Robert RYAN (1909 / 1973)

Le fils de Ryan…

Robert RyanRobert Ryan

D'origine irlandaise, Robert Bushnell Ryan naquit le 11 novembre 1909 à Chicago (Illinois). Son père, Timothy Ryan, dirigeait avec ses frères une entreprise rendue prospère au travers d'importants contrats municipaux. Sa mère, Mabel, toujours conciliante, s'occupait du foyer que venait compléter son frère cadet, John, jusqu'à son décès survenu en sa septième année à la suite d'une infection virale aiguë.

Dans cette famille peu sereine, Robert connut, dès ses huit ans,quelques difficultés qui amenèrent son père à prévoir à son égard un soutien scolaire. Dans un premier temps, l'enfant usa ses culottes courtes sur les bancs de la Loyola Academy de Chicago dirigée, comme son nom l'indique, par les Pères Jésuites de l'endroit. Parallèlement, Mamy tenait tout autant à l'instruire à la pratique du violon, mais il devient vite évident qu'il ne serait jamais un virtuose, pas même un violoneux. Par contre, il ne tarda pas à se révéler un sportif accompli dans les disciplines les plus diverses.

Robert fréquenta ensuite le célèbre Dartmouth College, l'université privée de Hanover (New Hampshire). Erudit, il y éditait le journal scolaire, tout en participant à des épreuves de trapèze ou en jouant dans l'équipe de football. Durant quatre ans, il gagna les plus grandes compétitions de boxe inter-universitaires dans sa catégorie. Ses amis, quant à eux, appréciaient sa gentillesse et son côté décontracté.

Vint la grande crise boursière de Wall Street (1929). Deux années plus tard, la société de construction familiale éclata. Sans argent, Robert, refusa néanmoins les perspectives professionnelles offertes par son père, espérant s'en sortir tout seul en poursuivant ses travaux de journalisme. Hélas, ses espérances furent déçues. Il connut alors quelques années de vaches maigres, alternant les métiers de vendeur, mineur, chauffeur, ouvrier agricole, modèle pour photographes… tâches exigeant parfois l'exercice de travaux pénibles ou insanes, comme cette percée des égouts de ville…

Un jeune homme cherche son destin…

Décidé à sortir de cette ornière, le jeune homme choisit de prendre son destin en mains et de le diriger vers des activités en correspondance avec les aspirations artistiques qu'il commençait à ressentir. N'ayant que peu d'aptitude pour les affaires et les travaux manuels, il décida de vivre sur son petit pécule pour rejoindre une troupe de théâtre qu'il quittera deux ans plus tard. Installé à Los Angeles où il découvrit l'existence des cours d'art dramatique donnés au "Pasadena Playhouse", il y rejoignit Max Reinhardt, le prodigieux metteur en scène chassé d'Allemagne par les brunissures du pouvoir et arrivé chez l'Oncle Sam en 1938. Toute sa vie, Robert s'honora d'avoir été son élève et de tout devoir à la qualité de cet enseignement.

On lui présenta bientôt une jeune quaker de cinq ans sa cadette, Jessica Cadwalader, une actrice qui devint rapidement auteur de nouvelles enfantines ou mystérieuses. Les deux jeunes gens se marièrent sans tarder, le 11 mars 1939, en l'église Saint-Thomas de Hollywood. De cette union heureuse et durable devait naître trois enfants, Timothy en avril 1946, Cheyney en mars 1948, Lisa en septembre 1951…

Sur la route des étoiles…

Robert RyanRobert Ryan

Début 1940, un jeune réalisateur à l'aube d'une grande carrière, Edward Dmytryk, cherchait des acteurs-boxeurs pour enfiler les «Gants d'or» qu'il était en train de confectionner pour la Paramount. Son choix se porta, entre autres, sur Robert Ryan pour tenir un rôle secondaire. Sorti en août 1940, le film n'échoua jamais sur nos rivages européens. Pour le nouvel acteur, outre la joie de remonter sur un ring, fut-il en carton, ce fut l'opportunité d'une longue amitié qui amena les deux hommes à travailler ensemble à quatre autres reprises : «Face au soleil levant» (1943), «Tender Comrade» (1943), «Feux croisés» (1947) et «La bataille pour Anzio» (1968).

Dans la foulée, Cecil B. DeMille lui offrit l'opportunité d'une silhouette dans l'équipée de «North West Mountain Police» (1940). Le grand Gary Cooper, venu seconder les soldats canadiens sous le costume d'un Texas Ranger américain, tenait le haut de l'affiche, notre future vedette se montrant si discrète parmi toute une chambrée de tuniques écarlates déconfites qu'il faut être bien attentif pour le reconnaître, nonobstant la courte tirade qui lui fut permise.

