Marie BUNEL (1961)

… "Rêver pour survivre"

Marie Bunel

Si vous avez le bonheur de rencontrer Marie Bunel avec la crainte de l'aborder, n'hésitez surtout pas car elle est d'une douceur exquise. Une aménité, une gentillesse, une lumière émanent d'elle, et nous fait penser à notre ravissante Blanchette Brunoy.

Actrice jusqu'au bout des ongles, elle est dotée d'une nature faite de simplicité, d'espièglerie même, dénuée de la moindre ostentation. Elle sait exactement ce qu'elle veut et fonctionne à l'instinct aussi bien sur les plateaux de cinéma, que sur ceux de la scène et de la télévision, trois médias qu'elle maîtrise en toute discrétion…

Yvan Foucart

La boîte aux rêves…

Marie BunelMarie Bunel

Marie Bunel, à l'état civil Marie-Laurence Nathalie Bunel-Gourdy, naquit le 27 mai 1961 à Champigny-sur-Marne (Val-de-Marne). On la sait cadette de trois frères qui se tiendront éloignés du cinéma : Alain (l’aîné actuellement restaurateur à Paris), Thierry et Jean-Raymond. Elle termina ses études à Saint-Maur-des-Fossés, élève appliquée du C.E.S. de La Varenne Saint-Hilaire, puis du Lycée Marcelin Berthelot dont elle fréquenta les bancs deux années durant.

Son inclination pour le cinéma lui apparût très tôt. A l'âge de quatorze ans, elle rencontra la comédienne Danielle Durou qui la poussa vers quelques petits rôles. Plus tard, elle abandonna ses études, maman cédant très vite devant l'obstination de sa fille dont elle devinait la destinée. La tête pleine de rêves, Marie s'inscrivit chez Marceline Lenoir, une grande dame du cinéma français, comédienne devenue très tôt agent artistique, qui l'encouragea et l'aida du mieux possible, lui obtenant quelques engagements pendant les vacances.

A dix-huit ans, elle partit aux Etats-Unis, bien décidée s'imprégner de la méthode du célèbre "Lee Strasberg Institute" de Los Angeles. Elle en suivit tous les cours, acceptant la rigueur des principes tout en découvrant le plaisir de l'improvisation. C’est avec bonheur qu’elle y rencontra des acteurs confirmés venus se revivifier entre deux films. Plus tard, rentrée en France, ce fut auprès de Blanche Salant qu'elle sut s'adapter au style et à la morale de Constantin Stanislavski, le célèbre auteur et metteur en scène russe bien tardivement reconnu.

Les premiers rôles…

En 1975 déjà, elle se produisit dans un premier téléfilm dont la diffusion sera retardée, «Au bout du printemps», réalisé par Bernard Dubois et interprété par Niels Arestrup, Macha Méril et Clémentine Amouroux. Deux années plus tard, le cinéma en fit, sous le nom de Marie-Laure Bunel, une pensionnaire de «L'hôtel de la plage» (1977) où s'attardaient, pour la saison estivale, quelques bonnes pointures de l'écran français. Dans cette oeuvrette populaire et sympathique, nous eûmes le plaisir de la voir pédaler, toute menue et le cœur joyeux, sous le ciel breton de Locquirec, s'adonnant à quelques batailles d'artichauts avec quelques estivants boutonneux en goguette, ou partageant les surprises-partys doucereuses des fins de soirées estivales. Lorsqu'en 1982, Claude Pinoteau l'introduisit dans le deuxième volet de «La boum» (1982) auprès d'un Lambert Wilson pianoteur et frimeur, "Marie-Laure" se raccourcit définitivement en "Marie".

Vinrent enfin les incarnations qui lui permirent d'acquérir une petite notoriété, comme celle de la fille d’un pasteur amourachée d'un jeune dragueur sorti de prison, Jean Roucas, alias «Le gaffeur» (1985). Moins heureuse, elle vécut le sort tragique de Lucile Desmoulins, guillotinée une semaine après son mari Camille sur ordre du Tribunal révolutionnaire, dans cette reconstitution de «La Révolution Française» (1989) en deux époques sous les directoires séparés de Robert Enrico et Richard T. Heffron. Plus subtile en psychanalyste partagée entre ses mensonges amoureux et ceux de son époux, elle oscilla dans ces balancements qui font l'ordinaire des «Couples et amants» en goguette (1993), performance qui lui valut une nomination pour le César du Meilleur jeune espoir féminin que les électeurs ne crurent pas bon de transformer . L'année suivante, Claude Lelouch en fit une jeune déportée juive dans sa version des «Misérables du XXe siècle» (1994), avant qu'elle n'intègre, «Au petit Marguery» (1994), la clientèle d'un restaurant de quartier parisien sur le point de disparaître. Cette même année, Anne-Marie Miéville, ex-compagne vaudoise de Jean-Luc Godard, passionnée de films d'art et d’essai pour la plupart marginaux, la dirigea intelligemment dans «Lou n'a pas dit non» (1994). Nous non plus…

