Croisset avec Pierre Dux ; «Ces messieurs de la Santé» de Paul Armont et Léopold Marchand (1953) avec Raymond Souplex ; «Reviens dormir à l'Elysée» de Jean-Paul Rouland et Claude Olivier (1980) avec Amarande; «Le système Fabrizzi» d'Albert Husson en tournée(1964), «L'idiote» (1971/1972) de Marcel Achard avec Dany Carrel, etc.

Le temps de vivre…

Jean GavenJean Gaven

Jean Gaven mena sa carrière d'acteur en parfaite adéquation avec sa vie privée, jouissant enfin d'une retraite heureuse auprès de son épouse de la façon la plus saine qu'il soit : pêche à la mouche, lecture (de préférence les chroniques historiques), culture physique suédoise, etc. Parfait bricoleur, il ne rechigna jamais de mettre la main dans le pot de peinture, restaurant lui même un presbytère Louis XIV, près de Paris, qu'il avait acquis presqu'en ruines…

Le 14 juillet 2004, Renaud de Donnedieu de Vabres, ministre de la Culture, nomma Jean Gaven officier de l'ordre des Arts et des Lettres. Il fut également Commandeur de l'Ordre National du Mérite. Moins heureusement, le samedi 30 novembre 2013, il devait apparaître discrètement aux obsèques de Georges Lautner, un ami très cher qu'il rencontrait régulièrement et auquel, bien que fatigué et plus âgé, il tenait à rendre hommage, en compagnie de Dominique, à l'église Saint Roch de Paris puis en la cathédrale Saint-Réparate du Vieux-Nice, où tombait une pluie aussi glaciale qu'inhabituelle.

Peu après, une échographie cardiaque révéla la nécessité du placement d'une valve au cœur. Si l'opération s'effectua très adroitement, la suite s'avéra dramatique, une infection nosocomiale venant compliquer l'affaire. Le jeudi 5 mai 2014, alors le soleil s'éteignait comme à son habitude, Jean fermait les yeux en son domicile parisien, hélas pour la dernière fois. Selon ses souhaits, sa famille et ses amis l'accompagnèrent au crématorium du Père-Lachaise où Françoise Arnoul fut subrepticement aperçue.

Ses amis ne se trouvaient pas uniquement parmi ses partenaires et metteurs en scène. Ainsi Jean-Paul Ollivier, le journaliste sportif spécialiste du cyclisme et l'un de ses meilleurs amis qui venait de prendre sa retraite, tint à faire l'éloge de Jean Gaven.

Une jolie page du cinéma venait de se tourner, une de plus…

Documents…

Sources : propos recueillis auprès de Jean Gaven, puis de Dominique Wilms, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Maurin des Maures

Témoignage :

"J'apprécie beaucoup Jean [Gaven)]. J'ai eu le plaisir de le diriger à nouveau, cette fois, pour "La course du lièvre à travers les champs". Il possède une allure sportive, vitale évidemment, tout en restant l'acteur sensible et doué qui se cache souvent sous un humour délicat. Complètement à l'aise, le langage courtois, il nous présente toujours son beau sourire d'un genre qui ne pourra jamais l'affaiblir."

René Clément
Yvan Foucart (février 2016)
Ed.7.2.2 : 25-2-2016