En 1943 cependant, son impatience devait trouver matière à satisfaction. Grimpant un à un les échelons des génériques, il parvint même à donner la réplique à Ginger Rogers dans «Tender Comrade», grâce à l'entregent de ce brave Edward. Hélas, les événements tragiques qui secouaient l'Europe s'étaient déjà étendus à presque toute la planète. Robert rejoignit le camp d'instruction de l'infanterie de Pendleton, à San Diego (Californie), avant d'être affecté à un bataillon de Marines. Démobilisé, il sorti de l'aventure avec des penchants définitivement pacifistes, et entreprit aussitôt de recommencer sa carrière à zéro.

En vedette…

Le visage taillé au couteau, les traits déjà burinés par sa parenthèse militaire, l'acteur ne manqua pas d'attirer l'attention des auteurs de films d'aventures. Il reprit rapidement du service (civil) avec un excellent western, «Du sang sur la piste» (1946), au coeur d'une rivalité entre fermiers appauvris et éleveurs sans scrupules, recevant pour la bonne cause le soutien d'un marshal ayant les traits tout aussi marqués de Randolph Scott. Dans la foulée, il promena son coeur de paille sur ce sable même où Jean Renoir, achevant pour l'occasion sa période américaine, avait judicieusement placé «Une femme sur la plage» (1946) : film tripatouillé, amputé au montage, l'oeuvre ne trouva guère grâce auprès du public, sauf semble-t-il de Robert, garde-côte complètement ébloui par une Joan Bennett, aussi ravissante qu'énigmatique.

Ressurgirent alors les retrouvailles avec Edward Dmytrik. Face aux «Feux croisés» (1947) d'un policier perquisiteur menant l'enquête sur l'assassinat d'un civil juif assassiné par un militaire et de ses compagnons de chambrée, notre Robert, psychopathe arrogant, ne cachant pas son antisémitisme suant, entamait ainsi sérieusement la série des personnages patibulaires qui participa de sa notoriété internationale, et ce d'une manière si convaincante qu'elle lui valut une première nomination à la course aux oscars. Ce fut Edmund Gwenn qui fut sacré meilleur acteur de composition pour l'année échue et Robert Ryan ne parviendra jamais à exposer un exemplaire de la précieuse statuette sur l'une de ses nombreuses étagères.

Film méconnu de Joseph Losey, «Le garçon aux cheveux verts» (1948) traite du racisme d'une manière démonstrative. «Acte de violence» (1948), un travail superbement maîtrisé par Fred Zinnemann, nous le montre en vétéran handicapé de la Seconde Guerre Mondiale, encore fraîche dans les esprits. Les Teutons ne sont toujours pas oubliés dans «Berlin Express» (1948) dont l'un des compartiments était occupé par un savant américain et sa brune secrétaire, tous deux à la recherche d'un médecin pacifiste kidnappé par une organisation nazie. Une jeune midinette frivole imaginée par Max Ophüls rêvant d'épousailles et de luxe, son coeur fut inévitablement «Prise au piège» (1949) par un richissime homme d'affaires qui ne tarda pas à la délaisser avant de l'humilier.

Enfin, pour Robert Ryan, la décennie se clôtura par «Nous avons gagné ce soir» (1949), son meilleur film, son meilleur rôle, sa plus grande performance en boxeur intègre ignorant des arrangements mafieux de son manager désireux de le voir se coucher face à un jeune adversaire soutenu par la pègre locale…

Les bons et les méchants…

Robert RyanRobert Ryan et Virgina Mayo dans «Le shérif» (1956)

Le demi-siècle s'ouvrit avec «Fureur secrète» (1950), deuxième mélodrame réalisé par Mel Ferrer où Robert Ryan a la désagréable surprise d'apprendre en pleine cérémonie que celle qui s'apprêtait à devenir son épouse est déjà mariée. Ca fait un choc !

Vint alors la période Nicholas Ray. Celui-ci dirigea Robert Ryan en écrivain quelque peu rebelle aux prises avec «La femme aux maléfices». (1950) à laquelle d'autres succomberont. Il l'affecta ensuite auprès de John Wayne et «Les diables de Guadalcanal» (1951) pour une mission qui ne manqua pas de lui rappeler quelque chose. Enfin, c'est en policier solitaire, aigri et agressif qu'il l'envoya enquêter, histoire de le calmer, pleine campagne où il fera la connaissance de la résidente de «La maison dans l'ombre» (1951), une jeune aveugle plus ravissante qu'innocente…