D'un rêve à l'autre…

Marie BunelMarie Bunel

Adieu le siècle du cinéma. Voici Marie Bunel entrée dans celui de l'internet et de la haute définition. Mais «Que faisaient les femmes pendant que l'homme marchait sur la Lune ?» (2000) se demande-t-elle dans le film éponyme de Chris Vander Stappen tournant autour de l'homosexualité féminine comme d'autres autour de leur satellite : magnifique distribution complétée par Hélène Vincent, Tsilla Chelton et Mimie Mathy, pour cette oeuvre belgo-canadienne défavorisée par une sortie estivale rarement génératrice de succès. Le sort devait se montrer plus généreux pour «Les choristes» (2004) réunis sous la baguette de Christophe Barratier dans une très belle adaptation de «La cage aux rossignols» ouverte un demi-siècle plus tôt par Jean Dréville, un travail couronné par de multiples récompenses internationales et l'un des plus gros succès du cinéma français du moment. L'année suivante, L'âge venue, c'est en mère du célèbre gentleman-cambrioleur «Arsène Lupin» (2004) que l'actrice éleva Romain Duris dans la plus pure tradition “romanticambolesque”. Puis vint l'oecuménique pèlerinage «Saint-Jacques… La Mecque» (2005), entamé au pied du Puy-en-Velay pour se poursuivre jusqu'à Saint-Jacques de Compostelle où d'aucuns y chercheront vainement le tombeau du prophète ! Ils furent nombreux sur ces chemins sacrés et nous y aperçûmes notamment une Muriel Robin grogneuse, un Jean-Pierre Darroussin alcoolique et un Artus de Penguern raciste, auprès d'une Marie sortant à peine d'une chimiothérapie, cachant sa tête encore chauve sous un fichu aussi disgracieux qu'inefficace et alourdie d'un sac trop chargé de rêves devenus improbables.

Claude Chabrol dirigea notre vedette à quatre reprises : la version longue du «Sang des autres» destinée au petit écran (1984), l'admirable «Une affaire de femmes» (1988) où laquelle elle incarnait la première voisine enceinte de la “faiseuse d'anges” (Isabelle Huppert) alors qu'elle était effectivement en l'attente de sa petite Louise, «La fille coupée en deux» (2007) dont elle interpréta la mère tandis que Ludivine Sagnier en composait gracieusement les différents éléments, «Bellamy» (2008) d'un nom de son commissaire de mari (Gérard Depardieu) plus attiré par la majestuosité des arènes nîmoises que friand de l'incertitude des voyages autour du monde dont rêve son épouse. Ce dernier opus fut, hélas l'ultime film de Claude Chabrol, "mon papa de cinéma" tel qu'elle aimait l'appeler…

Toutes tailles…

Virginie Peignien, actrice passant à la mise en scène, l'occupe «Juste une heure» (2007) dans un court-métrage relatant l'aventure d'une femme “parfaite” abordant un homme dans un café (Sam Karmann) pour lui demander un service qu'un mâle au plus fort de son âge ne saurait refuser. Peu belliqueuse, voici pourtant Marie Bunel engagée dans «La nouvelle guerre des boutons» (2011) déclarée par Christophe Barratier, au titre de la mère de Lebrac, l'un des chefs en culottes courtes. Changement de décor, c'est entre les murs du «Quai d'Orsay» (2013) qu'elle défiera à coup de surligneur le secrétaire du ministre des Affaires étrangères, lequel, c'est bien connu, n'avait rien d'autre à faire ! Toujours couveuse, cette fois de Guillaume Canet, elle participa à l'aventure qui fit du cheval «Jappeloup» (2012) le champion olympique que l'on sait sous la cravache légère de Pierre Durand.

Moins honorable pour notre pays, le moyen métrage de Marie-Hélène Roux, «A court d'enfants» (2014) évoque des événements susceptibles de déranger certaines consciences en nous faisant revenir dans cette île de la Réunion d'où Michel Debré, député en titre, aurait organisé pendant les sixties un exode rural destiné à repeupler les départements déficients de notre beau pays. Ainsi, certains enfants réunionnais déclarés “orphelins” furent-ils arrachés à leur famille, déplacés par avions entiers et implantés dans la Creuse, le Tarn ou le Gers où, deux millénaires plus tôt, s'étaient déjà installés leurs ancêtres les Gaulois !