Dans «Le démon s'éveille la nuit» (Fritz Lang, 1952) , acerbe, cynique et sombre, il séduit une femme mariée (quelle honte !) dans un film où une jeune étoile montante brûle déjà de ses premiers feux, Marilyn Monroe. Western à quatre têtes, «L'appât» (Anthony Mann, 1953) l'oppose, en hors-la-loi, au droit James Stewart sous les yeux de sa compagne, une Janet Leigh coiffée à la garçonne qui ne tardera pas à porter ses regards ailleurs. Pour son plus grand malheur, en 1954, «Un homme est passé» à Black Rock, une petite bourgade perdue en plein désert de l'Arizona où notre vilain vient d'assouvir sa haine envers les Japonais d'Amérique dont la mère patrie s'est rendue coupable d'un crime de guerre à Pearl Harbor.

Robert Ryan excella dans le genre western. Raoul Walsh le comprit qui en fit un de ses «Implacables» (1955), un film gentiment sensuel aux dialogues originaux équivoques, où il en découd avec Clark Gable pour les beaux yeux de jais et les jambes interminables de l'aguichante Jane Russell. Après qu'Anthony Mann en fit le pilier d'un film sur la guerre de Corée («Côte 465», 1956) et d'un drame rural atypique («Le petit arpent du Bon Dieu», 1958), l'acteur entreprit, sous la direction d'André de Toth, une «Chevauchée des bannis» (1959) qui l'enserra dans la neige et le froid des Montagnes Rocheuses où il dut faire face à une bande de redoutables hors-la-loi en cavale, pour tirer l'affriolante Tina Louise des lourdes pattes de ce gredin de Burl Ives

Les sixties…
Robert RyanSaint Robert Baptiste («Le roi des rois», 1961)

Dix-huit ans après les faits, le monde libre s'apprête à revivre «Le jour le plus long» (1962). Au sein d'un casting pharamineux rassemblé par Darryl F. Zanuck, Robert Ryan nous apparait, cette fois supérieur de John Wayne, en général de la 82ème Division Aéroportée Américaine. Il se montre moins avenant dans «Billy Bud» (1962), dirigé par le très cosmopolite Peter Ustinov, en capitaine de vaisseau britannique moins gracieux que sa souveraine.

Après avoir élimé son uniforme de général lors de la reconstitution de «La bataille des Ardennes» (1965), l'acteur rejoignit un groupe de mercenaires engagés pour délivrer une jeune épouse kidnappée par un guérillero de la Révolution Mexicaine. Des quatre «Professionnels» (1966) lancés dans l'aventure Robert nous sembla le plus humain, sa longue silhouette fatiguée, son regard mélancolique répondant justement à la rayonnante beauté de Claudia Cardinale, pas si captive qu'il y paraissait. Guerres et westerns se succèdent alors en alternance dans le parcours de cet acteur déjà d'un autre temps. Après avoir été le jouet des «Douze salopards» (Robert Aldrich, 1967) qui ridiculisèrent ses troupes régulières, il sauta allègrement dans le siècle précédent pour y vivre «Sept secondes en enfer» (1967) en participant au célèbre duel de l'O.K.Corral.

En 1968, tandis que la France se dresse fièrement dans son joli mois de mai, les Etats-Unis s'apprêtent à choisir leur 37ème président. Le parti démocrate, dont le candidat Robert Kennedy vient d'être abattu quatre ans après son frère, se devait de trouver un remplaçant de valeur. Robert Ryan, farouche opposant à la guerre du Viêt Nam et à bien d'autres choses encore, tendit la main à Eugène McCartry (ne pas confondre avec le chasseur de sorcières Joseph McCarthy), soutenu par nombre d'étudiants, d'intellectuels et de pacifistes. Il se lança dans la campagne des primaires aux côtés de certains de ses amis comme Harry Belafonte, Paul Newman, Tony Randall et Barbra Streisand. Mais ce fut Hubert Humphrey qui hérita de l'investiture avant d'être défait par le Républicain Richard Nixon.

Alors notre homme retourna à ses batailles et à ses duels, Edward Dmytryk le revêtissant une dernière fois d'un costume de général, agrémenté de trois étoiles, avant de le plonger dans «La bataille pour Anzio» (1968). Plus intéressante fut sa participation au western cuisiné à la sauce rouge-sang par Sam Peckinpah, où, chasseur de primes courageux, il ne craint pas de s'opposer à «La horde sauvage» menée par un ancien compagnon d'aventure, William Holden. Pensez-donc qu'après cela, ce ne pouvait être un «Homme de la loi» (1973), eut-il la réputation de Burt Lancaster, qui allait lui faire peur ! Il aurait dû se montrer plus méfiant…

En 1972, nous fûmes surpris de le voir dégourdir ses longues jambes aux côtés de Jean-Louis Trintignant pour «La course du lièvre à travers les champs» organisée par René Clément et qui devait le conduire, chef de bien curieux truands, à mener un braquage en smoking en plein centre de Montréal. Vous cherchez encore qui fomenta le terrible «Complot à Dallas» (1973), poussant Lee Harvey Oswald à abattre le président Kennedy ? Ne cherchez-plus, ce sont nos deux compères, Burt Lancaster et Robert Ryan, à nouveau réunis pour une mission qui devait changer la face du monde occidental.

Tout se termina pour notre homme avec «The Iceman Cometh» (1973), tiré d'une pièce d'Eugene O'Neill, et partagé avec Fredric March. Les deux hommes devaient disparaître avant la première de leur ouvrage sans avoir pu l'apprécier. Robert Ryan reçut le "Prix spécial à titre posthume de la Société nationale des critiques de cinéma US" : ça sentait la réparation de fortune de dernière heure…

Le long voyage vers la nuit…

Robert RyanOld Robert Ryan

Robert Ryan n'ignorait pas qu'il s'approchait de l'étape finale, un cancer du système lymphatique lui ayant été découvert trois années auparavant, diagnostic générateurs de longs traitements à l'issue incertaine. Emporté par cette vilaine maladie, il s'en alla pour d'autres prairies le 11 juillet 1973, depuis son appartement de New York que devait récupérer John Lennon. Fan déclaré, grand amateur de ses westerns, celui-ci se déclarera désireux, dans son ésotérisme oriental, de retrouver en ce lieu leurs racines communes irlandaises à des fins d'analyse rétrospectives. Allez comprendre…

De son côté, sa fidèle épouse Jessica avait déjà pris les sentiers du paradis, ayant succombé quelques mois plus tôt à l'attaque fulgurante d'un cancer du poumon qui ne s'était pas fait annoncer. Heureux en ménage, Robert n'aura jamais désiré une autre femme, Jessica étant son éternel féminin. Ne manquant pas d'humour, il aimait souvent avouer qu'il était bien trop grand pour embrasser ses partenaires de l'écran, sa colonne vertébrale risquant de ne pas résister à une courbure aussi prononcée !

Les funérailles de Robert Ryan eurent lieu à Manhattan, très loin de son Hollywood de départ. Myrna Loy et Jason Robards y furent présents, parmi de nombreux autres amis de l'écran et du monde civilisé.

Bien connu des spectateurs des salles obscures, Robert Ryan fut un intellectuel quintessencié, toujours présent dans les salles de théâtre où il échangeait avec les dramaturges les plus connus de son époque : W. Somerset Maugham, Clifford Odets, Thornton Wilder, Bertolt Brecht, Eugene O'Neill, lui aussi d'origine irlandaise et dont il présenta la dernière pièce à Broadway, «Le long voyage vers la nuit» (1971) aux côtés de Geraldine Fitzgerald. Son adulation pour William Shakespeare le poussa à souvent honorer de sa présence le Festival de Stratford-upon-Avon. En 1959, il avait fondé le "Teater Group" de l'Université de Californie. L'année suivante, il fut le partenaire de Katharine Hepburn pour «Antoine et Cléopatre». En 1968, il créa, en compagnie de Henry Fonda, le "The Plumstead Playhouse". Très jeune déjà, détail amusant, il avait écrit une pièce d'un acte, «The Visitor», pour lequel il reçut un prix… de cent dollars ! La télévision fit également appel à lui…

Pacifiste convaincu, militant inlassable contre la discrimination raciale et le maccarthysme en pleine tempête anti-communiste, Robert Ryan nous quitta à 63 ans sans avoir vu son étoile gravée auprès de celles de ses nombreux collègues déjà représentés sur le célèbre "Hollywood Walk of Fame". Sans tombe, Jessica et lui ayant sollicité leur crémation, leurs cendres furent dispersées dans les hauteurs de nos mémoires de spectateurs insatiables. Il reste à nous et aux générations futures de cinéphiles aguerris de faire en sorte qu'elles ne retombent pas en poussières anonymes…

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Même en fin de course, rongé par la maladie, le visage creusé, Robert Ryan réussit à être bouleversant, que ce soit en paysan salace ou en vieil anarchiste. Sous le masque un peu conventionnel du baroudeur, il perçait toujours une profonde humanité."

Claude Beylie, critique et historien du cinéma (1932 / 2001)
«Le petit arpent du Bon Dieu» (1958)
Yvan Foucart (octobre 2016)
Ed.8.1.1 : 23-10-2016