Rêveries polymorphes…

Marie BunelMarie Bunel

Bien que présente au cinéma comme nous l'avons dit, Marie Bunel fut davantage une actrice de télévision. Encore jouvencelle, elle distrayait Jean Richard dans son «Maigret s'amuse» (1982) ; mère de substitution de «L'Annamite» Dany Carrel (1994) ; «Une femme d'honneur : A cœur perdu» (2001) sous le ciel du Lubéron ; résistante dans «Le silence de la mer» (2004) récompensé de trois prix au Festival de la fiction de Saint-Tropez (2004) ; directrice d'école dans douze des dix-huit épisodes de «La cour des grands» (2008/09) ; victime de «L'écornifleur» au siècle de Maupassant (2010) ; épouse dévouée du grand «Pasteur» (2011) ; commandante d'un commissariat de police d'un quartier nantais dans «Main courante» (2012), etc. Un brillant rendez-vous au pays des kangourous lui fut donné par «An Accidental Soldier» (2013) qui lui fit partager l'aventure étonnante d'un soldat australien en rupture de front et se réfugiant dans une ferme tenue par une Française isolée. Après avoir retrouvé à Ploumanac'h l'inévitable «Joséphine, ange gardien» Mimie Mathy, elle ressentit un «Coup de cœur» (2015) à l'égard du chirurgien Pierre Arditi, dont elle devint la parfaite assistante.

Comment omettre sa présence sur les scènes de théâtre ? Abordée timidement, sa première pièce fut «Ce sacré bonheur» (1987) donnée au Théâtre Montparnasse pour un petit rôle qui ne la laissa guère des plus heureuses malgré la présence de Jean-Pierre Darras et Odette Laure. Huit années s'écoulèrent avant que Roger Planchon ne lui propose le rôle de la jeune tante royaliste aux tendances incestueuses du «Radeau de la Méduse», un drame dont il fut l'auteur et le metteur en scène au Théâtre National Populaire de Villeurbanne. En 1998, au Théâtre de la Colline, elle retrouva Sophie Barjac, sa co-pensionnnaire de «L'hôtel de la plage». Relevons aussi «Un cœur français» de Jean-Marie Besset (1996) ; «Oncle Vania» d'Anton Tchekhov (1997), qu'elle reprit douze ans plus tard aux Bouffes-du-Nord (2009) ; un «Rêve d'automne» (2010 et 2011) de Jon Fosse, mis en scène par notre talentueux et irremplaçable Patrice Chéreau ; sa rencontre avec «Le système» (2015) mis au point par Didier Long au Théâtre Antoine  ; enfin «Les affaires sont les affaires» (2016), la tragi-comédie intemporelle d'Octave Mirbeau.

Vie privée…

Unie à l'acteur Jean-Michel Dupuis, Marie Bunel est, depuis 1988, maman d'une petite fille répondant au joli prénom de Louise qui, sous l'oeil bienveillant de ses parents, fait à son tour les premiers pas dans la carrière sous son véritable patronyme. En 1996, le téléfilm de Bruno Herbulot, «L'île aux secrets» (1996) où Marie, ravissante postière prise dans un véritable noeud de mystère, se découvrit un nouvel amour envers le fils du regretté Vania Vilers, Vincent Winterhalter, avec lequel elle s'engagea dans une liaison à long terme que vint renforcer la naissance de leurs deux fils, Victor (1998) et Félix (2000).

Véritable globe-trotter pour répondre aux exigences de son métier, Marie réside à Paris entre deux tournages, ne négligeant jamais sa maman retirée dans l'arrière-pays catalan, un endroit bénéfique pour y puiser de nouvelles envies. Prions les dieux du cinéma que la source ne se tarisse pas de si tôt.

Documents…

Sources : propos recueillis lors de la venue de Marie Bunel à Puget-Théniers pour «Souvenance des cinéphiles» (24 et 25 juillet 2015) et pour lesquels nous tenons à la remercier pour sa gentillesse et sa très grande disponibilité, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Ce qui est magnifique pour un acteur, c'est de tout faire, c'est-à-dire le cinéma, le théâtre, et la télévision parce qu'on en fait aussi de très belles choses. De passer d'une forme à une autre, dès qu'elles sont différentes.

J'ai eu la chance, j'ai fait des films, certains de grands à gros budgets très réussis et très populaires… J'ai fait aussi des films plus délicats, plus intimes, plus difficiles, à monter souvent avec peu d'argent. C'est alors pour moi un autre engagement, celui de ne pas être l'actrice que l'on vient chercher, que l'on paie et qui repart… mais celui d'être au départ du projet, de construire et d'accompagner les réalisateurs."

Marie Bunel
"Jusqu'au bout de mes rêves…"
Yvan Foucart (août 2016)
Ed.7.2.2 : 14-8-2016